Les protégées du Parlement européen

En avril, le Parlement européen a fermé ses portes pendant le confinement et a hébergé un groupe de femmes vulnérables (migrantes, victimes de violences domestiques, réfugiées, etc.). L'auteure raconte sa visite au centre d’accueil.

 

Fin juillet : Collage des résidentes sur la façade principale, près de la porte d´entrée du Parlement européen. © Anais Ortega Fin juillet : Collage des résidentes sur la façade principale, près de la porte d´entrée du Parlement européen. © Anais Ortega

 

 Lorsque je m’assieds en face de Valentine, la coordinatrice du centre d’hébergement temporaire pour femmes du Parlement européen, je ne vois que ses yeux fatigués derrière son masque de protection. La Covid est toujours là et le déconfinement estival n’empêche pas la prudence d’être de mise dans un contexte où se trouvent des personnes à la santé souvent fragile. Valentine parle vite, c’est une femme déterminée malgré la charge de travail. Elle me raconte ce qu’a signifié l’installation du Samusocial -ensemble d'associations non gouvernementales venant en aide aux personnes vulnérables- dans ce bâtiment du quartier européen de Bruxelles (le bâtiment Helmut Kohl du Square de Meuûs): « il s`agit d´une qualité d’accueil que nous n´avons jamais connue auparavant ; le bâtiment correspond parfaitement à ce dont on aurait besoin dans tous nos centres », me confie-t-elle. Les résidentes du centre sont des sans-abris et parfois des victimes de violences domestiques. Elles ont besoin de calme et de repos pour prendre du recul face à des situations extrêmes, pour avoir l’énergie de se poser les bonnes questions, pour faire leurs démarches administratives, pour prendre soin d’elles et se présenter à un emploi.

Valentine m’explique que lorsque le confinement s’est mis en place, les locaux du Samusocial comme celui de Poincaré, à Bruxelles, sont saturés, la distance préventive est impossible à respecter car les chambres sont pour douze personnes (un an auparavant les résidents étaient une quarantaine par chambre) et qu’il s’agit de lits superposés. C’est alors que le Parlement européen met à disposition l’espace de ses bureaux du square de Meuûs et contacte la région de Bruxelles-Capitale, qui à son tour informe le Samusocial. La procédure se met en place et le transfert se fait le 29 avril dernier.

Valentine, la coordinatrice du centre d'hébergement pour femmes © Anais Ortega Valentine, la coordinatrice du centre d'hébergement pour femmes © Anais Ortega
Un plan du Parlement européen © Anais Ortega Un plan du Parlement européen © Anais Ortega

  

 Dans un des premiers essais de navigation et d’exode de la mythologie grecque : les Danaïdes, (filles de Danaos, un souverain de l’actuelle Libye) s’enfuient par la mer à bord du tout premier bateau pour échapper à un mariage forcé avec leurs cousins. Les cinquante jeunes femmes partent ensemble et sont accueillies à bras ouverts par les habitants du royaume d’Argos, en Grèce, qui les protègent. L’histoire finira mal (l’expression tragédie grecque porte bien son nom) et l’imaginaire moderne n’a retenu de ce mythe que sa fin dramatique. Pourtant, à travers cette première partie on devine l’histoire des frontières et de la construction européenne. La solidarité qui s’exprime à travers l’asile offert à ces femmes nous invite à réfléchir sur l’accueil des personnes vulnérables d’une manière plus ouverte, plus humaniste et nous montre que dans la Grèce antique, berceau du monde moderne, la protection des personnes en danger est cruciale.

Lorsque le centre proposé par le Parlement européen est enfin prêt pour accueillir ses occupantes, les premières à s’installer sont, tout d’abord, une soixantaine de femmes, préalablement testées négatives à la Covid. Très rapidement de nouveaux visages viennent s’ajouter à ceux des autres résidentes. Tous les jours, cinq à six femmes victimes de violences conjugales tentent de franchir le pas du refuge et ceci même après le déconfinement. Enfermées pendant plusieurs mois avec leurs bourreaux, elles cherchent un endroit où se protéger.

Le talkie-walkie grésille. L’agent de sécurité de l’entrée principale nous fait savoir que les donations du parlement sont arrivées. J’apprends également que les parlementaires et le personnel ont mis à disposition du centre et d’autres résidences du Samusocial un service de trois repas par jour. Enfin, le mobilier de bureau été mis à disposition du centre, ce qui s’est révélé utile pour les équipes de travail sur place et des containers de douche ainsi qu’une salle de lessive avec six machines à laver et sèche-linge ont été installés. Enfin, les chambres sont pour une à deux personnes, Covid oblige. En termes de logistique tout est fait pour que ces femmes retrouvent des repères mais également pour que les conflits et les tensions que génèrent des espaces surpeuplés et inadaptés s’estompent. Car ici il y a des profils très différents qui cohabitent : des femmes battues, des femmes qui sont fragilisées par des années de rue, des personnes dépendantes, des migrantes. Des étudiantes sont arrivées pendant le confinement, elles ont 18 et 20 ans. L’une est enceinte. Elles se sont liées d’amitié. Au refuge on trouve également une résidente qui embrasse tous les objets qui l’entourent, les lits, les chaises, tout y passe. Elle ne prend pas régulièrement son traitement, mais au moins ici elle n’est pas en danger. « Elle est chez nous parce qu’elle ne rentre dans aucune case », m’avoue Valentine. Dans la rue elle serait isolée, à la merci de la violence, de la misère et à présent de la Covid.

Chambre au centre d’hébergement pour femmes du Parlement européen © Anais Ortega Chambre au centre d’hébergement pour femmes du Parlement européen © Anais Ortega

Douches au centre d’hébergement pour femmes du Parlement européen © Anais Ortega Douches au centre d’hébergement pour femmes du Parlement européen © Anais Ortega

 

 Les Danaïdes filles d’un même père, étaient toutes d’origines différentes et renvoient à une grande diversité de population située entre l’Afrique du Nord et la Mésopotamie. Leur force provenait de leur union, de la volonté de se protéger, de trouver un abri commun. Fuyant les côtes de la Libye, elles traversèrent la Méditerranée jusqu’au royaume d’Argos, en Grèce continentale. Aujourd’hui le parlement européen est devenu ce refuge. En dignes héritiers de la Dēmokratia Athénienne et sa Boulé, assemblée de citoyens chargés des lois de la cité, il accueille et protège ces Danaïdes contemporaines qui, comme leurs prédécesseures, tentent d’échapper à une situation tragique qu’elles n’ont pas choisie. Ici, pas besoin de recourir à la notion de destin, cette fatalité si chère aux Grecs et aux Romains, mais plutôt à la notion de responsabilité commune.

Au printemps dernier, pendant que nous étions enfermés chez nous, les résidentes du Parlement européen ont écrit un courrier au directeur du Samusocial, Sébastien Roy, pour l’inviter à venir dialoguer avec elles. Emilienne était parmi les personnes présentes ce jour-là. Elle est née en Côte d’Ivoire, mais aux difficultés de sa vie là-bas sont venus s’ajouter les problèmes de santé. Emilienne est diabétique, elle pense alors qu’en Europe elle sera mieux soignée. Lorsque je la rencontre, elle me parle de son périple, son arrivée en Belgique où elle fréquente une église bruxelloise. Elle s´y réfugie et y survit en cachette, se lave dans les toilettes pour handicapés et souffre du froid. Lorsqu’on la découvre, elle est en piteux état et l’équipe de Médecins du Monde -qui prend alors soin d’elle- lui conseille de demander une place au Samusocial. Nous étions en 2015, elle est reçue au centre de Schaerbeek. « C’était ma première fois » me confie-elle. Depuis, elle a fait tous les centres d’accueil de Bruxelles, Poincaré, Petit Rempart, Botanique. Lorsque la Covid débarque elle vit dans une chambre avec plus d’une dizaine de personnes. Les gens toussent, les ambulances s’enchainent. Elle a peur et pressent déjà qu’il y aura beaucoup de morts. Lorsque Emilienne arrive au square de Meuûs elle est enchantée. Au printemps quand le président du Samusocial se retrouve devant elle, la résidente décide de lui chanter ses remerciements, accompagnée de ses camarades et complices du centre. Emilienne chante pour raconter la crise de la Covid, puis elle parle du miracle de ce qu’elles appellent toutes « leur hôtel cinq étoiles ».

À la fin de notre conversation, la coordinatrice du centre me confie que cette expérience a changé la façon de travailler de beaucoup de personnes au Samusocial. Une véritable réflexion autour de la vision et l’organisation de l’accueil s’est imposée à eux. Valentine me parle de l’idée qui prévalait auparavant, à savoir la volonté d’éviter à tout prix une politique d’assistanat. « Les personnes étaient les bienvenues mais il ne fallait pas trop de confort pour leur permettre de repartir, de rebondir et de ne pas en faire des assistées ». D’après elle, cette vision est totalement obsolète. « La qualité d’accueil et le confort, il faut passer par cela pour que les personnes puissent se reconstruire », me confit-elle. « La réalité c’est que les gens restent, ne repartent pas même dans des conditions catastrophiques ! » Valentine affirme que depuis l’expérience au parlement européen le personnel travaille dans de meilleures conditions et peut aider, soutenir, stimuler les résidentes de manière plus efficace.

 

Les portraits des résidentes © Anais Ortega Les portraits des résidentes © Anais Ortega
Les portraits des résidentes © Anais Ortega Les portraits des résidentes © Anais Ortega

 

La convention signée par le Samusocial stipule que les résidentes ont dû libérer le centre fin août et même si les changements sont toujours difficiles en termes de logistique et de repères pour ces femmes, les responsables ont fini par trouver une solution d´hébergement. Il s’agit d’une ancienne maison de repos qui se trouve à Molenbeek.

En passant par le réfectoire, avant de quitter les lieux, je tombe par hasard sur des œuvres créées par les résidentes lors de leurs d’ateliers créatifs au centre. Il s’agit de collages, pochoirs, dessins, aquarelles qui dévoilent leurs rêves. Des portraits pleins de poésie. Je m’attarde un peu sur des profils qui racontent une histoire inscrite dans leur visage.

Le Parlement européen a su saisir l’occasion de renouer le lien avec les femmes en situation vulnérable lorsque celles-ci en avaient le plus besoin. L’Union européenne et ses institutions font souvent l’objet de vives critiques, la crise des institutions et du politique est passée par là. Peut-être qu’une des réponses à adopter se trouve ici, dans ce refuge, qui comme la cité d’Argos a mis en évidence la valeur de l’accueil et renoue avec une certaine réalité un peu oubliée.  Par cette expression de générosité le parlement européen a su mettre en avant une approche plus directe, plus humaine, plus sociale en pleine crise sanitaire. Cette expérience a permis de redonner aux oubliées du système un sentiment absolument essentiel, celui de la dignité.

Anaïs Ortega

Anaïs Ortega étudiante-chercheuse à la Faculté des Sciences sociales (SSP) et à l'Institut des Sciences Sociales des Religions (ISSR) de l'Université de Lausanne. Ce rapport a été réalisé dans le cadre de son travail dans le projet Inter Pares, mis en œuvre par l'Institut international pour la démocratie et l'assistance électorale (IDEA) et financé par l'Union européenne.

 

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