#3 Les fact-checkers sont-ils des censeurs?

Les journalistes sont les premiers à dénoncer, à raison, les tentatives de censure quand elles viennent des autorités. Et si les journalistes se prêtaient désormais au même jeu avec les citoyens?

Chaque jour de confinement apporte sur les réseaux sociaux ses pépites de la part d'Anonymes : conseils pour les enfants, recettes de cuisine, morceaux de musique, conseils de lecture, mouvements de danse, vidéos des mobilisations locales en faveur des professionnels de santé, des professionnels de la distribution.

Parmi ces publications, il est aussi des tentatives filmées ou écrites de s'approprier la situation actuelle : par des témoignages, par des analyses, par des tentatives de décryptage d'événements qui échappent à tous.

Mettons l'accent sur l'une d'entre elles : la vidéo face caméra d'un individu qui expose ses théories sur l'origine du coronavirus. Il se méprend sur le sens du document qu'il a étudié et en tire des conclusions erronées. Sa vidéo a fait l'objet d'un débunkage (ou une démystification?) de la part de journalistes de France Info (voir la vidéo ci-dessous). 

Debunk intox sur le coronavirus © Julien Pain

Au-delà de la démystification, ce qui est frappant dans cette vidéo, est de constater l'ampleur des bouleversements qui ont dû avoir lieu dans les rapports de force pour qu'un média institutionnel daigne s'en prendre aux publications d'un Quidam. Pour que Goliath ait l'intuition que le petit David avec sa vidéo amateur, pourrait menacer les règles du jeu médiatique. La vidéo en question a certes été vue par des centaines de milliers d'internautes, mais d'une part qu'est-ce à côté des millions de spectateurs pour les contenus de France Info et France Télévisions? D'autre part, est-ce à dire pour ces journalistes qu'une vidéo vue équivaut de facto à une validation des thèses qu'elles portent? Tous les efforts consacrés au débunkage par les médias, Check News pour Libe, Factuel pour AFP, et bien d'autres initiatives de ce genre, dénotent à tout le moins une inquiétude des médias. 

L'avènement des réseaux sociaux a provoqué une redistribution des cartes au sein du paradigme de l'information pour former une sorte triangle de la censure dans lequel tous les agents (autorités, médias, quidam) se tiennent. Chacun produit, chacun peut servir son propre agenda, chacun peut jouer les rôles de censeur et de censuré. Les autorités continuent tant bien que mal à faire pression sur les médias, avec beaucoup moins d'impact qu'auparavant (pluralité). Les médias continuent à créer leurs propres contenus selon leurs propres modalités, courent en même temps derrière les Quidam qui ont imposé l'instantanéité comme rythme et censurent ponctuellement la production des quidam. Enfin, les Quidam gagnent en autonomie dans l'accès aux faits, dans la production d'informations et interrogent les deux autres sur leur légitimité. 

Ce que les médias appellent fact-checking, débunkage et autres tentatives de déconstruire des fake news, qu'ils présentent comme autant de services rendus aux citoyens, est le doux nom que prend la censure quand elle est exercée par les médias sur le Quidam. Ne disposant pas des méthodes de pression plus classiques et brutales des autorités, les médias pratiquent cette censure avec leurs propres armes, via leur propre modus operandi : vérification de faits. 

Les Anonymes, les Quidam, les Riens ne doivent pas être les dupes de ces mécanismes de censure qui se dissimulent derrière les meilleures intentions du monde. Un mécanisme qui tend à réduire des voix au silence, en les chassant de l'espace médiatique, pour quel que motif que ce soit, n'est pas plus que légitime que celui exercé par les Etats sur les médias. 

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