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Billet de blog 9 mai 2014

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Au cœur des crises: entretien avec Donatella Rovera

Engagée à Amnesty International depuis vingt ans, cette chercheuse a toujours travaillé dans les situations de conflit : en Algérie dans les années 1990, dans les territoires palestiniens, au Sud-Soudan pendant le conflit avec le Nord, au Sud-Liban, en Côte d’Ivoire, en Libye et plus récemment en Syrie, en Somalie, en Centrafrique et au Sud-Soudan.

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Engagée à Amnesty International depuis vingt ans, cette chercheuse a toujours travaillé dans les situations de conflit : en Algérie dans les années 1990, dans les territoires palestiniens, au Sud-Soudan pendant le conflit avec le Nord, au Sud-Liban, en Côte d’Ivoire, en Libye et plus récemment en Syrie, en Somalie, en Centrafrique et au Sud-Soudan.


À quels besoins répond l’Unité de crises d’Amnesty International ?
Le premier défi à relever, c’est d’enquêter pour établir les faits. Une tâche particulièrement difficile dans un conflit armé en raison des dangers et de la difficulté d’accéder aux sources premières. On est très exposé au risque de manipulation par les protagonistes.

Les réseaux sociaux permettent de révéler davantage la vérité, mais à la condition de traiter ces informations correctement, de vérifier les faits et, à défaut, de ne pas les diffuser. Trop souvent, l’envie d’aller vite, de frapper les esprits, incite à les diffuser sans précaution. La facilité offerte par Internet pour partager les informations, la propension de certains journalistes ou d’autres à les reprendre sans vérifier, favorise la diffusion d’informations manipulées.

Le danger est toujours de schématiser entre bons et mauvais. Mais depuis vingt ans que je travaille sur les conflits, je n’en ai jamais connu un où il y ait un bon et un mauvais. Généralement, ce sont plusieurs mauvais à des degrés divers, à des moments différents, qui s’affrontent.

Pour les journalistes, comme pour les organisations de droits de l’Homme, il est plus difficile de communiquer sur un schéma complexe et il est plus simple, pour être cité et mobiliser, de dépeindre une situation en noir et blanc. Mais une organisation comme Amnesty, ne peut pas s’en tenir aux discours réducteurs. Propager une lecture trompeuse, cela a des conséquences.

Notre deuxième rôle consiste à fournir, à partir d’informations validées, une analyse des mécanismes du conflit, des protagonistes et de leurs soutiens politiques, financiers plus ou moins visibles.

Ce cocktail d’informations vérifiées et d’analyses sert de base à la stratégie de plaidoyer d’Amnesty International, afin de déterminer à qui s’adresser, comment, et trouver des points de pression. C’est vrai que dans les situations de conflit aigu, les acteurs sont généralement réfractaires aux pressions. Mais il est possible de le faire sur ceux qui leur apportent un soutien financier ou politique.

Vous venez de rentrer du Sud-Soudan où se développe une crise dont on parle peu. Que se passe-t-il ?
Un conflit a éclaté le 15 décembre entre les forces loyales au président Salva Kir, et les opposants partisans de l’ancien vice-président, Riek Machar, destitué au mois de juillet. Il recoupe le clivage entre les deux principales ethnies du Sud-Soudan, les Dinka et les Nuer, auquel s’ajoutent les rivalités politiques et la compétition pour le contrôle des ressources pétrolières. Jusqu’à maintenant, même pendant les vingt-trois ans de guerre contre le Nord, des conflits localisés éclataient entre les différents groupes ethniques et politiques. La lutte pour l’indépendance, réduite à la seule dimension d’une guerre entre les chrétiens indépendantistes et les musulmans unionistes, occultait les problèmes au sein du Sud-Soudan.Ce dernier épisode est le résultat de ces questions non résolues. Il a surpris beaucoup de monde par la rapidité avec laquelle les combats se sont propagés dans une grande partie du pays, notamment à proximité des puits de pétrole.

Environ un million de personnes ont été déplacées, dont 10 % sont réfugiées dans les bases des Nations unies et 90 % sont livrées à elles-mêmes en brousse. Les morts se comptent par milliers mais on ne connaît pas le nombre exact. Dans beaucoup d’endroits, ils sont été dévorés par les chiens et les oiseaux, ou bien enterrés dans des fosses communes dont on ne sait rien. La plupart des victimes sont des civils, souvent des jeunes hommes, ou bien des combattants sommairement exécutés.

Mais il ne reste plus beaucoup de preuves matérielles des exactions. Dans les lieux de combat, il n’y a presque plus personne. Des villages ont été détruits et plusieurs villes ont changé de mains plusieurs fois ; c’est du coup extrêmement difficile de savoir qui est responsable de quoi. Dans certains cas nous ne pouvons travailler qu’à partir de témoignages parfois orientés. Les partisans des deux camps ont atteint un tel point dans la violence que ce conflit sera compliqué à résoudre, même si les dirigeants parviennent à trouver un accord politique.

Sur quelles recommandations aboutit votre enquête ?
En plus du conflit, la situation humanitaire est catastrophique et va le devenir davantage avec la saison des pluies arrivée plus tôt que prévu cette année. Dans les zones affectées par le conflit, il n’a pas été possible de distribuer des semences et de cultiver, ni de pré-positionner l’aide humanitaire alors que les pistes ne seront bientôt plus praticables. Il est impératif de faire pression sur les deux camps afin qu’ils arrêtent de prendre pour cible les civils et les bâtiments civils, et d’entraver le déploiement de l’aide humanitaire.

Comment qualifier la situation en Centrafrique ?
C’est une épuration ethnique des musulmans déjà largement accomplie. Ils étaient environ 100 000 à Bangui, il n’en reste plus qu’une poignée. Il en est de même dans le reste de l’ouest du pays, la région la plus peuplée. Il est assez hypocrite d’affirmer que la violence a diminué : elle n’a plus de raison d’être ! Ou d’entretenir l’illusion, comme une partie du pouvoir de transition, que les communautés chrétiennes et musulmanes vivent toujours ensemble. Le discours des anti-balakas et d’une partie de la société qui les soutient, c’est de dire : « il faut tuer les musulmans et ils doivent partir ».

Les civils musulmans sont en train de payer très cher les méfaits de la Seleka [la coalition de groupes rebelles qui a renversé François Bozizé en mars 2013 et placé au pouvoir Michel Djotodia, destitué en janvier 2014, ndlr]. D’anciennes rancunes, notamment à l’encontre de la réussite économique des commerçants musulmans, ont été réactivées et la haine s’est largement propagée dans la société. Maintenant il est trop tard. A court terme, on ne voit pas comment les musulmans, partis sous la menace, pourront revenir.

C’est un échec total des acteurs politiques et humanitaires internationaux, incapables de comprendre à temps le changement de situation quand la Seleka a cessé d’être en position de force fin décembre, et de réagir à la montée de la violence anti-musulmane des milices anti-balakas.

Est-on face à conflit inter-confessionnel symétrique ?
Non, ce n’est pas une situation symétrique. C’est vrai que le déchaînement de violence de la Seleka début décembre a pris des proportions très importantes [environ mille morts les 5 et 6 décembre à Bangui, ndlr] mais il ne visait pas à expulser les chrétiens du pays [85 % de la population, ndlr]. Quand la situation s’est inversée en janvier, c’est bien un projet d’expulsion des musulmans qui a été mis en œuvre.

Il reste bien sûr plusieurs centaines de milliers de déplacés chrétiens, mais leurs camps sont souvent à côté de chez eux. Certains peuvent continuer à vaquer à leurs activités à l’extérieur et restent dans les camps surtout parce qu’ils y trouvent des conditions plus favorables. Alors que les quelques musulmans qui demeurent dans des enclaves à l’ouest du pays ne peuvent plus en sortir sans risquer leur vie et ne survivent que grâce à une aide humanitaire sous-dimensionnée.

Y-a-t-il un espoir de solution en Syrie ou du moins d’améliorer la situation en termes de droits de l’Homme ?
Pas beaucoup j’en ai peur. La communauté internationale a été paralysée par sa division. Mais les Européens et les Américains ont commis trois erreurs. La première a été de confondre la situation des droits humains et les enjeux politiques. On est très vite passé au stade de l’appel au départ de Bachar al Assad, sans d’abord tenter d’exercer une pression focalisée sur les violations des droits.

La deuxième erreur a été de tomber dans le piège de la simplification. Les rebelles ont été présentés comme les sauveurs de la Syrie, alors que c’est loin d’être le cas. Une partie de l’opposition, parfois par naïveté, a ouvert la porte aux combattants étrangers qui ont littéralement volé le mouvement de protestation. On a cru à la fiction de l’Armée syrienne libre qui n’était qu’un label. Représentée par des officiers installés en Turquie, elle était coupée de la réalité des groupes combattants de terrain. Or, les pays occidentaux l’ont prise comme interlocutrice. On a voulu croire à une solution rapide, on a trop souvent pronostiqué la victoire rapide d’un camp ou de l’autre alors que, depuis deux ans, chaque camp avance et recule un peu autour de lignes de front relativement stables.

La troisième erreur a été de ne pas exercer de pressions réelles. Quand Barack Obama a évoqué la « ligne rouge » des armes chimiques en août 2012, alors que le régime menait une campagne de bombardements indiscriminés, il a envoyé un message susceptible d’être interprété par le régime comme une autorisation de bombarder la population avec toutes sortes d’autres armes. Il y avait des possibilités de graduer et de diversifier les exigences en matière de droits de l’Homme, même sans consensus au niveau du Conseil de sécurité de l’Onu.

La situation a pourri à un tel niveau, en particulier avec l’émergence de divisions inter-communautaires désormais profondes, que je ne vois pas comment la situation pourrait se débloquer à court terme. 
       

Propos recueillis par Thierry Brésillon

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