Couple binational : un mariage sous contrainte.

Cédric, mauricien, et Gabriel, français, souhaitent comme tous les amoureux simplement vivre ensemble pour tester leur amour. Ils ne voient qu’une seule solution que beaucoup prennent des années à prendre : se marier. Histoire d’un parcours.

En avril 2017, Cédric mauricien de 23 ans, professeur de mathématiques rencontre en France Gabriel, juriste de 25 ans. Le visa touristique de Cédric va bientôt expirer, ils s’apprécient : comment continuer à se connaître, à vivre ensemble ainsi que l’envisage la plupart des couples amoureux avec cette épée de Damoclès ? Ils deviennent anxieux, Gabriel doit terminer son stage professionnel en France et Cédric doit rentrer chez lui pour rester dans la légalité. Mais quand pourra-t-il, exactement, revenir en France ?

Ils décident de se pacser en mai 2017 avant le départ de Cédric, estimant que cette seule procédure permettra à Cédric de venir régulièrement en France. Pour pouvoir tester leur relation, ils sont obligés d’accepter cet engagement.

Dès son arrivée, Cédric qui parle bien le français cherche à déposer un dossier à l’ambassade de France pour obtenir au titre du PACS un visa visiteur d’un an, comme la  l’y autorise.

 Systématiquement on le renseigne mal, on lui pose des questions techniques qu’il comprend difficilement. Les démarches stagnent pendant 6 semaines. Gabriel saisit que Cédric, seul, n’a aucune chance de monter son dossier, l’issue est compromise. Il profite de ses congés d’été pour venir aider Cédric. Lorsqu’il se présente à l’ambassade  comme par hasard les informations deviennent beaucoup plus claires.

Le visa visiteur ne permet pas de travailler, il est donc obligatoire de justifier de ressources suffisantes permettant de vivre correctement en France pendant un an. Gabriel, connaissant parfaitement les textes, harcèle l’ambassade pour obtenir un simple rendez-vous qu’il finit par avoir. Stressés, inquiets et pourtant dans leur droit le plus absolu, ils déposent un dossier parfait. Gabriel doit défendre pied à pied la validité de ce dernier.

Excellente nouvelle, Cédric obtient  son visa visiteur et rentre en France avec Gabriel.

Oui, mais comment s’intégrer comme le demande la loi française quand on est dans l’interdiction de travailler ?

Comment créer du lien social ?

Comment échapper à la neurasthénie quand on est contraint à rester chez soi, à ne rien faire ?

Or, pour renouveler ce premier titre de séjour, il faudra fournir à la Préfecture des preuves de vie commune : factures établies aux 2 noms d’eau, d’électricité, de téléphone, quittances de loyers etc

Incohérence de la loi qui, à la fois, interdit le travail rémunéré mais exige l’intégration du conjoint étranger en lui demandant des preuves de son autonomie financière et de son aptitude à participer à la société française.

Ils savent parfaitement que l’obtention d’un premier titre de séjour après un PACS n’est accordé qu’à la discrétion du Préfet.

A nouveau, l’inquiétude et l’angoisse les saisissent.  

Et si ce premier titre n’était pas renouvelé ?

Et si leur union était finalement suspectée  par les autorités?

Un titre de séjour basé sur le PACS est non seulement aléatoire mais également long à obtenir. Comment traverser économiquement cette période où Cédric n’a pas l’autorisation de travailler ?

Pour protéger Cédric, pour maximiser ses chances d’obtenir un titre de séjour, pour réduire la période d’oisiveté forcée mais aussi pour continuer à vivre ensemble, ils décident de se marier. En effet, un titre de séjour comme conjoint de Français est un droit pour un étranger, il n’est pas soumis à la discrétion du Préfet comme dans le cadre du PACS.

L’un et l’autre vivent cette célébration comme un mariage forcé, une contrainte de l’État. Comme une irruption violente dans leur vie privée.

En mars 2018, la cérémonie est célébrée en petit comité.

« Si le PACS avait été joyeux, la célébration du mariage a été certes belle mais complexe pour nous ». Nous étions devenus les otages de la loi.  

Connaissant parfaitement les exigences de la loi, ils préparent consciencieusement leurs preuves de vie commune et Cédric obtient son premier titre de séjour en avril 2018 avec l’autorisation de travailler.

 

« Notre histoire, souligne Gabriel, a été grandement facilitée parce que nous avions des économies, nous gagnons correctement nos vies et je suis juriste. Je préparais tout en amont. Mais, qu’en est-il des moins chanceux, précaires, moins diplômés ? Ces deux critères balaient totalement le principe de l’égalité de tous devant la loi. Dans ce cas précis, nous ne sommes absolument pas égaux devant la loi ! 

La loi est profondément incohérente : si un étranger qui n’appartient pas à l’UE veut vivre avec un (e) Français (e), être autonome financièrement, il est obligé de se marier. Or, on le soupçonnera de se marier pour obtenir des papiers.

Schizophrénie de la loi.

Nous avons pris conscience d’une profonde entrave à notre liberté dans ce qu’elle a de plus intime. Nous nous sentions contraints. L’Etat nous contraignait à cette cérémonie hautement symbolique simplement pour pouvoir vivre ensemble dans la légalité.

 C’est violent et très difficile à vivre »

 

Les Amoureux au ban public, collectif Ile de France, décembre 2019

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