Notre paternalisme envers la population musulmane que nous regardons comme infantile

Je suis écrivain et éditeur. Je publie un blog sur le site du Monde : Les musulmans ne sont pas des bébés phoques – De notre déni considéré comme l’un des beaux-arts http://andreversaille.blog.lemonde.fr, et dédié aux muslmans qui luttent contre la barbarie islamiste.

Mon blog sur le site du Monde : Les musulmans ne sont pas des bébés phoques – De notre déni considéré comme l’un des beaux-arts  recueille des commentaires pratiquement tous positifs. 

Mais ce qui m’intéresse, c’est le débat, or celui-ci n’est intéressant que s’il confronte des opinions divergentes. C’est pourquoi j’ai décidé de rejoindre Médiapart qui me paraît le site idéal car il réunit des blogueurs de qualité dont la majorité devrait être en désaccord avec mes analyses. 

Je serais content de débattre avec eux.

 

Alors que les djihadistes sont loin d’être tous des laissés-pour-compte, qu’ils proviennent de 70 pays différents (Henry Laurens) et qu’ils sévissent mille fois plus dans le monde arabo-musulman qu’en Occident, notre occidentalo-centrisme et notre incapacité à concevoir la complexité des choses, nous a conduit à nous contenter d’explications sottement mono causales dans la dénonciation du « système français » ou de la fracture coloniale,

Quels que crimes que les islamistes perpètrent, même à l’égard d’autres musulmans, nous, les « progressistes » avons décidés qu’ils n’étaient que la résultante de l’oppression exercée par l’Occident. La marche du monde étant, décrétons-nous, menée par l’Occident, les guerres intestines au monde arabe, elles-mêmes, seraient de « fausses guerres » conduites par des gouvernements fantoches au bénéfice en particulier de l’Amérique et d’Israël.

 

Il y a quelques années, Bernard Lewis avait fait remarquer que les dirigeants arabes les plus populaires et les plus aimés au Moyen Orient, étaient Mouammar Kadhafi dans les années soixante-dix, et, plus tard, Saddam Hussein. Désespérant ? Sans doute. Révélateur, en tout cas. En fait, ces plébiscites n’étaient que la conséquence du « sentiment maladif d’humiliation corrélé avec celui de l’auto-victimisation d’une large partie du monde arabe » (Boutros Boutros-Ghali) : « Au moins, en tenant la dragée haute aux Occidentaux, Mouammar Kadhafi et Saddam Hussein ont-ils vengé les Arabes de leurs humiliations ! », entendait-on.

Toutes choses égales par ailleurs, cet état d’esprit ressemble beaucoup à celui que nous avons connu en Europe dans l’Allemagne des années trente. Un très grand nombre d’Allemands, parmi lesquels, il faut le noter, des non nazis (sincères ou pas), soutenaient que la réprobation de la dictature hitlérienne par la France et d’autres démocraties européennes n’était que le masque derrière lequel celles-ci cachaient leur volonté d’empêcher l’Allemagne de se relever et de la maintenir dans une situation misérable. Le sentiment de l’humiliation et l’auto-victimisation, sont décidément le terreau universel qui permet aux tyrans d’accéder au pouvoir et de s’y maintenir avec la complicité au moins passive mais souvent active d’une importante fraction de leur population.

Quant à nous, toujours résolument « progressistes », nous avons tenu Saddam Hussein et surtout Mouammar Kadhafi pour des chefs charismatiques « objectivement révolutionnaires ». Et pour ce qui était de leurs crimes, fermes sur nos positions, nous avons observé une retenue de bon aloi. Avec quelle détermination proclamions-nous que vouloir pousser au changement des régimes du tiers-monde était une forme d’injonction néocoloniale. Les dictateurs pouvaient poursuivre leurs exactions et leurs tueries de milliers de leurs concitoyens,dépouiller les autres de la plupart de leurs droits, diffuser dans leurs écoles la haine à l’endroit des Occidentaux, nous ne bougerions pas !

Notre vision d’un monde partagé entre nous, les « dominants », et eux, les « dominés ex-colonisés » témoigne de notre paternalisme – et de notre mépris envers une population que nous regardons comme décidément infantile. Pire : en nous accusant d’être des dominants, nous nous proclamons seuls sujets, et nous ravalons nos « dominés » au rang d’objets incapables d’autonomie jusque dans sa violence que nous réduisons à des « réactions ».

C’est vrai pour les musulmans de France, et c’est vrai pour l’ensemble du monde musulman. Nous regardons ce monde comme une espèce de gigantesque Clichy-sous-bois, et le terrorisme comme une amplification des exactions de certains jeunes de banlieue. « On ne comprend pas que l’islam n’est pas une religion majoritaire, qu’elle est aujourd’hui corrélée avec un rapport dominants/dominés à travers le monde et en France, ce n’est pas une culture majoritaire, c’est une culture de dominés, proclame Clémentine Autain. Et plus on les stigmatise plus l’intégrisme va monter[1]. »

Cette conviction en bois brut, qui tient l’islam pour une religion minoritaire (elle compte tout de même près d’un milliard six cents millions d’individus ou de fidèles) et tous les musulmans pour des victimes, explique sans doute notre absence de manifestations contre le terrorisme pratiqué par Al Qaeda, Boko Haram, Daesh : dès lors que nous avons décidé de considérer la violence islamiste comme le moyen de défense des opprimés, elle ne pouvait plus être illégitime. Cette violence, disons-nous, est certainement excessive, odieuse, tout ce que l’on voudra, mais elle n’est en fin de compte que la réaction de dominés rendus fous par un Occident oppresseur : car en face des horreurs djihadistes, il y a l’horreur plus décisive du monde globalisé ultralibéral dans lequel nous, les Occidentaux, avons enfermé les musulmans (il faut lire Alain Badiou, intarissable obsessionnel sur ce capitalisme mondialisé, cause de tous les maux de la terre[2]).

Et, imbu d’une tolérance insensée, beaucoup des nôtres critiquent bien plus volontiers la démocratie libérale que le fanatisme islamiste. Beaucoup d’entre nous répètent à l’envi que ceux qui ne sont pas prêts à mettre en cause la démocratie libérale devraient s’abstenir de condamner le fondamentalisme islamiste. Ah, cette sempiternelle volonté d’exiger une réprobation équivalente du totalitarisme et de la démocratie libérale ! Nous ne sommes toujours pas parvenus à nous débarrasser de notre état d’esprit du temps où nous défendions le bolchevisme à tous crins. Rappelez-vous comment nous tentions alors de flouter la réalité des camps soviétiques en la comparant à la condition ouvrière dans le monde capitaliste. 

« Les intellectuels, disait George Orwell, qui prennent un tel plaisir à mettre en balance démocratie et totalitarisme et à démontrer que l’un ne vaut pas mieux que l'autre, sont simplement des écervelés qui n’ont jamais eu à se colleter avec la réalité. »

Je vous invite à me suivre sur mon blog : 

Les musulmans ne sont pas des bébés phoques - De notre déni considéré comme l'un des beaux-arts 

 

 


[1] « Que faire face à la montée de l’islamophobie en France », le Débat Yahoo.fr : Clémentine Autain vs Elisabeth Lévy https://www.youtube.com/watch?v=f2whco_EOfA
[2] Voir notamment, Alain Badiou, Notre mal vient de plus loin – Penser les tueries du 13 novembre, Paris, Fayard, 2016 : 42 mentions du capitalisme sur les 63 toutes petites pages que compte ce livre consacré aux tueries du 13 novembre… 

 

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