Terrorisme: La France face au djihadisme

Alors qu'une routine mortifère semble s'installer à mesure que les attentats réussis ou déjoués se multiplient sur le territoire national, il semblerait qu'aucune stratégie sérieuse et globale ne soit envisagée par les pouvoirs publics. Critiques balayées, lois de circonstance inutiles, absence d'objectifs militaires... si de réels progrès ont été faits beaucoup de choses sont encore à revoir.

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Mais avant de réfléchir à la façon dont nous pourrions vaincre nos ennemis, il faudrait d’abord commencer par savoir de qui l'on parle, et donc les nommer. Tout d’abord nous sommes en guerre. Et l’argument fallacieux censé prouver qu’user de ce terme conduit à donner une légitimité à l’ennemi ne repose sur rien si ce n’est lui attribuer des considérations qu’il n’a pas, et une fois de plus le déprécier dangereusement. Or un ennemi, aussi méprisable soit-il, ne devrait jamais être sous-estimé, d’autant plus quand il nous a prouvé à plusieurs reprises sa sanglante détermination et sa capacité d’adaptation. Nous sommes donc en guerre, et non pas contre le terrorisme, terminologie vague qui ne définit rien si ce n’est un mode opératoire, mais contre une idéologie, le djihadisme, et les groupes qui s’y rattachent c’est-à-dire l’État Islamique, Al Qaida et tous les groupes qui ont leur ont prêté allégeance. Nous sommes enfin en guerre, mais sur des théâtres extérieurs, au Sahel, au Moyen-Orient... là où nos avions, nos canons et nos soldats combattent directement les terroristes. Mais nous ne sommes pas en guerre intérieure, et les opérations sur le territoire français sont de l'ordre de l'anti terrorisme et de la police. Il n'y a ni armée ni territoire djihadistes en France, et même dans les banlieues les terroristes sont largement rejetés et combattus. Ceux qui y mettent les pieds le savent.

La seconde réalité est que ces factions susmentionnées sont des djihadistes. Ou alors si l’on refuse de salir le terme de djihad, acte noble décrivant à la base une pratique musulmane quotidienne, ce sont des khawarij ou des neo-khawarij, soit la résurgence d’une secte égarée et violente que l’orthodoxie musulmane combat, par la plume et la main, depuis des siècles. Un grand nombre d’oulémas du sunnisme mondial, en qualifiant l’EI et AQ de khawarij ont ainsi acté leur tabdi`, c’est-à-dire leur exclusion du sunnisme, ou d’al sunnah wa jama’a, la voie de la tradition et du consensus musulmans. Ils ont ainsi officialisé leur statut de secte musulmane à l’instar des chiites. D’autres oulémas, dont un certain nombre de salafistes saoudiens, vont plus loin et prononcent carrément leur takfir, c’est-à-dire leur exclusion totale de la communauté musulmane, faisant de l’EI et d’AQ des apostats. Mais quoi qu’il arrive, le fait que la propagande des groupes djihadistes contienne en abondance des justifications tirées des sources musulmanes, même si on les considère stupides et tronquées, suffit à entériner leur lien avec la religion musulmane malgré les prudences de ceux qui nous répètent qu’ils n’ont rien à voir avec l’islam. Le critère religieux est donc un élément indissociable et essentiel de tous ces groupes djihadistes.

Le troisième sujet est celui de déterminer quel est la nature de ces djihadistes, que veulent-ils et quel est leur agenda. Il semble assez clair que l’idéologie djihadiste est dans la veine des mouvements révolutionnaires, souvent violents et sanguinaires, et que cette révolte est d’abord identitaire, avant d’être politique, sociétale et religieuse. Qu'un certain nombre de musulmans, et principalement des arabo-musulmans, puissent sentir monter en eux un sentiment de fierté devant les démonstrations de force et les parades de l’EI est un éclairage limpide de la frustration accumulée chez les arabes depuis des siècles de perte progressive de puissance et surtout d'indépendance. L’émergence du réformisme islamique qu’est le wahhabisme au 18ème siècle, et son expansion, relève aussi en grande partie de cette crise d'identité et du basculement géopolitique mondial marqué par la relégation du monde musulman loin derrière l’occident, dont l’humiliation des glorieux cavaliers mamelouks contre les formations en carrés du général Bonaparte est une parfaite illustration. Le retour croisant du polythéisme au sein même de la péninsule arabique hanbalite est aussi un marqueur incontournable de ce qui est vécu par un certain nombre de croyants de l'époque comme une insupportable décadence religieuse et culturelle. Cette crise identitaire n'a cessée de prendre de l'ampleur, couplée à de nombreux autres évènements de géopolitiques internationales et de politiques locales développées dans de multiples études, par exemple dans l'ouvrage de Wassim Nasr « État Islamique, le fait accompli » focalisé sur l'émergence et les ressorts de l'EI. Tous ces éléments ont nourris et continuent de nourrir l’idéologie djihadiste, il est donc essentiel de les prendre en compte pour la combattre efficacement.

 

Wassim Nasr "Etat Islamique, le fait accompli" Wassim Nasr "Etat Islamique, le fait accompli"

 

Ainsi, l’objectif principal de ces groupes djihadistes semble d’abord de renverser les gouvernements en place dans les terres musulmanes pour prendre le pouvoir et imposer leur système politique, ce qu’ils n’ont presque jamais réussi à faire de façon déterminante. Dans cet objectif s’insère celui plus passionnel d’éradiquer les chiites, dont ils ont fait le takfir de masse les excluant ainsi de la communauté musulmane, en opposition à la tradition sunnite qui ne prononce que le takfir basé sur des actes précis. Leur second objectif est également de mener une guerre larvée à l’occident, responsables selon eux d’actions hostiles contre les musulmans dans leur politique internationale depuis au moins la colonisation, voir les croisades, et contre les juifs de façon intrinsèque. Ce rapport de force est illustré par l’émergence à la fin des années 90 du groupe « Front islamique mondial pour le djihad contre les juifs et les croisés » dont fait déjà partie Ben Laden et qui publie un texte en 1998 s’intitulant « Appel au djihad pour la libération des Lieux saints musulmans ». Ce texte, et bien d’autres, ont notamment été compilés par Gilles Kepel dans son livre « Al Qaida dans le texte » à une lointaine époque où il était encore pertinent et se tenait loin des postures idéologiques. Ils formalisent noir sur blanc que selon les djihadistes, de par leurs actions et leur politique internationale, les gouverneurs musulmans « apostats » tawaghits, les occidentaux « croisés » et les juifs sont des cibles désignées par leurs mouvements. Considérant tout ce qui n’est pas terre d’islam comme étant le « dar-al-harb », c’est-à-dire les terres de la guerre, au contraire des traditionalistes qui y voit le « dar-al-kufr », terres d’incroyance, les djihadistes entretiennent également un esprit de conquête qui sous-entend qu’au final le monde entier devra se soumettre et être régit par leur système idéologique.

 

Gilles Kepel "Al Qaida dans le texte" Gilles Kepel "Al Qaida dans le texte"

Voilà face à quoi se trouve l’occident, se trouvent la France et les dirigeants français. Or l’un des devoirs premiers d’un dirigeant et d’un gouvernement étant de protéger son peuple, on peut se questionner sur le fait qui consiste à dire que si on les laissait faire les djihadistes nous frapperaient quand même. Cela est vrai et on peut difficilement dire le contraire, mais on pourrait aussi ajouter que ça n’est pas parce qu’une fourmilière nous est hostile qu’il faut obligatoirement lui donner des coups de pied. La nécessité ou non de frapper les groupes djihadistes dans des théâtres d’opérations extérieures est une décision extrêmement lourde de conséquences qu'il faudrait étudier profondément et ne pas prendre à la légère. En essayant tout d’abord d’évaluer les pour et les contre de telles opérations militaires, et leurs objectifs finaux. Quel était le but initial de l’intervention française au Mali ? Stopper la progression d’AQMI, du MUJAO et d’Ansar Dine vers Bamako et repousser leur offensive. Objectif atteint. Et après ? Quel était le but de l’intervention française en Irak, et plus tard en Syrie. Tout d’abord sauver quelques dizaines de yézidis que personnes ne connaissaient avant, réfugiés sur le Mont Sinjar, et puis frapper l’EI. Objectif atteint. Et maintenant ? Que ce soit au Moyen-Orient, comme au Mali, ou en Afghanistan auparavant, les objectifs sont tellement peu clairs qu’ils finissent toujours par être définis ainsi : éradiquer les groupes djihadistes et ensuite assurer une transition politique. Mais quelle transition politique ? Sous quelle forme ? Une transition vers un système à l’occidental contre lequel ces groupes se révoltent depuis des décennies ? Et comment éradiquer ces groupes alors même que les américains n’y sont pas parvenus avec Al Qaida malgré des tonnes et des tonnes de bombes larguées sur les cavernes de Tora Bora, et des milliards de dollars investis dans la guerre d’Afghanistan?

Bombardements US de Tora Bora en Afghanistan Bombardements US de Tora Bora en Afghanistan

La vérité est qu’on peut difficilement détruire ces groupes djihadistes, ou du moins l’occident ne le peut pas et cette affaire ne peut se régler qu’à l’échelle locale et sociétale. Alors que fait-on aujourd’hui ? Au Mali on s’épuise à ratisser un désert aride grand comme plusieurs pays européens, espérant anéantir un ennemi qui se régénère en continue.

Patrouille française de l'opération "Barkhane" au Sahel Patrouille française de l'opération "Barkhane" au Sahel

Au Levant on fait des attaques ciblées contre des ressortissants et on bombarde quelques fois des cibles stratégiques de l’État Islamique. Les troupes de la coalition s’enlisent depuis des mois dans les sièges des villes de Mossoul et de Raqqa, multipliant les dommages collatéraux sur les civils. Après des pertes et des sévices terribles de tous les côtés, ces villes finiront par tomber. Et ensuite ? L’EI aura perdu son assise territoriale en Irak et en Syrie mais retournera dans la clandestinité et continuera à s'éparpiller ailleurs. Les villes libérées seront occupées par d’autres bourreaux qui ont le mérite de ne pas se filmer en HD quand ils torturent et meurtrissent leurs adversaires. Est-ce que remplacer des djihadistes wahhabites par des djihadistes chiites sera une bonne nouvelle pour les sunnites de Mossoul ? Et une bonne nouvelle pour nous, français ? Pas forcément et les attaques sur notre territoire ne refouleront pas nécessairement, loin de là. Car si les frappes françaises et la guerre que livrent notre pays à l’EI et AQ ne sont pas les seules causes des attentats sur notre sol, elles en sont un multiplicateur et font monter dangereusement les risques d’attaques terroristes sur notre territoire. Si l’armée française n’était pas intervenue, un djihadiste zélé, un traitre français ou un attaquant extérieur aurait tout de même pu commettre un attentat, et l'aurait certainement fait car nous sommes une cible désignée en tant qu’occidentaux et en tant que telle. Mais on peut néanmoins légitimement penser que le danger aurait été inférieur et le volume d’attaque plus réduit. Il convient donc de ne pas écarter l'option militaire, parfois indispensable, mais de prendre le recul nécessaire et de réfléchir aux réels bénéfices et risques d'une intervention pour savoir s'ils valent le coup que l’on s’expose de telle sorte. Agit-on dans le cadre d'urgences humanitaires ? Bien souvent, et l'on se perdrait à ne rien faire lorsqu'un tyran massacre son peuple ou si des groupes rebelles sont coupables d'atrocités et de crimes de guerre. Mais d'un autre côté il faudrait pouvoir évaluer si nos opex ne sont pas aussi la cause directe de victimes et de dégâts, et si le bilan aurait été pire sans ingérence. Est-ce que les guerres interminables que nous contribuons à maintenir sous assistance respiratoire seraient toujours en cours ? Pas sûr, ou au moins la question mérite d'être posée et étudiée. Évidemment, le sort de populations entières opprimées et tyrannisées ne peut nous satisfaire, et ne penser qu’à notre propre sécurité peut paraître d’un grand égoïsme. Bien sûr nous avons des valeurs humanistes à défendre et promouvoir, mais la question reste ouverte quant à la meilleure manière d’agir. Il convient tout d’abord de rééquilibrer le curseur entre ces deux réalités incontestables que sont l'universalisme et le relativisme culturel, qui semble aujourd'hui beaucoup trop pencher vers la première. Un grand nombre de valeurs que l’occident prétend universelles de façon ethnocentrique ne le sont pas vraiment, et vouloir les imposer ou calquer nos modèles à des peuples et des sociétés que ne le veulent absolument pas est l’un des grands fléaux de notre politique extérieure. Il n'est pas du tout question ici de rentrer dans le débat stérile du néo-conservatisme, ou de l'altantisme ou non de nos interventions, ni de crier au néo-colonialisme puisqu'il semble qu'aucune des ces accusations soient justifiées, mais il faudra un jour arriver à comprendre qu’un bédouin irakien ou qu’une bergère dans les montagnes afghanes n’en a pas grand-chose à faire de la laïcité à la française ou de l’uniformisation totale des droits issues des sociétés occidentales. A côté de cela il existe bien des droits humains universels bafoués par une myriade de factions ou d’états de par le monde. Mais croire que l’option militaire est une solution indispensable pour aider les peuples opprimés paraît aujourd’hui discutable. Et quand on intervient sur le terrain, l’illusion de la construction d’un puit, de l’électrification d’un village ou la satisfaction de voir un groupe d’écolières retourner à l’école après des années d’interdiction ne sont que des progrès ponctuels et locaux qui ne doivent pas masquer les échecs des politiques de développement et de stabilité apportées par des interventions armées sur le moyen et long terme.

Ecolières en Afghanistan Ecolières en Afghanistan

Mais donc, sans interventions est-ce que se seraient formés, comme beaucoup le répètent jusqu’à plus soif, des « sanctuaires djihadistes » où l’EI et AQMI auraient pu en toute tranquillité planifier des vagues d’attentats en Europe, comme si ça n’était pas déjà le cas. Et comme si, dans l’hypothèse d’une prise de pouvoir ces groupes pouvaient instantanément effacer des décennies d’instabilités régionales et se maintenir en tout quiétude malgré une politique ultra-brutale. Se reposent ici les questions de leur agenda et de leurs objectifs principaux.

Car ne nous y trompons pas. Si nous nous prêtons au jeu peu évident des projections, que ce serait-il passé si AQMI avait pris Bamako ou si l’EI avait conservé Raqqa, Mossoul, ou pris d’autre grandes villes, en poussant même jusqu’à Bagdad ? En d’autres termes s’ils avaient pu prendre le pouvoir en ne subissant pas les attaques dévastatrices de la coalition. Comme tout groupe révolutionnaire, la première phase la plus ardue aurait été de conquérir le pouvoir, là où beaucoup échouent. L’EI et AQMI semblaient bien partis, mais qui sait ce qui aurait pu se passer du côté de leur adversaires locaux, et que livrés à eux-mêmes ils n’auraient pas été forcés de mieux s’organiser. Quand des révoltés arrivent à prendre le pouvoir, la seconde phase, tout aussi dure, est d’arriver à le conserver dans la durée. Car soyons clair, avec l’EI ou AQ au pouvoir nombre de locaux se seraient alors retrouvés sous le joug d’un régime dictatorial, fasciste et violent. Mais les djihadistes auraient dû faire face à un dilemme et peu de solutions se seraient alors offertes à eux. Le maintien de leur régime ultra répressif et sanglant, pour tôt au tard se faire renverser par une colère populaire et des mouvements internes organisés et puissants. Ou face à cette éventualité, le pragmatisme politique aurait pu les conduire à une normalisation lente et progressive de leur régime vers un peu plus d’humanisme élémentaire et un recul de l’obscurantisme, seules orientations pouvant leur permettre de conserver le pouvoir et de sauver leur peau. On pourrait citer comme exemple les talibans, dont les règles et la politique ultra répressive ont considérablement évoluées vers plus de libertés durant les dernières décennies, et cela même en ayant perdu le pouvoir en Afghanistan. Est-il trop malsain d’essayer d’imaginer ce que serait devenue l’Afghanistan aujourd’hui si les talibans n’avaient pas été chassés du pouvoir par l’occident, quand bien même ils terrorisaient une grande partie de la population ? A l’aide d’une diplomatie intensive et intelligente leur évolution doctrinale aurait alors peut-être été beaucoup plus rapide, le pays serait peut-être un peu plus stable, le trafic de drogue dure circonscrit et l’EI ne serait peut-être pas en train de s’y implémenter durablement. Car au-delà des bénéfices à court terme que cette intervention a pu apporter à certaines parties de la population, ça ne reste qu’un mirage qui ne peut être durable, et finalement peu de choses ont évolué positivement dans la société afghane.

La solution alternative à la confrontation militaire est pourtant une solution qui a déjà été éprouvée dans l’histoire récente, dans des conditions très similaires à la Syrie et l’Irak. Il s’agit du cas de l’Arabie Saoudite, qui contre le djihadisme n'est non seulement pas (ou plus) notre adversaire, mais se présente peut-être comme l’une des principales clefs pour sortir de la crise. Comme beaucoup le savent, sinon Aïssam Aït-Yahya l'explique très bien dans son ouvrage « Textes et contexte du Wahhabisme », l’Arabie Saoudite est née autour de 1744 suite à l’alliance d’un émir local, Muhammad ibn al Saoud et un prédicateur sunnite, Muhammad ibn Abdulwahhab, initiateur de ce que l’on appellera la dawa nedjiya, ou la prédication du Nedj ou encore le wahhabisme.

 

Aïssam Aït-Yahya "Texte et contexte du Wahhabisme" Aïssam Aït-Yahya "Texte et contexte du Wahhabisme"

Leur pacte a acté la naissance du premier royaume saoudien, caractérisé par la doctrine très dure et fondamentaliste du wahhabisme originel, et qui s’est durci plus encore sous la coupe des disciples d’Abdulwahhab, poussant le maître lui-même à se désavouer de certains d’entre eux avant de mourir. Déjà dur et excessif à l’origine, le wahhabisme a donc dérivé progressivement au cours du premier  royaume saoudien, avant que celui-ci ne soit brutalement détruit en 1818 par les ottomans, et plus particulièrement les égyptiens qui ravagèrent le Nedj avec une violence inouïe. A partir de 1820 commence une révolte fomentée par les survivants al Saoud contre les ottomans, et c’est à cette période que l’analogie avec l’évolution de l’EI devient saisissante. Leur dogme ayant progressivement dérivé, et certainement chauffés à blanc par les massacres égyptiens, les révoltés Saoud fondent le deuxième royaume saoudien qui est alors clairement un royaume djihadiste semblable en tout point à l’EI d’aujourd’hui. Toutes les caractéristiques s’y retrouvent, de l’ultra violence à l’intolérance des imams wahhabites qui qualifient leurs opposants d’apostats, et dans la confrontation sans merci avec les ottomans dont la correspondance ci-dessous aurait pu être écrite par les djihadistes de 2017 :

« Quraysh à leur époque, avec leur mécréance et leur égarement, étaient mieux guidés que la plupart de ceux qui appartiennent à l’armée turque, et de loin. Comment ne le seraient-ils pas alors que leur polythéisme est allé jusqu’à la négation de la Seigneurie d’Allah, de ses attributs élevés, et de la sincérité des actions de culte, vers le culte des objets idolâtres, et l’opposition à la loi de Muhammad en adoptant les lois des tawaghit et des occidentaux » […] Fatwa wahhabite du cheikh Abdelatif ibn Abdu-Rahman al-Cheikh citée dans « Ad-dorar as-Saniyya »

« La deuxième chose qui doit être combattue par le djihad est la non-application du takfir contre les polythéistes (Ottomans), ou le doute quant à leur mécréance, car ceci annule l’islam. De ce fait, toute personne qui correspond à cette description est mécréante, sa vie et ses biens sont licites, et la combattre est une obligation jusqu’à ce qu’elle applique le takfir sur les polythéistes. […] De ce fait, toute personne qui n’applique pas le takfir sur les polythéistes ottomans, ainsi que sur les adorateurs de tombes, comme c’est le cas avec les habitants de La Mecque, cette personne est mécréante tout comme eux, même s’il déteste leur religion, les déteste eux aussi et aime l’islam et les musulmans. Parce que celui qui n’applique pas le takfir sur les polythéistes ne croit pas au Coran ». Fatwa nedji tirée du recueil « Fatawa ‘ulama an-Nedj ».

Sèchement battus en 1891 par la tribu des al-Rachid, vieille rivale soutenue par les ottomans, les wahhabites djihadistes retournèrent alors un temps dans la clandestinité, avant de réapparaitre et de reprendre le pouvoir en 1902 par l’intermédiaire du fameux Abdel-Aziz ibn Abderrahmane al Saoud, père du roi actuel et de ses prédécesseurs. Tenant de la doctrine djihadiste de ses aïeuls, Abdel-Aziz al Saoud ira même jusqu’à créer une milice de fanatiques, les ikhwans, des paysans/combattants ultra zélés et combattifs qui, repliés sur eux même, étaient endoctrinés à la violence du wahhabisme pur et dur depuis l’enfance. Existait donc à la veille de la Première Guerre Mondiale un état djihadiste possédant un large territoire en Arabie, avec une milice endoctrinée prête à se sacrifier pour son idéologie, et animées par une stratégie de conquêtes et d’expansion sanglantes. Belle similarité avec nos djihadistes actuels. Mais c’est à ce moment précis que la realpolitik de l’époque se mit en œuvre à travers l’entrisme de plus en plus insistant des britanniques, avec lesquels est signé un pacte de protection en 1915. Influencé par ses derniers, le souverain Saoud stoppe alors progressivement ses conquêtes et sa politique agressive vis-à-vis de ses voisins à la fin des années 1920. Le dogme des Saoud se normalise alors peu à peu sous les manœuvres de la diplomatie occidentale, au grand dam de la milice ikhwan toujours très attachée aux principes radicaux djihadistes. Face à l’agitation grandissante de ce puissant groupe armé, est émise alors en 1927 la première grande fatwa « de circonstance » des savants wahhabites fidèles au palais, qui deviendra par la suite l’un des piliers du dogme salafiste, à savoir l’interdiction totale de se révolter contre les gouverneurs. Le souverain a donc les mains libres et le soutien des oulémas pour réprimer et anéantir les années suivantes la milice djihadiste sécessionniste avec l’aide du matériel et de l’aviation britanniques. Ce massacre sera scellé par cette parole violemment explicite du souverain à l’adresse des derniers survivants : « N’oubliez pas qu’il n’y a parmi vous pas un homme dont nous n’avons égorgé le père, le frère ou le cousin. Nous n’avons autorité sur vous qu’au moyen de l’épée ».

De haut en bas: Abdel-Aziz ibn Saoud et ses alliés britanniques / Émirs ikhwans lors d'une rencontre avec les oulémas saoudiens / Guerriers ikhwan au début du XXè siècle / Révolte ikhwan contre ibn Saoud De haut en bas: Abdel-Aziz ibn Saoud et ses alliés britanniques / Émirs ikhwans lors d'une rencontre avec les oulémas saoudiens / Guerriers ikhwan au début du XXè siècle / Révolte ikhwan contre ibn Saoud

Ainsi commence la scission brutale du wahhabisme en deux courants bien distincts, le djihadisme comme version extrême du wahhabisme originel, et la nouvelle doctrine salafiste, qui n’est finalement qu’une version édulcorée du djihadisme remaniée et travaillée pour pouvoir être compatible avec les nouveaux partenaires occidentaux, et qui ne cessera d’évoluer dans cette direction depuis lors, surtout avec l’apparition de la manne pétrolière et de l’alliance forte et durable avec les américains. Les relations sont alors fluctuantes entre les deux courants, passant de la confrontation brutale, à une forme de bienveillance dans les années 1990, puis une cécité plus ou moins volontaire des salafistes saoudiens face à des transferts de fonds alimentant des groupes djihadistes à l’international, avant d’entamer une profonde rupture depuis les années 2000, devenant alors des ennemis acharnés qui désormais se haïssent et se combattent à mort. Comme l’a très bien développé Stéphane Lacroix dans son étude « Les nouveaux intellectuels religieux saoudiens : le Wahhabisme en question » l’Arabie Saoudite est aujourd’hui en pleine évolution sociétale, mais aussi religieuse avec des revendications de plus en plus pressantes contestant le wahhabisme, offrant ainsi l’espoir d’une marginalisation progressive de ce courant au profit du sunnisme traditionnel beaucoup plus ouvert. N’est-ce pas là une évolution, certes longue, frustrante et douloureuse, mais imaginable pour tous ces régimes djihadistes que nous combattons ? Tout cela pour démontrer qu’une diplomatie peut être possible et surtout mener à des accords même avec les djihadistes les plus zélés, comme ce fut le cas avec l’Arabie Saoudite. Et qu’à défaut de pouvoir les éradiquer et de multiplier les ingérences peut-être devrait-on réfléchir à laisser ces peuples se reconstruire eux-mêmes. En laissant d’abord les factions locales lutter eux-mêmes contre les djihadistes, et en cas d'hypothétiques victoires de ces derniers il faudrait alors mettre en œuvre une diplomatie intensive pour faire jouer le pragmatisme géopolitique en essayant autant que possible de faire évoluer le régime vers un mode de gouvernance moins tyrannique.

Extrait de « Les nouveaux intellectuels religieux saoudiens : le Wahhabisme en question » Extrait de « Les nouveaux intellectuels religieux saoudiens : le Wahhabisme en question »

 Nous n’en sommes pas là, nous sommes intervenus et nous combattons actuellement AQ et l’EI sur leur sol, sans objectifs et perspectives clairs. Certains se sont amusés de la déclaration du nouveau président Macron, alors en déplacement au Mali pour visiter les troupes françaises de Barkhane, expliquant que l’armée française resterait au Mali tant que les djihadistes ne seront pas éliminés. Ce à quoi ils ont répondu que ça serait donc indéfiniment. Avec raison car une fois encore, ces groupes tentaculaires profondément ancrés dans leur territoire, habités par une idéologie qui se renforce à chaque fois qu’un soldat occidental pose le pied sur leur sol, ne peuvent être éradiqués militairement. Que faire alors si ce n’est discuter, négocier et tenter d’imposer un maximum de conditions à ces groupes ? A tous ceux qui balaient cet argument du revers de la main, que faudrait-il faire si demain un  accord pouvait être conclus avec des groupes djihadistes stipulant l’arrêt des attaques terroristes et des exactions d’un côté, et la fin des actions militaires de l’autre ? Devrions-nous refuser ? Bien sûr, une fois de plus dans de telles négociations devraient s’ajouter aussi un volet humanitaire, avec l’arrêt de certaines pratiques criminelles et liberticides, d’abord les plus insoutenables car on ne pourra jamais faire évoluer le dogme des djihadistes du jour au lendemain et au travers d’un seul accord. On pourra alors rétorquer que les djihadistes, que ce soit AQ, l’EI ou les groupes rattachés, ne voudront jamais négocier, et qu’ils sont dans une logique jusqu’au boutiste qui ne s’arrêtera que lorsque l’un des deux adversaires sera détruit. C’est aller un peu vite en besogne et au minimum on ne le saura jamais si on n’essaye pas. Les djihadistes ont aussi des objectifs, des agendas, et font preuve d’un minimum de pragmatisme, surtout les soldats sans qui les idéologues ne seraient pas grand-chose. Bien évidemment, l’option militaire n’est pas exclue, et parfois (souvent) une bonne diplomatie ne peut être efficace qu’après une campagne militaire bien menée au cours de laquelle on a réussi à diminuer l’ennemi. Mais comme dit précédemment, cette solution devrait être mûrement réfléchie, et surtout prendre une forme différente de ce que ce qui est fait aujourd’hui, avec des objectifs définis et précis. Faire des raids sur des infrastructures stratégiques de l’ennemi, éliminer un certain nombre de responsables dans des attaques ciblées, le couper de ses ressources voir même lui reprendre une ville peuvent être des solutions qui font lui très mal et peuvent le pousser à être beaucoup plus conciliant lors de négociations ultérieures. Mais il faut que cela soit précis, avec une réelle stratégie et sur une courte durée, tout cela accompagné d'une opération de communication et de tractage en direction des populations locales. Et une fois que les objectifs sont atteints il faut acter l’arrêt des opérations militaires et se retirer. Cela demande donc de la volonté et de la résilience politiques, et si on décide par exemple de reprendre une ville à l’ennemi il faut être cohérent et mettre les moyens nécessaires, faire intervenir l’armée de terre, des fantassins au sol prêts à combattre au corps à corps, l’utilisation de l’ALAT au risque de perdre un Tigre ou une Gazelle, et des moyens de transports et de projections adéquats qui nous permettent d’agir et de nous désengager rapidement une fois les objectifs atteints. C'est ce que font actuellement les russes en Syrie avec une cohérence stratégique et des succès qui se dessinent, bien qu'ils soient évidemment entachés de nombreux crimes de guerre. Rien à voir donc avec la stratégie floue du moment, qui vise à éradiquer les groupes djihadistes avec des moyens qui sont très loin de pouvoir remplir cet objectif, si seulement il était réalisable.

Mais ce type d'action doit passer après l'étape des discussions intensives, qu'il faut pousser le plus loin possible, et doivent n'avoir pour but que de contraindre tous les acteurs à se mettre autour d'une table. Évidemment, pour que ces négociations puissent avoir une chance d'être efficaces, il faut qu’elles soient préparées en collaboration avec des acteurs locaux, et dans le respect des valeurs et des spécificités locales, ce que l'on ne sait pas faire aujourd'hui par inculture et posture idéologique. En d’autres termes bannir une bonne fois pour toutes les solutions politiques copiées collées sur les modèles occidentaux qui ne peuvent être que des greffes contre-nature irrémédiablement rejetées. Il faudrait que dès maintenant, des chercheurs et des universitaires planchent sérieusement sur ces sujets, si possible en collaboration avec des érudits et des théologiens musulmans pour plus d’optimisation. Comment mettre en place un régime politique à la fois moderne mais aussi respectueux des principes et des valeurs de la sharia ? Sous quelles latitudes le vote populaire, le respect de la majorité et les suffrages sécurisés peuvent être déployés et légitimés dans un régime musulman ? Comment rendre le vote populaire opérationnel et efficient dans des sociétés tribales ou semi-tribales ? Un "califat" peut-il être envisageable sous la forme d'une sorte "d'UE des pays musulmans" ? Tant de sujets politiques sont à étudier et à développer lorsque l’on sort du paradigme occidental. Que propose-t-on par exemple pour le nord Mali. Est-ce qu’une autonomie renforcée avec des règles sociétales, religieuses et tribales particulières est possible tout en gardant l’entité malienne intacte et en préservant des prérogatives administratives et régaliennes de l’état central sur ce territoire ?  Même chose pour la Libye, le Yémen, le Levant… tant que l’on n’arrivera pas avec des propositions politiques ciselées et sur mesure pour chaque situation rien de positif ne pourra en ressortir. Mais bien sûr, dans ces différents packages ne figurent pas la laïcité à la française, la prédominance de la raison sur la religion, l’uniformité totale des droits au sein de la population et tant d’autres aspects qui sont aujourd’hui ressentis comme universels et indispensables dans le paradigme occidental, à tort pour ces peuples musulmans qui ont une vision différente. Une révolution de l’esprit est donc réellement nécessaire sur cet aspect.

Et sur un autre point aussi, qui est celui de la perception des différentes communautés musulmanes en occident, notamment et surtout en France. Il faudrait d'abord arrêter de récupérer idéologiquement et de façon malsaine chaque drame sur notre territoire en amalgamant les jihadistes avec des groupes musulmans qui n'ont rien à voir avec eux. En clair, se focaliser sur les 5000/7000 (10000 pour être très large) djihadistes actifs et sympathisants sur le territoire national, et ne pas en profiter pour faire de la propagande anti salafiste ou anti frères musulmans par exemple. Le suivi des djihadistes est déjà assez compliqué pour ne pas y associer des gens qui ne sont pas un danger sécuritaire. Car si la question du salafisme, et dans une moindre mesure des frères musulmans, est une question sociétale qu'il faut gérer, le djihadisme est un problème de terrorisme à travers lequel des criminels tuent sans distinction, la différence est donc fondamentale. D'autant plus que pour combattre idéologiquement le wahhabisme djihadiste, et plus largement le wahhabisme salafiste qui porte atteinte au vivre ensemble, l’islam traditionnel est l'une des meilleure solution disponible, efficace sur le fond et dans la durée. La nature ayant horreur du vide, le développement du wahhabisme (qu’il convient du nuancer par rapport au discours alarmiste de beaucoup) est en grande partie la conséquence de la crise de l’islam traditionnel et doctrinal, aujourd’hui particulièrement désorganisé et inaudible. L’islam traditionnel n’est autre que le sunnisme qui s’appuie sur la tradition et le consensus, et qui fonctionne grâce aux sciences islamiques, aspect essentiel mais pourtant souvent oublié par ceux qui discourent sur l’islam. Ces sciences islamiques sont cadrées par trois écoles dogmatiques, l’asharisme, le maturidisme et l’atharisme et quatre écoles juridiques, le malikisme, le hanafisme, le shâfi’isme et l’hanbalisme. Au sein de ces écoles existent des consensus, des avis majoritaires et des avis minoritaires sur tous les sujets possibles et imaginables, développés depuis des siècles par les mujtahidin, les plus érudits des savants sunnites qui selon la tradition sont les seuls habilités à pouvoir effectuer l’ijtihad. Les savants de plus faible niveau, comme la plupart des contemporains, eux peuvent plus difficilement apporter de nouveaux avis par l’ijtihad, mais peuvent contextualiser les existants par rapport à une situation donnée. Dans l’orthodoxie musulmane, un simple croyant est un muqallid (suiveur ou imitateur) qui ne peux pas fonder son propre avis, encore moins via Google, et qui doit obligatoirement se placer dans le sillon d'une école et des avis développés par les savants. Cette méthode traditionnelle de l’islam doctrinal et orthodoxe est bien expliquée par le cheikh français Tarik abou Nour, asharite et malikite, dans cet article des échos. Il fait partie de ces savants, comme bien d’autres, qui ont le degré de science nécessaire pour contextualiser les avis de l’orthodoxie musulmane et émettre des fatwa circonstanciées, ce qu’il fait de façon très précise et argumentée sur son site connu et reconnu doctrine.malikite, ou il démonte notamment les fondements du wahhabisme de façon théologique. Il est loin d’être le seul, mais cet islam traditionnel qui est le véritable sunnisme, manque beaucoup de cohésion, d’organisation et de visibilité. Il faut dire qu’il n’est pas aidé par les autorités politiques, médiatiques et intellectuelles, notamment françaises, qui dans une ignorance crasse et des relents d’anticléricalisme forcené pointent sans cesse du doigt l’islam pratiquant, et l’amalgame avec les mouvements radicaux et fondamentalistes sous les termes fourre-tout et bien pratiques de "l’islamisme" ou de "l'islam politique". Appliquant à merveille le dicton « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage », ils multiplient les attaques à son encontre au nom même de la laïcité qui est censée assurer le libre exercice de tous les cultes et des pratiques religieuses. Mais ce principe est de trop pour ces républicains de circonstances, de gauche comme de droite, qui n’acceptent les musulmans qu’à condition qu’ils restent chez eux, ne prient pas ou consomment de l'alcool et de la charcuterie. Mais il va falloir s’y faire, dans l’islam traditionnel (comme l’école malikite ultra majoritaire en France) le port du foulard est par exemple une prescription religieuse qui englobe la nécessité pour la femme, mais aussi l’homme, de préserver sa awra (partie pudique du corps humain selon l’islam) en public. Et ça n'est nullement un signe de soumission, d'impureté du corps de la femme ou autres fadaises, mais juste une pratique religieuse comme le fait de manger halal, de faire ses prières, de jeûner pendant le mois de ramadan et bien d’autres normes musulmanes. Bien évidemment ces prescriptions font parties d’un cheminement religieux, il n’est donc nullement question de les imposer, de dénigrer ceux qui ne les appliquent pas ou pas encore, ou d’encenser le contraire, mais le fait de considérer toutes ses pratiques comme de l’intégrisme à l’instar des ignorants du Figaro, consiste à se battre contre la pratique de l’islam, contre l’islam traditionnel alors même qu’il s’agit de l’une des armes les plus importante pour lutter contre l’extrémisme.

L’autre élément important est bien entendu l’aspect sécuritaire et le contre-terrorisme, car quoiqu’il arrive, quelques soient les politiques sociétales et les orientations de géopolitiques et de diplomatie, de toute façon le pays doit être protégé de façon optimale par des services de renseignements parfaitement organisés et un arsenal juridique adéquat. Pour cela le service de coordination mis en place par le président Macron semble être une bonne option, si le chef du service possède une véritable autorité et un pouvoir de décision. Il semble aussi nécessaire de simplifier le mille-feuille du CT et peut être clarifier l’organigramme du renseignement français. Est-ce que les services de la SDAT, l’UCLAT, la SCRT, la DR-PP, la BLAT ou la SDAO sont vraiment nécessaires et ne pourraient pas être dissous dans une DGSI renforcée avec plus de moyens et d’effectifs ? De cette manière, le responsable de la « task force » créée par le président pourrait coordonner de manière optimale 10 services impliqués dans le renseignement et la lutte anti-terroriste, et essayer de construire une stratégie commune souvent mise à mal par des problèmes d'egos et des différences culturelles entre ces directions:

  • La direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI)
  • La direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE)
  • La direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD)
  • La direction du Renseignement militaire (DRM)
  • La direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED)
  • Le service traitement du renseignement et de l'action contre les circuits financiers clandestins (TRACFIN)
  • Une direction issue de la fusion de la DGGN et de la DGPN
  • Le bureau central du renseignement pénitentiaire (BCRP)
  • L’agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI)
  • La direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC). En intégrant ici les différentes associations comme la croix rouges appelées régulièrement sur les lieux d’attentats.

Pour éviter les risques de mésententes lors des interventions, ne pourrait-on pas désigner le GIGN comme seule force d’intervention, le RAID étant alors spécialisé dans les opérations de police classiques ? L'idée de maintenir un QG en IDF, et répartir une petite dizaine d'antennes dans des endroits stratégiques de province avec un turn-over pour maintenir des agents bien entrainés semble cohérente. Pourquoi ne pas aussi habiliter certains gendarmes mobiles pour pouvoir intervenir rapidement sur un lieu de crise afin de fixer une situation le temps que le GIGN arrive, ou pour intervenir en cas d’extrême urgence ?

Ce maillage territorial est indispensable en matière d'action et d'intervention, mais il l'est tout autant en matière de renseignement. Le travail de terrain, que ce soit par la police avec la remise sur pied d'agents de proximité, la formation des différents intervenants comme les associations de banlieues ou autres, et la sensibilisation citoyenne en général peuvent permettre à l'aide de grilles précises et mises à jour de se réapproprier le terrain et détecter des signaux utiles à exploiter à l'aide de signalement pertinents. Les fiches et fichiers à distance sont utiles, mais ils ne peuvent pas à eux seuls suffire à détecter et prévenir d’éventuels passages à l'acte.

Au niveau de la formation, il serait aussi certainement utile de continuer les programmes de gestion de crise terroriste, notamment dans les entreprises, dans les services sensibles mais aussi dans les établissements scolaires. Il est aussi important de multiplier les offres de formations universitaires poussées en islamologie pour que les agents du CT soit très bien formés en terme de théologie, jurisprudence, histoire islamiques et langues arabes. Il semblerait que l'immense inculture islamique caractéristique de la société française se retrouve dans toutes les strates, y compris dans les services de renseignements, et qu'une connaissance plus poussée pourrait réduire cette carence et permettre un suivi optimal des individus à risques ou ceux déjà radicalisés. Pour pouvoir être efficace, il convient de ne pas s'éparpiller et de pouvoir se focaliser uniquement sur les profils réellement dangereux, en connaissant parfaitement les différents courants musulmans et en sachant par exemple discriminer en quelques minutes un profil salafiste d'un profil djihadiste. Encore une fois, en terme de terrorisme, seuls les véritables djihadistes sont dangereux.

Concernant ces individus, il faudrait aussi clarifier les choses et il serait utile que les politiques aident un peu plus les forces de sécurité et la justice en cessant la politique de l’autruche et les récupérations populistes. On l’a déjà dit, nous sommes en guerre contre l’EI et l’AQ, toute personne ayant rejoint ces groupes et qui combat sous leur bannière, même un concitoyen, n’est donc pas un criminel ou un délinquant mais un ennemi que l’on peut abattre. Il faudrait également en finir avec cette théorie des loups solitaires, ou de ce sempiternel débat idéologique qui oppose dans des discussions binaires ceux qui expliquent que les raisons du djihadisme sont sociales face à ceux qui affirment qu’elles sont d'abord religieuses et culturelles. La vérité est qu’il n’y a pas de profil type et que les raisons qui poussent un individu à passer à l’acte sont multiples et résultent d'un cocktail explosif et fluctuant de troubles identitaires et d’intégration, de problèmes sociaux et familiaux, d'un manque de reconnaissance, de critères culturels, politiques, géopolitiques mais aussi religieux, idéologiques et psychiatriques. De mon point de vue, le critère de vide identitaire souvent associé au fait de ne pas trouver sa place dans la société est l’élément principal, les autres étant des critères aggravant à différents degrés. Mais il y a par exemple des différences notables dans le profil des frères Kouachi, ou le paramètre politique et géopolitique à travers une opération planifiée par AQPA à traver Al-Awlaqi, l'un des piliers du djihad moderne, est prédominant, et le profil de Yassin Salhi où le critère psychiatrique semblait beaucoup plus prononcé. Dans ces profils on peut aussi déterminer trois statuts distincts, ceux qui viennent de l’extérieur et qui arrivent sur le territoire français avec une opération terroriste déjà préparée et planifiée, ceux qui sont en France mais qui sont téléguidés de l’étranger, et ceux qui de manière individuelle répondent à l’appel général de l’EI et passent à l’attaque subitement avec des moyens sommaires et bricolés. Évidemment ce dernier cas de figure se multiplie et il est le plus difficile à détecter.

Il n’y a donc pas de profil type, mais peut-être pourrait-on réfléchir à aider un peu plus les magistrats en fixant dans la loi divers degrés de radicalisation. Pourquoi ne pas établir une sorte de grille comme ci-dessous, dont les éléments ne sont sûrement pas exhaustifs.

  • Degré 1 : Leaders djihadistes - terrorisme international
    • Allégeance à l’EI ou AQ et leurs groupes affiliés (ou futures organisations)
    • Séjour sur territoire de conflit avec prises d’armes ou non
    • Prosélytisme
    • Connaissances théologiques approfondies
    • Convictions profondes dans le djihadisme
  • Degré 2 : Soldats djihadistes – terrorisme international
    • Allégeance à l’EI ou AQ et leurs groupes affiliés (ou futures organisations)
    • Séjour sur territoire de conflit avec prises d’armes ou non
    • Connaissances théologiques basiques
    • Convictions profondes dans le djihadisme
  • Degré 3 : Soldats djihadistes – terrorisme local
    • Allégeance à l’EI ou AQ et leurs groupes affiliés (ou futures organisations)
    • Pas d’expérience étrangère mais velléités ou passage à l’acte concret sur le territoire national
    • Connaissances théologiques basiques
    • Convictions profondes ou importantes dans le djihadisme
  • Degré 4 : Sympathisants terrorisme djihadiste
    • Allégeance à l’EI ou AQ et leurs groupes affiliés (ou futures organisations)
    • Pas de velléité ou de passage à l’acte sur le territoire national ou à l’étranger
    • Apologie du terrorisme
    • Connaissances théologiques basiques
    • Convictions dans le djihadisme
  • Degré 5 : Radicalisation terrorisme djihadiste
    • Pas d’allégeance à l’EI ou AQ
    • Pas de velléité ou de passage à l’acte
    • Signes de radicalisation djihadiste :
      • Considérer tous les dirigeants musulmans comme impies et promouvoir leur renversement par la force
      • Adopter la doctrine de l’alliance et du désaveu par la violence
      • Considérer les occidentaux et les juifs comme ennemis de l’islam
      • Justifier les attentats suicides et les meurtres contre les civils
      • Citer des œuvres et des figures du djihadisme international (Ben Laden, Qatada, Maqdissi, Adnani etc)
      • Adopter une lecture littéraliste et personnelle de l’islam et rejeter les écoles traditionnelles (dogmes & normes)
      • Prétendre faire partie d’un groupe sauvé et apostasier la plupart des autres groupes musulmans
      • Considérer tous les chiites comme mécréants (EI) ou tous les dirigeants chiites mécréants (AQ)
  • Degré 6 : Appartenance au wahhabisme salafiste
    • Rejet et désaveu total de l’EI et d’AQ
    • Rejet de toute rébellion ou manifestation violentes
    • Signe de radicalisation salafiste :
      • Prétendre appartenir au mouvement salafiste (salafiyya)
      • Se référer et citer principalement des oulémas saoudien, notamment madkhalistes
      • Défendre inconditionnellement la politique de l’Arabie Saoudite
      • Faire la promotion de Mohammed ibn AbdelWahhab, de sa doctrine et de son œuvre littéraire
      • Adopter la doctrine de l’alliance et du désaveu par la séparation sociale non-violente
      • Afficher des tenues de type saoudien
      • Prétendre faire partie d’un groupe d’élite et considérer la plupart des autres groupes musulmans comme des sectes islamiques
      • Adopter une lecture littéraliste et personnelle de l’islam et ne pas suivre une école traditionnelle (dogmes & normes)
      • Faire de leur avis l’unique et rejeter les divergences des sciences islamiques traditionnelles
      • Considérer tous les dirigeants chiites comme mécréants

Une telle classification pourrait permettre des jugements et des condamnations beaucoup plus efficaces, dont un jugement direct d’acte terroriste avec peine alourdie pour les degrés 1, 2 et 3. Pour ces personnes il serait peut-être utile de créer dans un premier temps des centres de détentions particuliers pour ne pas les mélanger avec les autres détenus, et limiter au maximum les contacts extérieurs. Il est évidemment nécessaire d'assurer à tous ces prisonniers leur droits élémentaires et ne pas créer un "Guantánamo français", mais isoler ces individus dès leur condamnation ou en attente de leur jugement semble être la plus sécurisée des options. Pour les personnes condamnés avec le degré 4, évaluer au cas par cas la peine la plus efficace mais les détentions peuvent être faites dans des centres d’arrêts classiques, avec surveillance particulière. La différence est ténue avec les personnes classifiées dans le degré 5, mais ceux-ci devraient être suivies particulièrement afin de traquer toute apologie du terrorisme. Enfin les salafistes du degré 6 sont dans la légalité et font usage de leur liberté de conscience, d’opinion et d’expression. Ils ne peuvent donc être poursuivis que lorsqu’ils dépassent les limites légales de la liberté d’expressions ou s’ils basculent dans un autre degré de radicalisation. Il faudrait leur appliquer néanmoins une surveillance lâche et limitée.

Au niveau de la détention se pose enfin le problème de la sortie de prison, car dans l'état actuel de la loi toutes les personnes condamnées, y compris dans notre classification de degré 1 ou 2 ont vocation à sortir un jour. Est-il alors plus efficace de les regrouper et les isoler au risque de les conforter dans leur opinion, ce qui constituerait à coup sûr un danger énorme à la fin de leur peine ? Ou alors les répartir avec les détenus classiques afin de les pousser à l'ouverture et aux partages de points de vue ? Aucune réponse n'est simple et aucune solution ne semble parfaite. Ne pourrait-on pas alors procéder en deux temps. Dans un premier temps isoler ensembles les plus radicaux en tant que premier cycle d'urgence (degrés 1, 2, 3) et enfermer ceux du degré 4 en détention classique. Ensuite les observer et les évaluer régulièrement pendant une période donnée, peut-être une vingtaine de mois, et à l'aide de grilles détaillées et d'observations faites par des experts pointus dans la doctrine djihadiste déterminer ceux qui à l'issue de leur peine peuvent revenir à une vie à peu près normale, et ceux dont l'espoir est très mince, comme Salah Abdeslam par exemple. Les premiers cités peuvent ensuite être redirigés vers une condamnation dans un centre pénitentiaire classique, effectuer leur peine puis être libérés, avec un important suivi du début à la fin. Les autres peuvent voir leur peine commuée en perpétuité, avec un transfert dans un lieu spécialisé où pourraient être regroupés tous ces profils. On pourrait alors imaginer un endroit fermé et hautement sécurisé, mais avec un intérieur plus ouvert dans un modèle différent d'une prison standard, qui pourrait ressembler à un petit village pour que les plus radicaux puissent y rester à vie sans être à l'isolement ou enfermés des années durant dans des cellules. En parallèle de tout ça, la création d'un status de repenti, pour offrir un espoir et une porte de sortie à ceux qui à un moment donné se sont radicalisés peut être également un très bon moyen de gérer un certain nombre de cas.

Face à la complexité du phénomène, beaucoup de certitudes devraient donc être battues en brèche et beaucoup de dogmes repensés avec plus de recul et moins d’arrogance. Hélas le temps politique est bien différent de l’agenda djihadiste, peut-être l’affaire du siècle qui nous occupera pendant bien des décennies encore. Le savoir est là, des études universitaires existent sur le sujet, des théologiens musulmans sont disponibles pour apporter une science nécessaire à la compréhension du monde islamique, mais pour les décideurs gérer l’opinion publique semble plus important que le combat de fond mené intelligemment contre le djihadisme. Ainsi les mesures aussi politiciennes qu’inutiles se multiplient, de l’opération Sentinelle à l’inscription dans la loi de mesures censées être exceptionnelles issues d’un état d’urgence censé lui-même être temporaire, en passant par la brillante idée d’enfermer ou d’expulser tous les fichiers S. Et qu’importe de la stupidité ou de l’inefficacité de telles mesures, elles sont simples et donnent l’illusion d’agir dans un populisme totalement irresponsable. Mais alors même qu’elles doivent être maintenues et améliorées, les dimensions législatives et sécuritaires ne seront pas suffisantes pour lutter efficacement contre le cancer du djihadisme. Le temps presse et il faudra un jour essayer de comprendre ce qui pousse ces djihadistes à nous combattre, et développer une stratégie claire, efficiente et surtout globale en nous appuyant sur une politique extérieure repensée avec hauteur et sans idéologie.

 

 

 

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