Face aux populistes et aux démagogues: laisser l’islam aux musulmans français

Ils disent ne pas amalgamer les musulmans et les terroristes, mais à chaque attentat ils veulent réformer "l'islam de France". Ils pratiquent une laïcité extrême pour dissimuler le culte musulman, mais en choisissent une laxiste pour en garder le contrôle. Ils connaissent à peine les 5 piliers de l'islam, mais veulent donner des leçons de théologie aux imams. Médiocrité et éternel recommencement.

Le 29 novembre dernier se tenait déjà sous l’égide du CFCM une assemblée de près de 400 représentants officiels de l’islam de France* chargée de présenter des dispositions concrètes et de se positionner clairement suite aux tragiques évènements du 13 novembre. Mr. Cazeneuve et plusieurs membres du gouvernement étaient présents, et comme à l’accoutumée se sont réjouis des paroles fermes et rassurantes des divers intervenants qui au fil de leurs prises de parole incluaient l’ensemble des musulmans dans leurs discours. De ce rassemblement est ressorti un énième texte, le « manifeste citoyen des musulmans de France », certes pétri de bonnes intentions et parsemé de bonnes choses, mais qui n’a aucune portée tant les musulmans se moquent et ne se reconnaissent absolument pas dans ses auteurs.

Dans le même temps, divers intervenants musulmans de culte ou d’apparence se sont succédés dans les médias et se sont efforcés de rejeter avec vigueur les tueries, soucieux de faire patte blanche et de se débarrasser de l’étiquette honteuse et gênante accolée à leur appartenance réelle ou supposée à la communauté musulmane. Ainsi de façon presque rituelle les déclarations habituelles se sont multipliées, aux grès des « ça n’est pas l’islam » ou « l’islam est une religion de paix et d’amour » qui plaisent tant aux journalistes et aux politiques, friands de ce genre de discours simplistes caractéristiques d’une époque qui ne se contente plus que de slogans et de caricatures sans fonds. Nous nous souvenons tous de ce moment épique où l’illustre inconnu Mohammed Chirani se lança sur le plateau d’Itélé dans une tirade en arabe défiant l’Etat Islamique avec un Coran et sa carte d’identité française brandie avec fierté.

Si dans la forme ce type de communication peut rassurer un certain nombre de compatriotes, plait au système politico-médiatique et permet à la marge de lutter contre les amalgames, beaucoup de français ne sont pas dupes et savent que toutes ces belles paroles n’engagent que ceux qui les prononcent, ceux-là même qui ne représentent personne sinon eux-mêmes. Au sein de la communauté musulmane personne ne connait ni ne suit Mohammed Chirani, et tout le monde sait que le CFCM est une coquille vide dont la légitimité est proche du néant. Or il est bien beau de convier sur des plateaux TV des invités triés sur le volet qui disent ce que l’on veut entendre, mais on est ici dans la pure communication et le déni complet. Par contre pour avoir une idée de la réalité de la communauté musulmane et s’attaquer réellement aux questions de fond il serait bien plus utile de présenter ce que pense la majorité, parcourue par des opinions souvent très éloignées des litanies habituelles des pseudo-experts fétiches des médias tels que Tarek Obrou, Mohamed Sifaoui, Donia Bouzar ou autre Abdennour Bidar. Bien évidemment chacun est libre de donner la parole et de discuter avec qui il veut, mais celui qui souhaiterait faire un travail sérieux et agir de manière efficace devrait apprendre à mieux choisir ses invités et écarter ceux qui sont rejetés par l'ensemble des musulmans français.

Ce problème de représentativité n’est plus un secret pour ceux qui s’intéressent de près ou de loin au sujet de l’islam de France, et il revient aussi aux musulmans de s’organiser d’une façon plus optimale pour ne plus laisser des imposteurs parler à leur place mais au contraire proposer des porte-paroles légitimes à leurs yeux. Si l’on veut donner à l’ensemble de la communauté musulmane les clefs de l’islam de France, il faut favoriser l’émergence d’une organisation représentative réformée et transformée qui présenterait des positions claires, peut-être moins consensuelles mais plus honnêtes et courageuses, qui lutterait contre les esprits partisans et nationalistes et qui serait ouverte à la diversité avec par exemple beaucoup plus de jeunes, de femmes ou de reconvertis.

La question se pose alors de savoir ce qu’il faut faire concrètement pour que l’islam en France évolue dans la bonne direction. Dans une telle situation, les musulmans ont souvent tendance à s’orienter vers le même modus operandi qui consiste à créer une énième association locale. Si ce type d’action est le signe d’un dynamisme certain et d’une forte volonté de faire bouger les choses, c’est de mon point de vue un écueil car au lieu de multiplier les associations et les projets il me parait beaucoup plus efficace d’essayer de réformer les grosses structures déjà existantes. Il en est ainsi du CFCM qui pourrait être un outil et une organisation efficaces s’il parvenait à faire sa révolution interne, matérialisée par deux réformes importantes qu’il faudrait engager.

Tout d’abord définir la fonction et le rôle à proprement parlé de l’organisation. Comme le précisait l’ancien président Mohammed Moussaoui dans une interview pour le site Oumma.com, le CFCM a été conçu pour n’être qu’une structure légère uniquement chargée de gérer le culte musulman. Il faut sortir de cette vision limitée et voir dans une telle association une organisation représentative lourde chargée de gérer l’islam de France dans sa globalité. Dans les faits, cette évolution est déjà amorcée avec la mise en place d’un Observatoire de l’islamophobie au sein du CFCM, ou des projets de formations théologiques –  même si l’on a du mal à voir qui sont les savants au sein de l’organisation. S’il faut continuer dans cette voie, on peut aller beaucoup plus loin et clairement l’assumer, et mettre les moyens et les ressources nécessaires pour faire fonctionner une structure lourde et globale de façon efficace.

L’autre problème fondamental qui se pose aujourd’hui dans l’organisation du CFCM est son mode d’adhésion. Le CFCM est une association de type 1901 et inclus de ce fait des adhérents qui peuvent s’en réclamer, participer aux assemblées générales et être force de proposition. La question qui se pose est de savoir quel est le type d’adhérents autorisé dans les statuts, et c’est ici que le bât blesse. Au sein de l’organisation seules les associations musulmanes d’importance peuvent adhérer, elles seules ont l’opportunité de se prononcer sur les orientations de la structure et de pouvoir voter au moyen d’un système ubuesque de proportionnalité en fonction des m² de mosquées qu’elles contrôlent. Ainsi, les seuls participants au fonctionnement du CFMC sont la Grande Mosquée de Paris (GMP), le Rassemblement des Musulmans de France (RMF), l’Union des Organisations Islamiques de France (l’UOIF), le Comité de Coordination des Musulmans Turcs de France (CCMTF) etc, qui sont toutes des associations aussi peu représentatives que le CFCM et qui sont en constantes rivalités nationalistes ou idéologiques. Tout le monde sait que la GMP est liée à l’Algérie, le RMF au Maroc, le CCMTF à la Turquie et que l’UOIF a des liens avec le mouvement internationaliste des Frères Musulmans. C’est précisément ce système inique qu’il faut remplacer, s’extirper du panier de crabes de toutes ces associations nationalistes qui se partagent le gâteau de l’islam de France sans y être conviés, et donner la possibilité à chaque musulman français d’adhérer au CFCM. Ce léger changement des statuts serait certes une évolution quelque peu complexe d’un point de vue logistique et organisationnel, mais permettrait de révolutionner cette organisation en la confiant directement à la communauté musulmane et en y intégrant beaucoup plus de consultation populaire. Ainsi, moyennant une modique participation financière, chaque musulman lambda aurait l’occasion d’être adhérent au CFCM et de participer de la façon qu’il souhaite au fonctionnement de l’organisation. Cette adhésion doit être sans engagement particulier, totalement libre et sans aucune obligation mais doit juste permettre à ceux qui le souhaitent de voter aux diverses élections, de participer aux réunions ou de s’engager plus activement s’ils le veulent. Cette liberté dans l’engagement est importante car elle autorise chacun à œuvrer à sa convenance et surtout peut permettre au nombre maximum, si possible à la majorité, des millions de musulmans de contribuer à sa légitimation sans aucune forme d’allégeance ou de censure. Grâce à ce système, à intervalles réguliers plusieurs milliers de musulmans auraient l’occasion de voter ou de présenter des motions et des programmes localement ou nationalement afin de définir par eux-mêmes comment ils veulent organiser leur culte et leur communauté.

Cette volonté de faire émerger une association légitime et représentative est primordiale dans le sens où elle peut débloquer divers points de tensions et apporter de multiples avantages.

  • Former et présenter des interlocuteurs et des débatteurs un peu plus sérieux que ceux qui défilent actuellement dans les médias, et qui auraient au moins une certaine crédibilité lorsqu’ils affirment parler au nom des musulmans.
  • Récolter de manière plus optimale et transparente les dons d’argent et pouvoir réunir et gérer les fonds efficacement.
  • Développer les infrastructures musulmanes, notamment les centres éducatifs pour former religieusement et linguistiquement les musulmans.
  • Mettre en place un conseil théologique neutre et objectif, compétent et respecté qui pourrait émettre des avis et des fatwas en prenant en compte la situation et le contexte français.
  • Faire de la pédagogie au niveau des musulmans, et lutter plus efficacement contre la violence et le terrorisme
  • Faire de la pédagogie au niveau des non-musulmans, et lutter plus efficacement contre l’islamophobie, le laïcisme radical et la haine anti-musulmane.
  • Favoriser l’intégration de l’islam en France et diminuer les influences étrangères.
  • Présenter, débattre et expliquer les valeurs de l’islam.
  • Proposer des idées et des solutions pour la crise du monde musulman à l’international.

Cette liste loin d’être exhaustive donne déjà un aperçu de ce que permettrait le déverrouillage de la situation actuelle dans laquelle les musulmans français sont enfermés, et des possibilités qu’offrirait aux musulmans la capacité de gérer eux-mêmes leur religion. Bien évidemment donner les clefs de l’islam aux musulmans induit pour les médias et les politiques de sortir de leur zone de confort, et la généralisation de discours sans doute moins consensuels et soumis à la pensée dominante et la bien-pensance actuelle. Avec une telle stratégie, et c'est sans doute le point de blocage qui gêne beaucoup de monde, le CFCM deviendrait réellement indépendant et se dégagerait de la tutelle étatique exercée jusqu'alors. Fini les béni oui-oui et les représentants contrôlés et domestiqués par les gouvernements successifs, on verrait l'émergence de personnalités libres et sans langue-de-bois essayer d'exprimer les véritables opinions qui traversent la communauté musulmane, trop longtemps falsifiées par des pseudo représentants sous influence politique. Et dès lors, charge à ceux qui ne sont pas d’accord avec eux de débattre intelligemment et respectueusement, car il semblerait en effet incongru de s’offusquer de la diversité des idées en voulant annihiler la liberté de parole de ces intervenants, alors qu’il faudrait toujours privilégier les argumentaires et les contre-argumentaires, dans la pure tradition française de disputation dans le cadre des libertés d’opinion et d’expression.

*nb : par cette expression je désigne la gestion de l’islam en France, mais je ne suggère pas qu’il existerait un islam propre à la France.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.