Amnesty International
Abonné·e de Mediapart

157 Billets

2 Éditions

Billet de blog 30 sept. 2019

Lois contre l’avortement : atteinte à la dignité et aux corps des femmes

[Archive] Les interdictions totales ou les lois restreignant l’avortement ont pour objectif de contrôler les femmes et les filles, et de les enfermer dans des rôles stéréotypés. Ces mesures sont des atteintes à leurs droits fondamentaux et à leur dignité, et introduisent des discriminations fondées sur le genre.

Amnesty International
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Par Jaime Todd-Gher, d’Amnesty International, et Uma Mishra-Newbery, de Women's March Global

Quand les gouvernements interdisent l’avortement, ils ne font pas grand chose en contrepartie pour réduire le nombre de grossesses qui sont interrompues. En fait, selon l’Organisation mondiale de la santé, même lorsque les lois sont restrictives, les avortements continuent à peu près au même rythme. Quand des services d’avortement sûrs sont refusés ou limités, c’est le recours aux cintres, à des herbes médicinales toxiques et à des praticien·ne·s non qualifiés qui vient combler ce manque, tandis que les professionnel·le·s de santé·qui prodiguent des soins adaptés sont considérés comme des criminels.

Les interdictions totales ou les lois restreignant l’avortement dans des pays tels que le Salvador ou la Pologne, et récemment dans plusieurs États des États-Unis (notamment la Louisiane, l’Ohio, le Kentucky, le Mississippi, l’Alabama et le Missouri), ont pour objectif de contrôler les femmes et les filles, et de les enfermer dans des rôles stéréotypés. Ces mesures sont des atteintes à leurs droits fondamentaux et à leur dignité, et introduisent des discriminations fondées sur le genre. Pour les personnes transgenres et homosexuelles souhaitant interrompre une grossesse, ces lois draconiennes viennent s’ajouter aux nombreuses autres attaques contre leurs droits et leurs libertés.

Des organisations de défense des droits humains ont fait état des souffrances et du désespoir résultant de l’application de lois restrictives en matière d’avortement dans le monde entier. L’une des histoires les plus déchirantes est celle de « Mademoiselle Y », une femme à laquelle l’Irlande a accordé l’asile après qu’elle a été frappée et violée par des paramilitaires dans son propre pays. Lorsqu’on lui a dit qu’elle ne pourrait pas interrompre sa grossesse, qui résultait pourtant d’un viol, Mademoiselle Y a fait plusieurs tentatives de suicide. Elle a fini par être obligée d’accoucher par césarienne. À chaque étape de son parcours, les autorités irlandaises se sont davantage souciées de la protection du fœtus que de la santé mentale et physique de cette femme.

L’an dernier, l’Irlande a rejoint la liste de près de 50 pays qui ont élargi l’accès à l’avortement légal au cours des dernières décennies. Cette décision historique a été prise trop tard pour que Mademoiselle Y en bénéficie, mais elle évitera à d’autres personnes de traverser les mêmes épreuves.

Nous avons également vu des exemples épouvantables de ce qui se passe lorsque des lois érigeant l’avortement en infraction sont utilisées pour sanctionner des personnes souffrant de complications liées à leur grossesse. Au Salvador, des femmes ayant fait une fausse-couche ou accouché d’un enfant mort-né sont régulièrement « soupçonnées d’avoir cherché à avorter » et accusées d’homicide.

Evelyn Hernández, une Salvadorienne âgée de 21 ans, a connu de graves problèmes obstétriques à son domicile et fait une fausse couche. Elle a été arrêtée, jugée et condamnée à 30 ans d’emprisonnement pour homicide volontaire. Une juridiction supérieure a plus tard annulé cette décision et ordonné un nouveau procès - au terme duquel Evelyn a été déclarée innocente. Le 6 septembre 2019, cependant, le parquet a annoncé qu’il ferait appel de ce jugement – preuve de l’obstination des autorités à l’inculper en vertu des lois draconiennes du pays.

Nous devons continuer à nous opposer aux agissements des gouvernements ayant pour but de contrôler le corps des femmes et des jeunes filles. Selon le rapport le plus récent de l’Institut Guttmacher, datant de 2017, 42 % des femmes en âge de procréer vivent dans les 125 pays où l’accès à l’avortement est le plus fortement restreint (totalement interdit ou uniquement autorisé afin de sauver la vie d’une femme ou pour protéger sa santé). Des tribunaux du monde entier s’acharnent afin de restreindre l’accès à l’avortement, privant ainsi des femmes, des jeunes filles et d’autres personnes susceptibles de tomber enceintes de leurs droits fondamentaux et du droit à l’intégrité corporelle.

Une personne qui n’est pas en mesure de disposer de son corps n’est pas libre. Le débat sur l’avortement devrait aller au-delà de la question de savoir si la vie d’une personne est mise en danger par une grossesse. Les questions devant être au coeur de cette réflexion sont celles de la liberté reproductive et du droit de chacun·e de prendre les décisions relatives à son propre corps. Ce droit contribue fortement à la possibilité, pour toutes les personnes pouvant tomber enceintes, d’exercer pleinement leurs droits fondamentaux et de vivre leur vie dignement. Les gouvernements doivent non seulement dépénaliser l’avortement et veiller à ce que l’on puisse dans les faits avoir accès à des avortements pratiqués dans de bonnes conditions, mais aussi créer les conditions sociales requises pour que les personnes concernées puissent prendre des décisions liées à leur grossesse sans craindre l’oppression, la discrimination, la réprobation sociale, la coercition, la violence, l’absence d’opportunités, ni les sanctions.

De plus en plus de pays sont conscients de cela, même si on constate des régressions alarmantes sur le terrain des droits reproductifs dans certaines nations, comme les États-Unis ou la Pologne, reculs encouragés par des groupes anti-avortement et soutenus par des politiciens populistes. Au cours des 25 dernières années, près de 50 pays ont modifié leurs lois afin d’élargir l’accès à l’avortement. Si les contextes nationaux varient, toutes les campagnes réussies en matière de réforme des lois sur l’avortement ont un élément en commun : des femmes qui s’expriment. De l’Irlande à la Corée du Sud, des militantes ont aidé à en finir avec la honte et le secret entourant l’avortement en racontant leur histoire. En Argentine et en Pologne, plus d’un million de femmes ont défilé afin de réclamer qu’on les écoute.

Les personnes ayant besoin d’interrompre leur grossesse ou l’ayant fait méritent notre soutien et notre solidarité. Que ce soit en donnant du temps et d’autres ressources aux réseaux nationaux d’établissements pratiquant des avortements, en descendant dans la rue en signe de protestation ou en expliquant aux personnes autour de nous pourquoi il est nécessaire de pouvoir interrompre une grossesse dans des conditions sûres, nous avons toutes et tous un rôle à jouer en revendiquant nos droits.

Les gouvernements doivent parallèlement élargir l’accès à des services d’avortement et des méthodes de contraception qui soient sûrs, légaux et abordables pour toutes et tous. C’est un impératif moral, mais aussi une obligation pour les États en vertu du droit international. Cela permettra de prévenir d’innombrables décès, des traumatismes dont on ne se remet jamais et des blessures qui changent le cours d’une vie.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
En Inde, après l’attaque contre Rushdie, le silence éloquent des politiques
« Les Versets sataniques » ont été interdits en Inde, son pays natal, en 1988. Un an avant la fatwa prononcé par l’Iran contre Salman Rushdie, qui allait faire de sa vie un enfer. Son agression aux États-Unis en fin de semaine dernière n’a suscité aucune réaction officielle, dans un pays où les condamnations au nom du respect des croyants hindous se multiplient.
par Côme Bastin
Journal
Franquisme : des historiens démontent les thèses révisionnistes relayées par « Le Figaro »
La publication dans un hors-série du « Figaro » d’un entretien-fleuve avec l’essayiste d’extrême droite Pío Moa, pour qui les gauches sont entièrement responsables du déclenchement de la guerre civile en Espagne en 1936, suscite l’indignation de nombreux historiens. Retour sur une entreprise de « falsification ».
par Ludovic Lamant
Journal — Amérique Latine
Au Chili, la menace d’un refus plane sur la nouvelle Constitution
Face aux crispations sur certains points de la nouvelle Constitution, le gouvernement chilien prévoit déjà des réformes au texte en cas d’adoption par référendum le 4 septembre. Une position défensive qui témoigne de l’étroitesse du chemin vers la victoire du « oui ». 
par Mathieu Dejean
Journal — Amériques
Le jeu dangereux du Parti des travailleurs avec les militaires
Créé par Lula en pleine dictature, le PT, une fois au pouvoir, a malgré tout entretenu des relations cordiales avec l’armée brésilienne. Puis des tensions sont apparues, jusqu’à faire revenir officiers et généraux dans l’arène politique, en faveur de Jair Bolsonaro.
par Jean-Mathieu Albertini

La sélection du Club

Billet de blog
La sobriété, c'est maintenant ou jamais
Le bras de fer en cours avec la Russie autour des énergies fossiles est l’occasion d’entrer de plain-pied dans l’ère de la sobriété énergétique. Pourtant, nos gouvernants semblent lorgner vers une autre voie : celle qui consiste simplement à changer de fournisseur, au risque de perdre toute crédibilité morale et de manquer une occasion historique en faveur du climat.
par Sylvain BERMOND
Billet de blog
Réflexions sur le manque (1) : De la rareté sur mesure
Pour que l’exigence de qualité et de singularité de l’individu contemporain puisse être conciliée avec ses appropriations massives, il faut que soit introduit un niveau de difficulté supplémentaire. La résistance nourrit et relance l’intérêt porté au processus global. Pour tirer le meilleur parti de ces mécanismes psycho-comportementaux, nos sociétés "gamifiées" créent de la rareté sur mesure.
par clemence.kerdaffrec@gmail.com
Billet de blog
De quoi avons-nous vraiment besoin ?
[Rediffusion] Le choix de redéfinir collectivement ce dont nous avons besoin doit être au centre des débats à venir si l'on veut réussir la bifurcation sociale et écologique de nos sociétés, ce qui est à la fois urgent et incontournable.
par Eric Berr
Billet de blog
Leur sobriété et la nôtre
[Rediffusion] Catherine MacGregor, Jean-Bernard Lévy, et Patrick Pouyanné, directrice et directeurs de Engie, EDF et TotalEnergies, ont appelé dans le JDD à la sobriété. En réponse, des professionnel·les et ingénieur·es travaillant dans l'énergie dénoncent l'hypocrisie d'un appel à l'effort par des groupes qui portent une responsabilité historique dans le réchauffement climatique. Un mea culpa eût été bienvenu, mais « difficile de demander pardon pour des erreurs dans lesquelles on continue de foncer tête baissée. »
par Les invités de Mediapart