Etudier l'islam, réponse à Michel Onfray

A peine avons-nous eu le temps de nous en apercevoir que Michel Onfray rompt sa diète médiatique pour publier « Penser l’islam », le fameux ouvrage qu’il n’avait pas voulu sortir en novembre dernier car disait-il « aucun débat serein n’est plus possible sur ce sujet ». L'occasion de revenir sur sa vision particulière de l'islam, biaisée par une lecture caricaturale des sources islamiques.

Michel Onfray Michel Onfray

 

Il est vrai que l’année 2015 fut ponctuée de polémiques pour le philosophe, et même sur cette question musulmane soit-disant impossible à aborder c’est surtout une partie de la gauche dont il se réclame qui lui a donné les coups les plus durs. Car quoiqu’il en soit si refus de débat et volonté de faire taire il y a eu cela n’est visiblement pas le fait des musulmans, largement indifférents à la sortie de « Penser l’islam ». Et cela d'autant plus que malgré des énormités répétées, que l'on soit d'accord ou non avec lui Michel Onfray reste un libre penseur qui essaye de fuir les discours convenus et aseptisés pour partager ses réelles convictions. Son argumentaire de géopolitique internationale reste cependant très critiquable et bien éloigné des réalités du terrain, mais il énonce un fait qui semble relativement indiscutable lorsqu'il évoque l'inculture abyssale de l’islam dans la société française, y compris chez ceux qui se revendiquent intellectuels. Face à ce constat il se présente, lui, comme un connaisseur qui contrairement à beaucoup, y compris musulmans, a lu les différentes sources islamiques que sont le Coran, la Sunna du Prophète Mohamed ainsi que sa biographie et qui par conséquent sait de quoi il parle.

Beaucoup savent ce que Michel Onfray pense des religions en général, et de l’islam en particulier. Il affirme et répète dans ses articles et interviews que la religion musulmane est obscurantiste, phallocrate, violente, antisémite, misogyne, et que très humblement il a la légitimité pour le dire car contrairement à ses interlocuteurs il connait les sources musulmanes. Sauf qu'il s’avère que j’en ai aussi lu un certain nombre et que j’en tire des conclusions diamétralement opposées, il était donc intéressant de lire son ouvrage afin de voir les arguments et les sources exactes qu’il peut avancer. Car qu’on se le dise, malgré les discours des uns et des autres affirmant béatement qu’on "ne peut plus critiquer l’islam",  la critique est aujourd’hui très aisée et dans l’air du temps, et il suffit d’ailleurs de parcourir les différents médias pour constater qu'elle est omniprésente et malheureusement peu souvent respectueuse. Mais si en France on est libre de pratiquer le blasphème, il ne s’agirait pas non plus de s’offusquer lorsque quelqu’un prend le temps d’y répondre. En effet il est assez étonnant de voir certains revendiquer à grand cris la liberté d’expression pour avancer leurs idées, mais vouloir la confisquer aussitôt à ceux qui voudraient contre-argumenter. Ainsi Michel Onfray a écrit un livre qui dresse un portrait peu flatteur de la religion musulmane et il en a le droit, tout comme moi et d’autres nous nous gardons celui de lui répondre.

Après la lecture de « Penser l’islam » on ne peut être que surpris par l'extrême faiblesse des arguments développés par l’auteur. Tout au long de l’ouvrage se succèdent les raccourcis, les poncifs, les déformations et les contre-vérités, et alors que Michel Onfray se gargarise et clame à qui veut l’entendre qu’il maitrise les sources musulmanes on pouvait s’attendre à mieux que ce travail bien médiocre. Le constat est clair lorsque l’on termine l’ouvrage, malgré ce qu’il prétend Michel Onfray n’a compris que peu de choses à l’islam ou alors il a abandonné sa raison et sa neutralité pour livrer un pamphlet complètement subjectif et orienté vers ses convictions personnelles. Or le savoir en islam est cadré par des gardes fous qui s’appellent les sciences islamiques. Si les bases et les piliers de l’islam sont assez clairs et accessibles à tous, les choses périphériques sont particulièrement complexes si l’on n’a pas fait les études nécessaires pour pouvoir les comprendre. Ainsi, lorsque l’on veut se prononcer sur un sujet par rapport au message islamique, il faut d’abord analyser tout ce qu’en dit le Coran et prendre en compte les exégèses du Livre Saint. Ensuite il faut regrouper tous les hadiths authentiques qui s’en rapportent pour en effectuer la synthèse. Puis il faut en déduire des normes et des applications à travers la jurisprudence islamique, passer tout cela dans le moulinet des objectifs et des valeurs de l’islam, et enfin dégager des avis religieux -fatwa - circonstanciés suivant une situation et un contexte précis. Est-ce que lorsqu’il parle d’islam Michel Onfray fait cela? Bien sûr que non. Est ce qu’il en est capable? Pas plus bien évidemment.

Car en premier lieu, même s’il critique la méthode de ses confrères, c’est bien ce même problème méthodique qui apparait de la première à la dernière page de son ouvrage. A commencer par les sources elles-mêmes car il en cite des musulmanes sans jamais préciser lesquelles. Si pour le Coran l’effort n’est pas forcément nécessaire – même s’il existe des traductions assez différentes – qu’en est-il des hadiths sur lesquels il s’appuie? Est-ce qu’il a lu le Sahih al Bukhari, le Sahih Muslim, les recueils d’Abou Dawoud, Ibn Majah, At-Tirmidih ou An-Nassai, ou encore al Muwatta de Malik ibn Anas ou les commentaires d’hadith d’an-Nawawi pour ne citer que les œuvres les plus connues? La question est la même, voir plus problématique, pour la biographie du Prophète. Michel Onfray cite à plusieurs reprises « la Sira » comme s’il pensait qu’il n’en existait qu’une. On comprend rapidement qu’il fait allusion à la Sira d’Ibn Hishaq reprise plus tard par Ibn Hicham, mais on a l’impression qu’il considère que la Sira est un livre unique alors que ce terme veut simplement dire « biographie » et qu’il en existe un grand nombre, dont les plus fameuses sont celles plus contemporaines de Martin Lings (Le prophète Muhammad) et d’Al Raheeq al Makhtoum (Le Nectar Cacheté). Le problème est d’autant plus important qu’un certain nombre de savants musulmans majeurs ont vivement critiqué Ibn Hishaq et sa Sira, déjà à l'époque en mettant en doute sa manière de sourcer. Elle reste cependant une référence importante, mais on peut se rappeler la parole du grand savant Malik ibn Anas qui le qualifia de menteur et d’imposteur dans son ouvrage « Uyun al-athar », et qu’il est loin d’être le seul. Quand à Michel Onfray, ne considérer qu’une seule source brute pour aborder la vie du Prophète sans prendre en compte les autres est déjà la preuve d’un certain amateurisme, mais c’est d’autant plus vrai quand en plus on déforme et change le sens de la seule source que l’on utilise.

Et pour illustrer cela les exemples sont multiples. Ainsi, lorsque son intervieweuse demande à Michel Onfray pourquoi il considère le Prophète Mohamed comme quelqu’un de violent, celui-cite plusieurs extraits. Sauf que dans sa volonté de faire passer le Prophète pour un homme barbare, sanguinaire et antisémite, l’auteur se livre à une curieuse méthode qui consiste à énumérer pèle mêle des morceaux de textes dont la plupart sont tronqués. Le philosophe déclare ainsi:  "lors de son retour à Médine, Mahomet (sic) fait savoir à son neveu qui lui disait n’avoir rencontré parmi les combattants que des vieillards sans cheveux qu’il les a égorgés" p.25. Or dans la Sira d’Ibn Hicham, il est écrit qu’après la victoire de Badr l’armée musulmane croisa des musulmans qui la félicita: "Salama ibn Salama leur dit: De quoi nous félicitez-vous? Nous n’avons rencontré que des vieillards sans cheveux, prêts à être immolés: nous les avons égorgés – Neveu, lui dit le Prophète avec un sourire, c’étaient des hommes de La Mecque, des chefs et des notables" (Sira Ibn Hicham p.101). A noter que la vraie traduction de la source arabe est plutôt celle-ci "Par Dieu, nous n’avons vu que des femmes chauves, entravées comme des chameaux sacrificiels que nous avons égorgés" rapportée tel quel dans la Sira d’Ibn Kathir par exemple ou dans d’autres traductions d’Ibn Hicham telle que celle de l’université d’Oxford. La ficelle est ici un peu grosse quand le philosophe essaye de nous expliquer que le Prophète Mohamed aurait lui-même égorgé sauvagement tous ces adversaires, alors qu'au contraire il sourit de dépit devant la fougue et l’arrogance juvéniles de son jeune neveu et le calme pour lui rappeller qu’ils ont capturé de grands chefs ennemis. De la même manière il évoque ensuite le personnage de Uqba ibn Abu Mu’ayt en ces termes: "concernant Uqba qui lui demande avant de mourir: "Mahomet (sic), qui va nourrir mes petits-enfants? ", le Prophète lui répond " Le Feu " et lui tranche la tête" p.25. Tout d’abord les sources précisent bien que ça n’est pas le Prophète qui l’a exécuté mais un soldat du nom d’Asim ibn Thaabit, et il y a une divergence entre les différents hadiths et les différentes Sira concernant le propos sur le feu, illustrée notamment par le fait que l’ensemble des descendants d’Uqba sont devenus musulmans par la suite. Quoiqu’il en soit, certes après la victoire de Badr l’armée musulmane a exécuté deux captifs ennemis parmi ses nombreux prisonniers, Uqba et Nadr ibn Harith. Ce que Michel Onfray oublie de préciser c’est la nature criminelle et tyrannique de ces deux personnages. Peut-être ne sait-il pas qu’Uqba ne cessait de comploter contre les musulmans et de les agresser, sans doute ignore t’il que lorsque que le Prophète prêchait encore à La Mecque il avait essayé de l’étrangler et de le tuer, qu’il l’avait recouvert d’entrailles de chameaux lors de l’une de ses prières, ou alors qu’il avait pillé et tué des musulmans nouvellement convertis. Dans le même ordre d’idée le philosophe évoque ensuite les juifs, comme: "le poète juif Ka’b ibn al-Achraf ayant écrit des textes indignés après le meurtre des siens à Badr se fait poignarder à mort sur ordre de Mahomet (sic)". Seulement dans la réalité Ka’b était loin d’être un pauvre poète assassiné pour ses textes. C’était l’un des chefs ennemis des musulmans les plus retors et les plus pervers, notable de la tribu des Banu Nadir qui essaya d’assassiner le Prophète. Innombrables sont les méfaits de ce triste personnage, et s’il a été décidé de l’éliminer personnellement ce n’est pas parce qu’il insultait les musulmans et les musulmanes dans ses poèmes, mais parce qu’il n’avait de cesse de pousser le plus de monde possible à les attaquer pour les détruire. Les sources sont multiples sur ce sujet, y compris dans la Sira d’Ibn Hicham que le philosophe a bien pris soin d’occulter. Ainsi Ibn Kathir écrivit dans sa Sira, reprenant Ibn Ishaq "Ibn Ishaq ajoute: … Il se mit alors à inciter les polythéistes à combattre le Prophète (sws) en composant des poèmes à cet effet, faisant l’élégie des polythéistes morts à Badr. Il retourna, ensuite, à Médine, où il se mit à dénigrer les femmes des musulmans et à railler le Prophète (sws) et ses Compagnons". Moussa ibn ‘Oqba et Ibn Ishaq ont dit: "Il retourna ensuite à Médine suscitant la haine contre les musulmans. Il n’est sorti de la Mecque, qu’après avoir obtenu l’accord des polythéistes de combattre le Prophète (sws). Il s’est mis, ensuite, à dénigrer Oum al-Fadhl ibn al-Harith, ainsi que d’autres femmes musulmanes". Le grand savant Ibn Hajar dit  dans son commentaire du Coran "Sa parole : « qui a mal agi envers Dieu et Son Envoyé? » Dans la version rapporté par Muhamamd ibn Mahmoud ibn Mousalam selon Jabir chez al-Hakam dans al-Aklil, il est dit : « Il a agit mal envers nous avec ses poèmes et a fortifié les associateurs ». Ibn ‘Ayd rapporte selon al-Kalbi que Ka’b ibn al-Ashraf a pris l’engagement des associateurs de la Mecque en les faisant jurer à côté de la Ka’ba de tuer les musulmans". On peut aussi citer le grand imam an-Nawawi qui dans son commentaire du Sahih Muslim précisa "Al-Imam al-Maziri a dit : Il (Ka’b ibn al-Ashraf) a été tué ainsi parce qu’il a rompu le pacte avec le Prophète (sws), la satiré et insulté, et il lui avait promis de n’inciter personne contre lui, puis il est venu avec les gens de la guerre contre lui". On voit bien que contrairement à ce que sous-entend Michel Onfray, Ka’b était loin d’être un brave petit poète innocent, mais bien un danger constant qui exhortait tous les adversaires des musulmans à aller les combattre.

Les divagations du philosophe sont loin de s’arrêter là, et il évoque ensuite le fameux épisode de la bataille du Fossé. Ainsi, toujours aux pages 25 et 26 de son livre, Michel Onfray affirme: "lors de la bataille du Fossé, qui oppose juifs et musulmans, Mahomet (sic) se propose de mettre fin à trois années de guerre larvée avec les juifs en décidant du combat. Il déclare que tous les hommes de la tribu des Qorayza seront décapités et leurs femmes vendues en même temps que leurs enfants. Presque un millier de juifs sont ligotés et décapités les uns après les autres au bord d’une fosse commune : "Le cataclysme fondit sur eux et le matin suivant ils gisaient dans leur demeures"". Dans son obsession de faire passer l’islam pour une religion antisémite il se fourvoie ici de façon grossière car la bataille du fossé n’est pas un combat entre les juifs et les musulmans mais elle fait partie de la guerre entre les musulmans et les quraysh polythéistes de La Mecque. Ceux-ci sont venus attaquer les musulmans à Médine à la tête d’une vaste armée où l’on dénombre de nombreuses tribus païennes coalisées, comme la puissante tribu arabe des Banu Ghatafan. Au contraire la tribu juive médinoise des Banu Qorayza, en mettant en application le pacte signé avec le Prophète Mohamed, fourbissait ses armes aux côtés des musulmans qui lui avait confié la garde des forts parmi les plus importants et les plus stratégiques pour la défense de la ville. Cette bataille était un affrontement terrible dont dépendait la survie même de la communauté musulmane, un épisode très dur dans des conditions épouvantables où le Prophète partageait avec ses coreligionnaires la faim, le froid et les tâches les plus ingrates. Subissant des pertes et ne parvenant pas à prendre le dessus sur les musulmans, les polythéistes de La Mecque entreprirent des stratégies plus sournoises, et Huyayy ibn Akhtab l’un des chefs de la tribu juive des Banu Qaynuqa expulsée de Médine pour avoir pris les armes contre les musulmans fut envoyé dans la cité. Il alla comploter auprès des chefs des Banu Qorayza qui le rejetèrent dans un premier temps, mais finirent par succomber à la traitrise devant l’acharnement de Huyayy les exhortant à trahir les musulmans pour laisser entrer les assaillants afin de prendre l’armée du Prophète à revers. Mais leur perfidie fut découverte, les polythéistes se divisèrent et ne parvenant pas à vaincre les musulmans ils rentrèrent à La Mecque. Ainsi débarrassés de l’armée coalisée, les musulmans assiégèrent les forts des Banu Qorayza qui les avaient lourdement trahis, les vainquirent et les entravèrent. Certes des hommes furent exécutés, et des femmes et enfants devinrent captifs de guerre, mais c’est oublier leur trahison extrêmement grave, qui faisait suite à de nombreux écarts à chaque fois pardonnés par Mohamed. De même rien n’est sûr concernant le nombre de mises à morts puisque selon les sources on passe de quelques dizaines à près de 900, ce qui parait hautement improbable. Il est aussi faux de dire que le Prophète a ordonné personnellement cette sentence alors qu'il a demandé à un musulman médinois de la déterminer, Sa’d ibn Mu’adh le chef de la tribu arabe des Banu Aws qui connaissait parfaitement les Banu Qorayza ayant eu des relations étroites avec eux par le passé. Dans la Sira de at-Tabari page 545 il est écrit que le Prophète dit ""Je m’en remet de votre sort à la décision de Sa’d ibn Mu’adh", et les juifs dirent "Nous aussi, nous nous en remettons à lui"". Sa’d décida de punir cette tribu selon leurs coutumes religieuses, de la même façon qu’ils procédaient dans de telles situations. Or il se trouve que cette sentence était particulièrement courante à l’époque, notamment chez cette tribu juive qui avait l’habitude de procéder ainsi lors d’une bataille victorieuse en suivant la loi de la Thorah :


"10 Quand tu t’approcheras d’une ville pour l’attaquer, tu lui offriras la paix.
11 Et si elle te fait une réponse de paix et t’ouvre ses portes, tout le peuple qui s’y trouvera te sera tributaire et te servira.
12 Que si elle ne traite pas avec toi, mais qu’elle te fasse la guerre, alors tu l’assiégeras;
13 Et l’Éternel ton Dieu la livrera entre tes mains, et tu en feras passer tous les mâles au fil de l’épée.
14 Seulement, tu prendras pour toi les femmes, les petits enfants, le bétail et tout ce qui sera dans la ville, tout son butin. Et tu mangeras le butin de tes ennemis, que l’Éternel ton Dieu t’aura donné." Deutéronome 20:10-14


Lorsque Sa’d donna son jugement en se référant à la loi juive, le Prophète ne s’y opposa pas et les guerriers Qorayza furent exécutés en tant que pratique coutumière de l’époque, qui d’ailleurs n’a jamais été évoquée ensuite par ses ennemis dans leurs poèmes virulents à son encontre. Il apparait donc clairement que cette bataille n’était pas une guerre des musulmans contre les juifs, que ce n’est pas le Prophète qui a décidé de l’exécution des Banu Qorayza, et que cette sentence s’inscrit dans un contexte particulier qui n’est plus du tout applicable aujourd’hui. Parmi les captifs exécutés par les musulmans se trouvait Huyayy ibn Akhtab. Le philosophe écrit dans son livre que "Huyavv (sic) est conduit devant le Prophète, les mains liées, tailladé de toutes parts, Mahomet (sic) lui dit : « Je ne regrette absolument pas d’avoir été ton ennemi », puis il lui coupe la tête… ". Mais ce récit est une fois de plus erroné. Tout d’abord ce personnage n’était pas « tailladé de toutes parts » comme il l’écrit, mais il avait lui même découpé son riche manteau pour ne pas que ses ennemis le prennent comme butin. Cela est écrit dans la Sira de Ibn Hicham, qui décrit également ce propos de Huyayy ""Par Dieu ! Je n’ai pas de regrets de m’être opposé à toi, mais le fait est que quiconque tente de tromper Dieu est finalement trompé lui-même" .  Puis il se tourna vers les siens et leur lança "Ô vous les gens ! il n’y a pas de mal dans l’application des lois de Dieu, Ceci était la directive de Dieu, ça a été décidé, c’est un châtiment que Dieu a prévu pour les enfants d’Israël"" pour confirmer que la punition de Sa’d était prévue par les lois juives. Michel Onfray se trompe donc une fois de plus, il transforme les faits et attribue même au Prophète Mohamed des propos tenus par Huyayy, l'un de ses plus farouche ennemi.

Peu de temps après cette victoire, les musulmans menèrent une expédition contre les forts réputés imprenables de Khaybar, où les survivants des tribus juives belligérantes de Médine s’étaient regroupés et fortifiés. Après de rudes combats où les musulmans sortirent vainqueurs, les chefs de la citadelle proposèrent leur reddition que le Prophète accepta sous certaines conditions. Il proposa aux juifs de Khaybar une amnistie s’ils mettaient fin à leur hostilités contre les musulmans et s’ils leur indiquaient où se trouvaient les richesses de la place forte en guise de tribut. Ce butin ne devaient servir qu’à un seul but, être redistribué aux pauvres et aux nécessiteux, notamment ceux qui avaient souffert du siège de Médine. A ce propos on retrouve un hadith authentique dans le Sahih al Muslim:  "D’après Ibn ‘Omar qui avait eu pour sa part une terre à Khaybar, vint trouver le Prophète (sws) et lui demanda des instructions au sujet de celle-ci. – « Ô Envoyé de Dieu, lui dit-il, je possède une terre à Khaybar et jamais je n’ai eu un bien qui me fût aussi précieux. Que m’ordonnes-tu d’en faire? ». – « Si tu veux, répondit le Prophète, immobilise le fonds et fait l’aumône de ses produits ». ‘Omar fit aumône de cette terre en stipulant qu’elle ne serait ni vendue, ni achetée, ni héritée, ni donnée et en fit aumône pour les pauvres, les proches, l’affranchissement des esclaves, la voie de Dieu, les voyageurs en détresse et les hôtes. Il n’y a aucun mal à ce que celui qui administre le « waqf » mange de ses produits selon le bon usage et qu’il en nourrisse un ami, pourvu qu’il ne thésaurise pas". Cela fut accepté, mais contrairement à cet accord Kinâna al-Rabi’, un des chefs juifs de la tribu médinoise des Banu Nadir, compagnon de crimes de Ka’b et Huyayy dont il était marié à la fille Safiya – future épouse du Prophète – assassina le musulman Mahmud Ibn Maslama et cacha une grande partie du butin. Seule la Sira d’Ibn Hishaq évoque une éventuelle torture, et ce récit a été contredit et annulé par la suite par le consensus des savants, et c’est uniquement à cause de cet assassinat qu’il fut mis à mort, comme on peut le lire dans la Sira de at-Tabari: "Alors le Saint Prophète, (saws) a donné Kinana à Muhammad Ibn Maslama, et lui l’a mis à la mort en guise de vengeance pour le meurtre de son propre frère, Mahmud Ibn Maslama". On voit donc qu’on est bien loin de l’affirmation de l’auteur qui cite dans son livre: "Le mari de Cafiyya refuse de dire où il cache son trésor: les musulmans le torturent, puis lui tranchent la tête." p.25. qui est tournée de telle manière à faire passer les musulmans pour des barbares sanguinaires qui seraient prêt à torturer des innocents par appât du gain.

Ainsi toutes les affirmations soit disant factuelles de Michel Onfray se révèlent être des erreurs, et il démontre de façon claire dans cet ouvrage qu’il ne maîtrise absolument pas le sujet. Ce qu’il faut retenir de tous ces exemples c’est que l’on a affaire ici à deux situations de guerre où le Prophète n’était pas l’agresseur mais où il n’a fait que se défendre. Se défendre contre les quraysh polythéistes, sa propre tribu, qui l’a humilié à La Mecque, a voulu l’assassiner, a opprimé et a déclaré la guerre aux musulmans en leur volant leur biens, en les capturant, torturant et exécutant. Se défendre également, non pas contre les juifs en général, mais contre les juifs des trois tribus médinoises en particulier qui malgré le pacte de paix et de cordialité qu’ils avaient signé avec les musulmans n’ont eu de cesse d’intriguer contre eux pour des raisons économiques et politiques, allant jusqu'à les trahir et les attaquer les armes à la main. Ce qui en ressort c’est qu’en temps de guerre, considérée comme un fléau qu'il faut repousser par l’islam, la religion musulmane permet le combat pour se défendre et autorise exceptionnellement aux généraux justes et équitables d’exécuter certains chefs ennemis parmi les plus tyranniques et cruels lorsque cela peut permettre d’éviter de nombreux morts supplémentaires. Et cela n’est pas une opinion personnelle mais le consensus de l’orthodoxie musulmane depuis plus de 700 ans, et c’est également la pratique de toutes les armées en temps de guerre, avec en général beaucoup plus d’abus que ne le permettraient les normes islamiques. Que ferait la coalition en Irak et en Syrie si elle parvenait à localiser al Baghdadi ou al Adnani ? Que fait l’armée française quand elle trouve un chef d’Aqmi et que ferait-elle si elle croisait la route de Mokhtar Belmokhtar ? De la même façon qu’ont fait les forces de police françaises en face de Merah, Kouachi, Coulibaly ou Abaaoud? Il s’agit tous d’ennemis particuliers exécutés en tant de guerre, tactique qui prend aujourd’hui une fréquence quasi systématique alors que l’islam ne l’autorise que de manière exceptionnelle.

Cette démonstration de l’inexactitude des propos de Michel Onfray n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, et elle est à l’image de tout le reste de son livre lorsqu’il essaye de faire des analyses islamiques. On peut citer par exemple la comparaison classique et caricaturale entre les mutazilites et les asharites. Il est de bon ton aujourd’hui de glorifier le mutalizisme, censé représenter « l’islam des lumières » qui aurait étudié et intégré la philosophie grecque, en opposition aux autres courants qui seraient soit disant rétrogrades et littéralistes. Il n’y a rien de vrai dans ce genre d’affirmation, et contrairement à ce qu’écrit Michel Onfray le mutazilisme n’a été majoritaire dans aucune époque historique, on dénombre simplement trois califes abbassides qui en ont fait un courant officiel, interdisant tous les autres par la torture et la prison. Il s’agit des seuls califes qui ont mis en place la « mihna », sorte d’inquisition musulmane unique dans l’histoire islamique, qui était l’instrument de mort et de supplice pour tous ceux qui critiquaient le mutazilisme. Quel beau courant lumineux en effet! Le philosophe reprend aussi l’idée complètement absurde d'Eric Zemmour qui prétend qu’il y aurait plusieurs islam et plusieurs Coran, celui de Médine et celui de La Mecque. S’il y a bien une affirmation qui suffirait à prouver l’ignorance d’une personne qui discute d’islam c’est bien celle-ci tellement elle est ubuesque.

Et enfin la cerise sur le gâteau avec les fameuses citations du Coran, toujours les mêmes, expliquées maintes et maintes fois depuis des siècles mais énumérées encore et encore par ceux qui cherchent en vain la polémique. Je vais juste prendre les premières qu’énonce Michel Onfray, qui dans leur tartufferie sont représentatives de toutes les autres qu’il liste dans le même paragraphe. Le philosophe a visiblement peu goûté la sourate 8 al-Anfal (le butin) puisqu’il commence par la citer à plusieurs reprises. Ainsi s’enchainent les: "Exterminez les incrédules jusqu’aux derniers",  "Frappez sur leur cous; frappez les tous aux jointures", "Ce n’est pas vous qui les avez tués, mais Dieu les a tués", "Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ai plus de sédition". Sauf que cette révélation s’est faite dans le contexte particulier de la bataille de Badr, et contrairement à ce qu’essaye de faire croire Michel Onfray il ne s’agit pas des incrédules en général mais précisément d’un groupe de polythéistes de La Mecque alors en guerre contre les musulmans. Il se trouve que deux bandes ennemies pouvaient être attaquées, une caravane commerciale et une troupe armée, et les musulmans divergèrent sur laquelle il fallait privilégier. C’est dans cette situation particulière que le verset suivant fut révélé: "(Rappelez-vous), quand Dieu vous promettait qu’une des deux bandes sera à vous. Vous désiriez vous emparer de celle qui était sans armes, alors que Dieu voulait par Ses paroles faire triompher la vérité et anéantir les mécréants jusqu’au dernier" S8.V7. Le choix de Dieu se porte donc clairement sur la bande armée pour que la victoire puisse être beaucoup plus significative chez les mécréants, qui évidemment ne désignent ici que les polythéistes mecquois en guerre avec les musulmans. Tous les versets énumérés par le philosophe se réfèrent à ce même épisode, mais peut-être faut-il lui rappeler qu’une bataille armée ne se gagne pas avec des bouquets de fleurs, et qu’à cette époque d’épées et d’armures pouvoir frapper l’adversaire au cou était l’attaque la plus efficace que l’on pouvait porter. Michel Onfray utilise la même méthode usée maintes et maintes fois qui consiste à faire passer un texte particulier pour un texte général. Non ici le Coran ne demande pas d’exterminer tous les non-musulmans, mais il exhorte les combattants musulmans contre une troupe précise d’incrédules qui leur ont déclaré la guerre. Toujours dans sa vaine mission de démontrer que l’islam est antisémite, il cite ensuite un verset de la sourate 5 Al-Ma’idah (la table servie) en écrivant "Les juifs s’efforcent à corrompre à la terre". Pourquoi ne cite-il pas le verset entier qui est celui-ci, "Et les Juifs disent: «La main d’Allah est fermée!» Que leurs propres mains soient fermées, et maudits soient-ils pour l’avoir dit. Au contraire, Ses deux mains sont largement ouvertes: Il distribue Ses dons comme Il veut. Et certes, ce qui a été descendu vers toi de la part de ton Seigneur va faire beaucoup croître parmi eux la rébellion et la mécréance. Nous avons jeté parmi eux l’inimitié et la haine jusqu’au Jour de la Résurrection. Toutes les fois qu’ils allument un feu pour la guerre, Allah l’éteint. Et ils s’efforcent de semer le désordre sur la terre, alors qu’Allah n’aime pas les semeurs de désordre". S5.V64. S’il connaissait un peu mieux son sujet, Michel Onfray saurait que ce verset ne concerne pas les juifs en général, mais seulement deux juifs de Médine en la personne de Pinhas des Banu Qaynuqa et Nabbash ibn Qays des Banu Qorayza, tribus qui devenaient de plus en plus agressives, et qui après avoir eu des déconvenues financières se mirent à railler l’islam et le Prophète affirmant que le Dieu des musulmans était particulièrement avare. Il écrit ensuite "c’est un peuple criminel" et on tombe ici encore plus bas, car il cite le verset de la sourate al-A’raf qui est celui-ci "Et Nous avons alors envoyé sur eux l’inondation, les sauterelles, les poux (ou la calandre), les grenouilles et le sang, comme signes explicites. Mais ils s’enflèrent .d’orgueil et demeurèrent un peuple criminel". S7.V133. Est-ce donc cela le sérieux de Michel Onfray? Il ne faut pourtant pas analyser cet extrait en détail pour comprendre qu’il ne s’adresse non pas aux juifs mais au contraire au Pharaon et aux égyptiens qui justement opprimaient les hébreux. Encore une nouvelle contre-vérité de l’auteur qui rappelle celle où il avait affirmé sans sourciller face à un Jean-Jacques Bourdin étonnement muet que "Que le Coran demande d’égorger son voisin" alors que la religion musulmane cadre les relations de voisinage à l’image de cet hadith authentique du Sahih al Boukhari "Un jour on a tué un mouton chez ibn Omar. En arrivant dans ma maison il demanda aux gens de sa famille : Avez-vous offert une part à notre voisin juif ? Avez-vous offert une part à notre voisin juif ? – deux fois. J’ai entendu l’Envoyé d’Allah dire : (l’Ange) Jibril (Gabriel) n’a cessé de me faire des recommandations au sujet du voisin, au point que j’ai cru qu’il allait l’imposer comme héritier".

Contre-vérités, erreurs subjectives ou méconnaissance des sciences islamiques, tous les autres extraits cités par Michel Onfray sont à l’image de ce qui vient d’être énoncé. Lui qui affirme qu’il « ne faut pas avoir peur du réel » en semble bien loin dans son étude de l’islam, et évidemment ce qui en découle comme analyses, telle que la situation de la communauté musulmane dans le contexte français, s’en trouve largement biaisé. On peut néanmoins saluer l’effort de s’y intéresser, d’essayer d’apporter des solutions tout en étant opposé à l’islam mais sans haine particulière, ce qui devient rare et appréciable de nos jours. Mais si modestement un conseil pouvait lui être donné, c’est de s’assoir devant un érudit musulman, de se taire et d’écouter longuement, et avant de le penser étudier un peu plus l’islam.

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