732, Poitiers: Choc des civilisations?

Charles Martel, Poitiers, 732... Autant de références prisées par les xénophobes pour illustrer leurs thèses nauséabondes. Mais quelles sont donc la portée et les conséquences réelles de cette bataille? Il y a fort à parier que cet affrontement n’a pas grand chose du « choc de civilisations » souvent évoqué, et qu’il s’agit plutôt d'un des plus grands mythes identitaires de l’histoire française.

Le contexte international

Avant d’étudier le déroulement de cet évènement, il semble important de le replacer dans le cadre et le contexte de l’époque. Les Francs sont à l’origine une coalition de tribus germaniques originaires de la Frise et des vastes forêts allemandes. Poussés par un refroidissement climatique et par l’avancée des terribles Huns, ils participèrent au mouvement des grandes migrations et s’installèrent en gaule romaine, chassant ou se mélangeant avec les différentes populations celtes et gallo-romaines déjà présentes sur le territoire. Petit à petit, les francs prirent l’ascendant sur les autres tribus germaniques et s’installèrent durablement en Gaule, avant de s’étendre géographiquement durant la dynastie mérovingienne, ayant comme apogée le règne de Clovis durant lequel le royaume se convertit au christianisme romain. A l’époque des incursions sarrasines, le royaume légué par Clovis s’est grandement amoindri à la suite de multiples querelles de successions, et ne s’étend désormais plus qu’au Nord et à l’Est de la Gaule. Le pouvoir des rois mérovingiens est alors largement devenu obsolète, et une lutte de pouvoir violente se déroule entre les grands nobles du royaume. Le pouvoir effectif appartenait alors au Maire du Palais, sorte de premier ministre, et non plus au roi à proprement parler,  et Charles Martel, héritier d’une famille franque puissante lutte contre d’autres seigneurs dans l’objectif d’acquérir d’avantage de terres et de pouvoirs. Il y parvient en s’emparant d’abord de l’Austrasie, puis en réunifiant et pacifiant tout le territoire franc sous sa domination en tant que Maire du Palais. L’Aquitaine, vaste territoire au sud-ouest de la Gaule, reste cependant indépendante et son seigneur Eudes se retrouve pris entre deux feux, ses guerriers vascons devant à la fois faire face aux francs qui rêvent de s’approprier ses terres, mais également aux raids des sarrasins avec qui il multiplie les intrigues politiques qui l’exposent dangereusement.

De leur côté, les troupes andalouses et maghrébines d’Abd Ar-Rahman font partie d’une faction beaucoup plus puissante, le califat omeyyade d’Hicham. Le Calife Hicham, résidant à Damas, est avec son cousin Omar ibn AbdelAziz l’un des plus illustres dirigeants omeyyades et fait partie des gouverneurs les plus puissants de son époque. Son long règne marque l’apogée de la puissance politique et militaire de l’ère omeyyade, mais paradoxalement le califat musulman devient à cette époque de plus en plus fragile et vulnérable. Militairement, le calife est embourbé dans de terribles guerres face aux redoutables tribus turques au nord de son territoire, les Khazars en Arménie et de puissants seigneurs dans le Khorassan. Ces conflits mobilisent des centaines de milliers d’hommes et sont épuisants financièrement et humainement. Une fois les khazars vaincus après une longue guerre sanglante, Hicham a les moyens de remobiliser une armée pour reprendre l’offensive contre l’ennemi byzantin, et se lance dans une série d’attaques. Mais ces menaces sont néanmoins beaucoup moins dangereuses et préoccupantes pour le Calife que les nombreux troubles intérieurs qui perdurent et se multiplient durant son règne. A cause de la corruption qui s’est développée dans les strates administratives, des impôts toujours plus lourds et brutaux, et de la politique discriminatoire pro-arabe traditionnelle chez les omeyyades, de nombreuses révoltes et rébellions éclatent aux quatre coins de l’empire, mais surtout en son cœur. L’Irak, traditionnellement instable car elle compte de nombreux alides et chiites, bouillonne et le mouvement abbasside commence à prendre de l’importance et fédérer de nombreux mouvements rebelles disparates. La répression haineuse et brutale qui frappe les partisans abbassides sont l’illustration de la situation extrêmement préoccupante pour le calife alors même qu’il est à l’apogée de sa puissance, et on comprend donc bien que la conquête de la Gaule, terre essentiellement boisée et pauvre, est loin d’être une priorité pour l’empire musulman qui mobilise des troupes énormes au nord et à l’est de son territoire, régions bien plus riches. Au Maghreb et en Ifriqiya, conquis relativement récemment et dont la gouvernance est particulièrement décentralisée, la situation est aussi peu stable avec de nombreuses révoltes berbères de grandes ampleur difficilement matées par les gouverneurs musulmans. La situation est encore différente dans l’Espagne récemment conquise sur les Wisigoths, où le gouverneur arabe Abd Ar-Rahman se querelle avec l’un des chefs berbères converti à l’islam qui a participé à la conquête de l’Espagne, Munuza.

 

La Gaule en 714 La Gaule en 714

La dimension et les conséquences de l’affrontement

C’est dans ce panier de crabes que les gouverneurs d’Al-andalus (Espagne et Septimanie avec sa capitale Narbonne) commencent les raids en Gaule, notamment dans le duché d’Aquitaine et dans le sud du territoire, aux gré d’alliances et d’intrigues avec les seigneurs locaux. Défaits une première fois à Toulouse par les vascons aquitains et des alliés francs, les andalous sont ensuite victorieux en 732 à Bordeaux où l’armée d’Aquitaine est décimée. Un contrat de mariage et le traité entre Eudes d’Aquitaine et Munuza, alors en rébellion contre le dirigeant omeyyade, offrent certainement le prétexte rêvé à Abd Ar-Rahman pour poursuivre et amplifier sa campagne en Gaule. Après la victoire de Bordeaux et Munuza châtié, l’émir arabe continue donc son avancée dans le territoire d’Aquitaine qu’il pille, avant de se diriger vers le nord, vraisemblablement attiré par les richesses de la grande basilique Saint-Martin de Tours. Entre temps, Eudes d’Aquitaine dont l’armée a été en grande partie détruite vient quérir l’aide de son rival Charles Martel, le Maire du Palais du Royaume Franc, afin de l’assister dans sa lutte contre les troupes andalouses. Le chef Franc accepte mais impose ses conditions, l’allégeance du duc d’Aquitaine et le rattachement de ses terres au royaume franc, que Eudes est forcé d’accepter bon gré mal gré. Après avoir réuni une grande troupe, Charles Martel marche donc contre les sarrasins, et après plusieurs escarmouches, les deux armées se font face.

Le lieu précis de la bataille est difficile à déterminer, on sait qu’il se situe entre Poitiers et Tours, vraisemblablement plus proche de la Touraine. La date elle même est sujette à caution, la plupart des historiens situant l’événement en 732 voire début 733. L’armée sarrasine se déplace lentement entrainant avec elle un véritable village nomade, femmes, enfants et vieillards étant restés à l’arrière dans le camp chargé de butin. Essentiellement composée de cavaliers et d’archers, les soldats d’Abd Ar-Rahman sont pour la plupart des berbères venus d’Afrique du Nord, mais aussi un contingent d’arabes et de wisigoths fraichement reconvertis à l’islam, les muladíes. L’armée de Charles Martel venue au secours des Aquitains est quant à elle composée principalement de guerriers francs, mais peut-être aussi de troupes païennes germaniques, tels que des saxons, des lombards ou des alamans. Il s’agit de valeureux guerriers fiers et robustes, habitués aux batailles et équipés lourdement. La cavalerie est quasi inexistante et ne fera sa véritable apparition que lors des grandes réformes militaires de l’armée carolingienne sous Charlemagne. On assiste donc à une opposition de style, et il semblerait que les sarrasins soient les premiers à lancer l’offensive. Tout d’abord avec l’envoi d’une pluie de flèches meurtrière sur les francs, les arcs arabes ayant une portée plus longue que ceux de leur adversaire. S’ensuit une charge massive et violente de la cavalerie musulmane qui attaque frontalement le gros des troupes ennemies pour venir s’écraser avec fracas contre les boucliers, les lances et les piques franques. L’attaque est repoussée et les dégâts sont terribles chez les sarrasins, la plupart des historiens pensent d’ailleurs qu’Abd Ar-Rahman lui-même serait tombé dans cet assaut brutal. Il semblerait que ce soit lors du second rassemblement des troupes sarrasines pour une seconde charge d’envergure, qui cette fois aurait pu faire flancher les lignes franques déstabilisées, que le reste de la troupe d’Eudes d’Aquitaine attaqua à revers l’armée musulmane en lançant une offensive dans le camp où se trouvaient les familles et le butin. Les sarrasins firent donc volte face pour secourir leur base arrière et s’exposèrent à l’offensive franque dans leur dos. Pris en tenaille, ils furent anéantis et les débris de l’armée furent poursuivis plus au sud avant d’être complètement détruits.

L’expédition sarrasine en Gaule se termine donc par un massacre et une débandade, et plus jamais les gouverneurs musulmans ne remonteront aussi loin au Nord pour effectuer leurs raids, préférant par la suite se tourner vers la Provence dans des opérations moins risquées. Si cette bataille n’est pas une escarmouche anodine puisqu’elle a mobilisé des effectifs relativement importants, dont les dirigeants en personne, il est difficilement imaginable qu’il s’agisse d’une invasion de grande ampleur comme certains la comprennent. Il ne s’agit encore moins d’un grand choc de civilisation entre deux grands empires chrétiens et musulmans, ou d’un « djihad » de conquête de l’islam sur le monde entier comme le fantasment beaucoup de contemporains. L’analyse précise de cette bataille montre que les deux armées étaient hétéroclites, composées l’une de francs, de vascons et de contingents germaniques parfois païens, et l’autre d’arabes, mais surtout de berbères et de wisigoths récemment convertis à l’islam. De même, la logistique et la composition de l’armée sarrasine, composée essentiellement de cavalerie légère et rapide, éloignent l’hypothèse d’une invasion, tout comme l’absence de bases laissées en arrière des troupes. Cette campagne guerrière était donc essentiellement politique et économique, liée à des conflits frontaliers et des raids sur des points concentrant des richesses comme c’était l’usage à l’époque, mais vraisemblablement très peu motivée par des considérations religieuses. Quelques années plus tard, Charlemagne et les gouverneurs carolingiens n’hésiteront d’ailleurs pas à s’allier avec le nouveau califat abbasside contre le sultanat andalou omeyyade, illustrant la primeur des considérations politiques et diplomatiques sur des pseudo guerres de religion.

L’issue de cette bataille est finalement beaucoup plus bénéfique aux francs qu’elle n’est préjudiciable aux musulmans. En portant secours aux aquitains, les francs ont manœuvré habilement pour récupérer les territoires vascons et les intégrer à leur couronne, étendant ainsi considérablement leur royaume. Cette conquête politique est un marqueur très important dans la montée en puissance des francs, et donc dans l’histoire de France, puisqu’elle permet aux mérovingiens et aux carolingiens de s’affirmer comme la puissance occidentale majeure, et de devenir ensuite le « champion » de l’église romaine. En revanche, les répercussions sont quasi-insignifiantes pour le Calife Hicham, certainement obnubilé d’avantage par les tensions intérieures, et les guerres de grande ampleurs contre les Byzantins, les Turcs et les territoires à l’est, beaucoup plus riches et prisés que la Gaule peu connue et développée.

En résumé, cet épisode est incontestablement un conflit local et frontalier, une bataille de grande envergure et un jalon important dans la formation de la future nation française, mais certainement pas un grand choc de civilisation entre deux empires marqués idéologiquement et religieusement, et à coup sûr pas une tentative désespérée et ultime de l’occident de stopper « l’islamisation » de son territoire.

Et cela tout simplement parce que contrairement à ce qui est répété bien souvent, le Coran et la Sunna ne demandent pas aux musulmans de conquérir le monde entier à la pointe de l’épée.

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