Je suis Charlie et je ne suis pas Charlie

(Écrit le 20 janvier 2015)

 

Depuis les attentats du 7 janvier 2015, la France et certains pays, présentés comme les plus démocratiques, sont assourdis par un immense bêlement. On bêle soit « Je suis Charlie », soit « Je ne suis pas Charlie », mais il devient presque obligatoire de bêler. L’un ou l’autre. Si vous ne bêlez pas « Je suis Charlie », c’est que vous êtes presque contre la liberté d’expression, donc que vous flirtez insidieusement avec le terrorisme. Si vous bêlez « Je ne suis pas Charlie » pour vous empresser de prouver que vous êtes, quand même, pour la liberté d’expression, vous vous enfoncez, vos finesses ne vous rendent pas crédible, elles détonnent aux yeux de l’opinion.

Le tour de force (mais en est-ce un ?) de nos démocraties de masse, c’est qu’il faut un slogan, béton, inébranlable, derrière lequel les foules pourront foncer. Puis de montrer qu’on a raison, puisque les foules prouvent tous les jours que vous avez raison. Ce n’est pas un tour de force, c’est tout bêtement de la propagande.

Les foules de chez nous sont toujours, bien sûr, des foules démocratiques ; les foules des pays qui ne nous conviennent pas ne le sont pas, elles sont embrigadées par des fanatiques.

Personne ne niera que la liberté, et la liberté d’expression, sont des acquis extrêmement précieux, qu’il faut sauvegarder. Mais Charlie Hebdo est-il, ou était-il, l’incarnation de la « liberté d’expression » ? Ce slogan fonctionne de manière magique, et, si vous commencez à le mettre en question au sujet de Charlie Hebdo, tout de suite des kalachnikovs démocratiques se pointent sur vous.

Charlie Hebdo tapait sur tout. Sur tout ? Sur les musulmans, les catholiques, certes, en toute impunité. Mais alors, pourquoi Siné a-t-il été congédié de Charlie Hebdo ? Pour antisémitisme. On peut tout dire contre les musulmans mais rien contre les juifs (ou si peu), c’est devenu un truisme, même pour Charlie Hebdo ; pléonastiques sont devenues les caricatures de musulmans suivies de l’explication : « C’est de la liberté d’expression », puis les caricatures de juifs assorties de la mise en garde : « C’est de l’antisémitisme » ; on enseigne la Shoah à grand renfort d’expositions, de films et d’autocars scolaires, mais « Gaza » demeure un mot tabou.

On répète à l’envi que les caricatures de Mahomet ne sont pas des caricatures anti-musulmans. Mais elles le sont ! Surtout quand on en fait un usage permanent, pendant des années. Même chose pour les caricatures de chrétiens, mais tout le monde sait que les chrétiens, les catholiques, sont inoffensifs chez nous, ils ne menacent personne, et surtout aucun pouvoir politique.

Belle liberté d’expression, donc, non pas à sens unique mais à sens uniques.

Je suis Charlie, c’est rassurant, je fais comme tout le monde. Et je ne suis pas Charlie, car je suis un peu gêné aux entournures. Dans les deux cas, je ne sais pas vraiment pourquoi je suis Charlie et pas vraiment pourquoi je ne suis pas Charlie. Tout est trop simple et trop compliqué. C’est facile de se laisser porter par l’émotion. Mais ensuite vient le temps du dégrisement et des réalités.

La réalité, c’est qu’il faudra partager dans « notre beau pays qu’est la France ». Partager, comme a eu le courage de le souligner un de nos derniers prix Nobel de littérature français, Le Clézio (Le Monde des livres, 14 janvier 2015). Pas seulement partager les émotions et les indignations. Mais partager les directions que devront prendre les émotions et les indignations.

Il faudra bien qu’un jour on puisse ouvrir les portes de certains pouvoirs, notamment les médias, à des candidats dont on n’examinera pas que le faciès et les suspicions de communautarisme (les suspicions de « mauvais » communautarisme, cela va sans dire). Il faudra bien que les communautarismes deviennent des communautés de vie en commun, dans un pays où les droits devraient être les mêmes pour tous ceux qui possèdent la nationalité de ce pays et où on ne pratique pas une discrimination permanente (mais ô combien subtile, bien plus subtile que celle des Américains) à l’encontre de Français, d’origine arabe ou pas.

Il faudra bien qu’un jour on cesse de faire une distinction entre « racisme » et « antisémistisme », distinction devenue curieusement institutionnelle. Il n’y a qu’un racisme et non pas plusieurs racismes, c’est-à-dire des racismes qui seraient plus égaux que d’autres. Certains ont décrété que l’antisémitisme est « la forme la plus odieuse du racisme ». En vertu de quoi ? De quelle loi mathématique ou physique ? Certains racismes seraient donc moins odieux que d’autres ? Si on ne sort pas de ce cercle vicieux linguistiquement injustifiable et intellectuellement malhonnête, on n’avancera pas sur la voie de la réconciliation tant prônée dans le sillage des manifestations unitaires du 11 janvier 2015.

Il faudra bien qu’un jour, aussi, on cesse de brandir à tout bout de champ l’accusation suprême d’« antisémitisme », qui verrouille toute tentative de dialogue sous prétexte qu’on critique un juif, qui marque au fer rouge celui à qui on la lance à la figure, qui a fonction de faire taire au nom de la liberté de parole, qui cultive les ressentiments.

La République française se targue d’avoir des valeurs à défendre et à partager. Chiche ! Et si on se mettait à les partager entre tous ceux qui veulent défendre ces valeurs et qui en ont assez de certains médias irresponsables, assez de certains intellectuels irresponsables, assez de certains politiciens irresponsables, qui attisent les haines à qui mieux mieux ? Partager, y compris avec les Français d’origine arabe, dont, un jour, il faudra bien se dire que ce sont, aussi, des Français.

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