Une question de régime

A l'occasion de l'arrivée de l'épidemie de covid en France, l'Etat a mis en place des techniques de pouvoir autoritaire. Nous tentons de décrire ce nouveau régime, étape de travail pour avancer dans la construction de formes sociales désirables.

La gestion de l’arrivée des premiers cas de covid 19 en France, puis le début d’épidémie, font l’objet de nombreuses critiques envers les personnes au pouvoir, essentiellement centrées autour d’Emmanuel Macron : mauvaise anticipation, mauvais choix (élections), mauvaise communication (injonctions contradictoires entre « restez chez vous » et « allez travailler » ou « allez voter »), par exemple.

Les critiques font parfois remonter le problème plus loin : baisse de moyens alloués par l’État aux hopitaux, et plus largement aux services publics ; début de capitalocène qui favorise le développement d’épidémies nouvelles ; problèmes de gestion du pouvoir depuis le début de la présidence Macron.

Parfois aussi, c’est la dureté des mesures envers certaines catégories minorisées de la population qui sont sous le feu de la critique.

Parfois encore, ce sont les formes de pouvoir mises en place qui font l’objet des critiques : risque de dévoiement des mesures d’exception pour une société moins respectueuse (encore) des libertés fondamentales, par exemple

Il est cependant difficile de trouver des discours qui tendent à rassembler la forme de pouvoir, qu’on pourrait aussi appeler le régime politique, mis en place lors de cette crise, en articulant les différentes critiques. Tentons le coup.

 

Contexte d’apparition

On peut commencer par souligner que l’épidémie de covid-19 – dont il est dur, à ce moment-ci de son évolution, de savoir précisément quel sera son sillage de morts – arrive en France dans un contexte dans lequel les personnalités politiques en place – Macron le premier, mais aussi ministres, parlementaires, professionnels de la politiques en général - ne se sont pas construit une réputation d’intégrité, de transparence, de respectabilité, d’engagement pour des principes démocratiques. L’affaire Benalla, le mouvement des gilets jaunes violemment réprimé, puis le mouvement social contre la réforme des retraites, ont assis gouvernants et gouvernés dans une situation d’antagonisme large. Le gouvernement en place, par ailleurs élu suite à une stratégie de barrage à l’extrême droite qui a gommé les éléments de programme de gouvernement, ne jouit pas d’une forte assise populaire.

Par ailleurs, le gouvernement s’est caractérisé par une façon d’exercer le pouvoir centrée sur la figure du président, Macron, avec très peu de place laissée à l’équipe gouvernementale ou aux autres institutions de décisions (parlement par exemple). Macron a lui-même revendiqué comme « jupiterienne » cette façon d’exercer le pouvoir. Ce « style », associé à un vocabulaire spécifique relevant du marketing, s’est manifesté par une écoute très lacunaire de la société civile, notamment dans les réformes contestées, et un rapport au peuple qu’on pourrait souvent qualifier de méprisant. Ce rapport au peuple s’est aussi traduit par une forte répression des mouvements sociaux, avec des usages de la force très volontaires de la part des forces de police comme des gouvernants.

Parmi les éléments significatifs de la période pré-covid, on peut également souligner la façon dont les forces de police se sont inscrites dans le paysage politique. Une large partie des membres des forces de police votent à droite et à l’extrème droite – des positionnements politiques qui se rapprochent souvent d’un rapport autoritaire au pouvoir. L’exercice de leur pouvoir s’est traduit ses dernières années par une répression sociale et politique constante dans les quartier populaires et contre les manifestants des mouvements sociaux, répression qui a souvent été d’une grande violence et se traduit par plus de 10 morts tous les ans. Les forces de police jouissent également d’une grande impunité dans les violences qu’elles exercent : elles appliquent une stratégie de couverture systématique des violences qu’elles infligent par des procédures juridiques pour « outrage et rébellion », et les plaintes posées par les victimes pour violence policière sont, lorsqu’elles aboutissent, presque systématiquement suivies d’acquittement ou de peines extrêmement légères. Les revendications des forces de police – port d’armes, moyens supplémentaires – sont souvent entendues par le pouvoir, et leur exactions largement couvertes par celui-ci. Bref, les forces de police sont, avant le covid, violentes, ont des actions qui correspondent à une action politique d’extrême droite, jouissent d’une grande impunité, et sont une force qui est capable d’imposer certaines des ses pratiques et revendications au pouvoir.

 

Réponse répressive

Le pouvoir début la gestion de l’épidémie du covid en retard à la fois par rapport à l’emballement médiatique, à une inquiétude largement partagée par les gouvernés, et aux recommandations d’experts médicaux variés – OMS, médecins. Il commence également par des choix qui paraissent décalés par rapport à la situation : mise à profit d’une situation dite de crise pour passer en force la réforme des retraites ; organisation d’élections municipales alors même que tout rassemblement est interdit par mesure sanitaire ; consignes contradictoires de rester chez soi et d’aller travailler. Bref, le pouvoir en place s’illustre en premier lieu par ce qui est perçu largement comme une improvisation, une incompétence, une inconséquence, et/ou une dangerosité sanitaire. La perception du pouvoir dans un grand nombre de discours communs est donc, en plus de sa situation initiale non favorable, largement négative.

Les outils politiques utilisés pour répondre à la crise sont en premier lieu des interdictions de rassemblement, puis la fermeture des lieux de brassage social non essentiels, mise en place de consignes sanitaires (« gestes barrière », distanciation sociale) puis un confinement de l’ensemble de la population. L’ensemble de ces mesures correspond aux indications que le milieu médical prodigue, et ont déjà été mise en place dans d’autres espaces, en particulier en Italie qui est géographiquement, culturellement et politiquement proche de la France. Ces dernières mesures de confinement sont associées à des obligations de justification de déplacement, punies d’amendes qui sont vite devenues fortes (à l’instauration de l’état d’urgence sanitaire, amende 135 euros, 1500 euros si récidive dans les 15 jours – amende d’une valeur très supérieure au montant habituel des amendes -, jusqu’à 6 mois de prison et 3700 euros d’amende si 4 récidives en un mois).

De ces amendes on peut tout d’abord dire que c’est une réponse répressive : dans la tentative d’instauration d’une règle commune qui bénéficierait a priori à une grande partie des gouvernés, le seul dispositif pensé pour installer cette règle est la punition de son non-respect. On peut également en dire que ces amendes ne punissent pas directement des comportements qui sont contraires aux règles de distanciation sociales qui cherchent à être instaurées : ce ne sont pas les rassemblement d’au moins deux personnes n’appartenant pas au même foyer qui sont interdits, mais un ensemble de comportements qui pourraient éventuellement permettre à la personne de ne pas respecter les formes de distanciation sociale. L’amende n’est donc pas tant une punition d’une transgression de la règle sanitaire initiale, mais une forme de punition préventive, au cas où la personne aurait pu en profiter pour braver les consignes sanitaires. Par ailleurs, la transgression de la loi est perçu comme un comportement antisocial, comportement associé dans l’imaginaire au non-respect des règles sanitaires : sans que les contrevenants aient dans les faits un comportement contraire aux règles sanitaires, ce comportement est toutefois rattaché à la transgression de ces règles sanitaires, et justifie donc leur répression. Ceci amène à une répression massive de la population dans son ensemble – avec un acharnement particulier sur certaines zones géographiques correspondant aux quartiers populaires habituellement fortement réprimés par les forces de police.

La tentative de faire appliquer la qualification de « mise en danger de la vie d’autrui » est significative de la différence entre consigne sanitaire de distanciation sociale et le confinement tel qu’imposé par l’état. Dans plusieurs cas, des mises en examen pour « mise en danger de la vie d’autrui » ont été tentées par les forces de police, face à des personnes qui n’avaient pas respecté les règles étatiques de confinement. Or, dans de nombreuses cas les personnes arrêtées se trouvaient seules, sans « autrui », ne mettant donc en danger, au moment de l’arrestation, la vie de personne. Elles respectaient les règles sanitaires, mais pas les règles étatiques de confinement.

Par ailleurs, dans la mise en application de cette règle, des moyens policiers importants sont mobilisés pour réaliser un quadrillage policier serré de la population. Le respect strict des formalités de la règle est rapidement demandé, ce qui amène à la répression dure de personnes pour des raisons tenant au respect de la règle, déconnecté des raisons sanitaires : absence d’un justificatif d’identité par exemple. Les amendes pleuvent un peu partout en France.

Si on synthétise : le régime qui s’est constitué en temps de covid, qu’on essaie de décrire, est un pouvoir initialement fragilisé, caractérisé par une grande verticalité interne et une écoute toute lacunaire de la société qu’il gouverne – qui a déjà passé par des des méthodes violemment répressives de contrôle des masses -, construit sur des stratégies de manipulation de l’ordre du marketing. Lorsqu’une situation nouvelle a mis en défaut ce pouvoir, il installe une politique répressive, qui passe par l’instauration de punitions préventives massives associées à un contrôle de masse.

 

Répression et bouc-émissaire

Pourquoi cette politique essentiellement répressive a-t-elle été mise en place ? Les justifications du pouvoir lui-même sont que les premières tentatives de règles édictées n’étaient pas respectées par la population, tout du moins par une certaine partie de la population montrée du doigt, ce qui selon les gouvernants mettait en péril le plan général de réponse à l’épidémie. D’autres ont souligné que les gouvernants ont un rôle important dans ce non-respect des règles de distanciation sociales qui venaient d’être édictées : par exemple, 5 jours avant la déclaration du confinement, Macron a tenu des discours minimisant les dangers et assurant que certaines mesures n’auraient pas à être mises en place, mesures qu’il a instaurées le lendemain et le surlendemain. Plusieurs autres exemples d’absence de clarté ou de revirement dans la description de la situation pourraient être reportés. Enfin, on peut remarquer aussi que, dans leur ensemble, les gouvernés ont très largement respecté les consignes sanitaires de distanciation sociale et les « gestes barrières ».

Une autre justification entendue dans les discours commun est que la répression est nécessaire au respect des règles. On sait que la discussion de ce discours est – ou était - un classique dans la structuration du champ politique français entre la gauche et la droite, la première penchant pour des formes d’éducation et d’accompagnement, quand la deuxième n’hésitait pas à brandir les méthodes répressives. Néanmoins, la répression ne vise pas tant les comportements contrevenants aux gestes sanitaires que les comportements contrevenant au non-respect des règles, ce qu’on a appelé répression préventive dans les paragraphes qui précèdent. Les frontières entre interdictions étatiques et règles sanitaires ne se recouvrent que très peu (avec comme point de distance, notamment : les balades individuelles sanitairement inoffensives mais interdites par la règle ; le travail en usine sanitairement proscrit mais autorisé et même fortement incité voire forcé par l’état).

D’autres discours considèrent que la réponse répressive, associée à un champ lexical guerrier, est une forme spectaculaire pour se faire valoir en tant qu’acteur maîtrisant la situation. Sans avoir à se prononcer sur le bien-fondé ou non de ces justifications et de leurs critiques, on se contentera de remarquer que les justifications de la répression sont fragiles, ce qui rend sa légitimité douteuse.

On l’a dit, une des justifications du pouvoir pour mettre en place sa politique répressive est le fait qu’un nombre important de personnes n’aurait pas respecté les règles sanitaires édictées le ou les jours précédent. Cette justification a été associée à la création d’une catégorie de mauvais citoyens, ceux qui ne respectent pas les règles, qui ont été pointés du doigt par le pouvoir, les médias, et les discours courants. C’est fort de cette désignation de culpabilité, qui est associée à une forte mise à distance des individus présumés coupables par les personnes appartenant au groupe des « bons citoyens » ou à celui des « individus responsables » que les forces de police ont aussi assis leur légitimité à réprimer les personnes. Cette désignation a recoupé les désignations en cours avant l’épidémie, qui font des habitants des quartiers déshérités des « racailles » et en font désormais des cibles de choix pour les amendes de déplacement non autorisé.

Par ailleurs, sans que les discours soient très clairs à ce sujet, des situations de vie quotidienne donnent à penser que nombreuses sont les personnes qui ont construit un rapport craintif et suspicieux vis-à-vis du comportement des autres personnes qui les entoure physiquement – et peut-être au-delà de l’entourage physique immédiat. Les situations de délation de personnes ne respectant pas les règles semblent avoir été nombreuses. Des instances de pouvoir locales, comme des mairies, ont mis en place des règles plus dures encore que celles promues par les gouvernants, comme des couvre-feu. La réponse de la société civile ou des institutions de pouvoir local semblent donc abonder dans le sens de la répression – et parfois même la déborder.

Redoublant la séparation de deux groupes au sein de la population, celui des bons citoyens et celui des mauvais, de nombreuses injonctions et discours ont tourné autour de l’interdiction des pratiques de loisir pendant le confinement. Pratiques sportives, balades, activités nautiques ont ainsi été montrées du doigt par les pouvoirs et médias, et réprimées par les forces de l’ordre. Un ministre a rejeté les pratiques de l’ordre des « vacances » - on remarquera la distance entre milieux métropolitain et milieu rural de ce qui appartient aux pratiques de vacances et aux pratiques de vie quotidienne. Là encore, ce ne sont pas les implications sanitaires qui sont visées, ni dans l’argumentaire fourni ni dans une forme de logique interne. Il est difficile de savoir si c’est un rapport de discipline générale des corps et des esprits – d’une discipline de vie synonyme de rigueur, retenue, contrition, pénitence – ou une visée sanitaire de répression préventive. Peut-être les deux sont-ils facilement superposables. On pourrait se demander si ce n’est pas un imaginaire de société – frugale, rude, rigoriste, pénitente, martiale – qui guide ses prescriptions et répressions. Ou si ce n’est pas également une pratique de pouvoir de contrôle et de répression de reconnaître dans tous les espaces d’épanouissement et d’émancipation des espaces qui lui échappent.

Plus largement, cette question des loisirs pose la question de l’économie des affects à l’oeuvre pendant l’épidémie. Il y a les affects autorisés : angoisse, peur, crainte, tristesse, compassion, empathie. Affects associés au repli sur soi et à la collaboration. Il y a les affects non-autorisés : colère, rage, hostilité, indifférence, opposition. Au-delà de l’obéissance aux règles réglée par la répression, on demande aux citoyens l’adhésion intime à la situation sanitaire – a priori facile à solliciter – et aux politiques d’état – ce qui est un peu moins facile. Cette adhésion passe notamment par le respect contrit de la limitation des activités physiques, les activités autorisées relevant autant de la discipline de soi que du plaisir : footing, balade – des activités qui appartiennent au répertoire métropolitain de la sortie de santé.

Enfin, il est à noter que les forces de police remplissent avec rigueur si ce n’est avec zèle les missions de contrôle et de répression qui leurs sont données.

Synthétisons à nouveau : le régime qui s’est constitué en temps de covid en France, qu’on essaie de décrire, est un pouvoir initialement fragilisé, caractérisé par une grande verticalité interne et une écoute toute lacunaire de la société qu’il gouverne, qui applique une forte répression sociale et politique, arrivé au pouvoir par des stratégies marketing de manipulation. Lorsqu’une situation nouvelle a mis en défaut ce pouvoir – l’arrivée de l’épidémie -, il installe une politique répressive, à la légitimité douteuse mais qui bénéficie de l’appui d’une partie de sa population qui n’hésite pas à aller plus loin encore dans la restriction des libertés et la répression. Cette répression étatique passe par l’instauration de punitions préventives massives associées à un contrôle de masse également. Elle est associée à la désignation d’un groupe de mauvais citoyens, qui ne respectent pas les règles et mettent en danger les autres, qui jouent le rôle de bouc émissaire. En plus de l’obéissance aux règles imposées, l’état essaie d’imposer par la peur de la maladie une adhésion intime à ses mesures avec des indications comportementales qui relèvent plus de la pratique de soi – pratiques de santé, lecture, rejet des loisirs – que de la règle sanitaire.

 

Politique verticale

Parmi les décisions prises autour de l’épidémie, la loi d’état d’urgence sanitaire permet au gouvernement, ici largement soumis à la figure du président Macron, de prendre un certain nombre de mesures dérogatoires au droit commun, concernant bien évidemment le respect de certaines libertés fondamentales (notamment liberté de circulation), mais concernant aussi le droit du travail. Les gouvernants, déjà caractérisés par un rapport très vertical au pouvoir, se construisent donc dans la situation des outils légaux qui leur permettent d’aller plus loin encore dans la non-considération des autres institutions de pouvoir – notamment celles du pouvoir législatif qui lui est pourtant majoritairement acquis.

Par ailleurs, les contraintes de distanciation sociales dues aux recommandations sanitaires, redoublées par les contraintes d’interdiction de circulation, retirent aux gouvernés la majeure partie de leurs formes de contestation traditionnelles : manifestations, actions publiques, conférences de presse – sans parler des formes d’organisation traditionnelles de la constestation : réunions, débats publics.

Les gouvernants mettent donc en place, à l’occasion de l’épidémie, les outils qui leur permettent de modifier largement les règles sociales en vigueur, notamment concernant les rapports sociaux de production, tout en limitant drastiquement les recours possibles d’oppositions éventuelles, que ces recours soient légaux ou sous des formes de contestation publique.

 

Une question d’intérêt

On peut considérer l’intérêt politique de l’instauration du régime de l’épidémie, en terme d’image de puissance ou en terme de capacité de d’action et de décision. Ces marges de manœuvres politiques ont également permis de prendre des décisions dans d’autres champs, économiques par exemple, dans un sens qui correspond aux intérêts directs et indirects, idéologiques comme matériels, des décideurs.

Ainsi, la décision de privilégier le maintien du travail face au confinement dans des entreprises à l’activité non essentielle à la survie à court terme de la population est concordante avec les intérêts idéologiques des gouvernements en place, qui considèrent l’économie comme la pièce maîtresse de l’édifice social. Mais elle est aussi concordante avec les intérêts économiques indirects des gouvernants, les profits des entreprises revenant par propriété directe ou dividende dans les comptes des personnes de leur classe sociale, si ce n’est de leur milieu, si ce n’est de leur réseau proche. Enfin, les gouvernants associent leur stratégie économique personnelle à l’économie capitaliste, que ce soit par des jeux d’investissement ou des espoirs de reconversion.

On remarquera par ailleurs que certaines catégories de personnes sont particulièrement impactées par le covid, les soins aux malades du covid et/ou les politiques du covid : personnes enfermées (cra, prisons), personnes en précarité (sources économiques, espace de confinement inexistant ou très inconfortable, éventuelles amendes), ouvriers qui sont contraints d’aller au travail dans des conditions sanitaires déconseillées, populations post-colonisées comme déjà mentionné, personnes qui, du fait de leur âge, subissent une prise en charge différenciée (personnes agées en Ehpad ou en hopitaux), femmes qui sont majoritaires aux postes à risque de transmission (soin, distribution), femmes soumies à de la violence conjugale en confinement.

 

C’est la guerre

Les gouvernants mobilisent assez vite le vocabulaire martial pour qualifier leur réponse à l’épidémie. L’usage de ce vocabulaire semble d’un côté être utilisé pour tenter d’installer une forme d’unité nationale, pour montrer l’importance qu’ils donnent à la situation, et l’ampleur de la mobilisation étatique qu’ils engagent. Ils placent également le chef de l’État en position absolument centrale dans l’ensemble du jeu politique et des décisions prises.

On peut aussi considérer que l’usage de ce champ lexical n’est pas qu’une question de vocabulaire. Les outils politiques mis en place correspondent en effet au répertoire contre-insurrectionnel : restriction des déplacements, répression systématique, contrôle étendu. Par ailleurs, les cibles de la guerre en cours, celles sur lesquelles s’exerce le contrôle et la répression, est l’ensemble de la population. Paradoxalement, dans les discours, c’est pour cette population que s’exerce cette guerre, à la fois pour des raisons sanitaires et, dans une perspective capitaliste libérale, pour des raisons économiques. Si le peuple est la population dans sa dimension politique, on pourrait dire que cette guerre est une guerre pour la population, contre le peuple.

 

Une communauté de régimes

On pourrait être tentés d’imputer la responsabilité de la mise en place de ce régime aux gouvernants en place en France – en premier lieu à Macron. Sans négliger le rôle nécessaire et déterminant qu’il jouent, on peut néanmoins remarquer que les politiques mises en place en France sont assez proches de ce qui a été mis en place ailleurs en Europe et dans le monde. Il semble donc que les dynamiques à l’œuvre débordent des initiatives de création et d’initiative des gouvernants français.

On peut se questionner sur les raisons qui poussent tous ces gouvernements à suivre des réactions similaires. Ceci nous amène à envisager quelles sont les formes de pouvoir et les imaginaires de gouvernement communs à ces différents États avant l’épidémie.

Cette communauté de régimes contribue également à la difficulté de trouver la distance critique sur les régimes politiques vécus, et donc de rattacher ces régimes à des formes courantes dans l’imaginaire : démocraties libérales, régimes parlementaires, régimes répressifs, régimes totalitaires, dictatures, etc. Le rôle de repoussoir fort donné aux termes « répressif », « totalitaire », « régime policier » constituent également des freins à l’usage de ces notions dans l’espace politique francais, y compris sous des formes raffinées – comme des points godwin de l’analyse politique. De même, l’apprentissage et l’information à propos des régimes qui empruntent largement aux techniques de pouvoir totalitaires passent par l’identification de tout un chacun aux figures de la liberté dans ces régimes : opposant-es, mouvements de masse. Le rapport de soi-même à un tel régime demande donc à être inventée par chacun-e. Ceci est d’autant plus difficile qu’il n’y a pas d’événement-clé de changement de régime (comme un coup d’état), peu de figures d’identification positive hors de ces régimes (comme ça pouvait être le cas des régimes libéraux pour les opposant-es russes pendant la guerre froide), ni même de présence de discours d’instances internationales qui feraient repères ou contre-point. On ne sait pas en France ce que c’est, vivre dans un régime de pouvoir qui emprunte largement au registre totalitaire : on ne sait pas comment on s’en rend compte, comment on s’y place, comment on le vit, quelles informations on y trouve et où.

 

Bref

 Si on cherche à condenser l’ensemble de ce qui vient d’être soulevé dans un (long…) paragraphe, on arriverait au paragraphe suivant. Pour faciliter l’appréhension de la forme politique, en la décalant de notre expérience quotidienne faite de beaucoup d’autres choses, on peut essayer de lire ce qui suit en imaginant qu’elle décrit, par exemple, un régime politique d’Amérique du Sud dans les années 2050

Le régime décrit est issu d’un pouvoir initialement fragilisé, caractérisé par une grande verticalité interne et une écoute toute lacunaire de la société qu’il gouverne, arrivé au pouvoir par des stratégies marketing de manipulation. Il connaît déjà des répressions massives, sociales comme politiques. Lorsqu’une situation nouvelle a mis en défaut ce pouvoir, il a installé une politique répressive, à la légitimité douteuse mais qui bénéficie de l’appui d’une partie de sa population qui n’hésite pas à aller plus loin encore dans la restriction des libertés et la répression. Cette répression étatique passe par l’instauration de punitions préventives massives associées à un contrôle de masse. Elle est associée à la désignation d’un groupe de mauvais citoyens, qui ne respectent pas les règles et mettent en danger les autres, qui jouent le rôle de bouc émissaire. En plus de l’obéissance aux règles, le pouvoir essaie d’instaurer par la peur du danger une adhésion intime à ses politiques. Les procédures de contrôle d’inspiration démocratique sont levées, qu’ils soient institutionnels ou populaires, et les marges de décision sur l’ensemble des textes législatifs est très large. Les décisions prises concordent assez largement avec les intérêt directs et indirects des gouvernants, et ne semblent correspondent aux mesures sanitaires qu’à la marge, au mépris de considérations pour l’ensemble de la population, et en particulier pour des groupes sociaux déjà marginalisés ou réprimés. La rhétorique guerrière est employée, ce qui accentue la centralité du pouvoir du chef de l’état. Ce que la situation tient de la guerre correspond à une situation contre-insurrectionnelle, dans laquelle la cible est l’ensemble de la population qu’elle prétend cependant défendre – guerre pour la population, contre le peuple. Ce régime correspond par ailleurs plus à une tendance de fond des formes politiques étatiques de cette époque, qui se retrouve dans de très nombreux pays confrontés à la même problématique sanitaire. Le processus de mise en place de ce régime ne sont pas ceux qui sont les plus faciles à contrer pour la critique de ces régimes, et font passer inaperçu ce processus.

 

Ca va pas durer

Au-delà de l’intérêt propre à saisir une situation politique particulière, et au-delà de l’intérêt pour nous en tant qu’habitant de France à voir notre société opérer un virement soudain vers des formes de pouvoir qui répondent à leur façon aux qualificatifs d’autoritaires, liberticides, fascistoides, de contrôle, de surveillance, répressive, inconséquente, arbitraire, impopulaire… on peut se questionner sur la temporalité de ce régime. Le régime légal d’exception associé à l’épidémie est voué à se terminer à la fin de celle-ci, et l’ensemble des mesures associées avec.

Cependant, la France a connu en quelques années une succession de régime d’exception, parfois de longue durée, associés notamment à la « lutte contre le terrorisme ». De nombreux parallèles pourraient d’ailleurs être tissés entre tenants et aboutissants des état d’urgence antiterroristes et des états d’urgence sanitaires. L’expérience a montré que de tels régimes avaient tendance à s’installer dans le temps, pour être soit inscrit dans le droit commun, soit accompagnés d’autres lois également liberticides et à potentiels autoritaires (surveillance, armement policier).

Par ailleurs, gouvernants comme gouvernés apprennent des expériences passées et n’hésitent pas à recycler les recettes qui ont plus ou moins marché, ou à se faire à leur retour. Ce moment d’état d’urgence sanitaire est donc aussi un espace d’expérimentation de cette forme de pouvoir par les gouvernants. On les sait déjà tentés, en temps normal, par des dispositifs usant des principes autoritaires, sous des formes amoindries. Il est donc dur d’être confiant sur l’absence de reprise ou de continuité entre ce régime de l’épidémie et le régime qui suivra.

Enfin, dans les organisations sociales étatiques que nous connaissons, les structures de pouvoir sont prévues de telle sorte que les gouvernants ont la capacité institutionnelle de mettre en place des états d’exception. La possibilité de l’instauration d’un régime d’exception – qui est toujours voisin de celui de l’épidémie – est donc toujours présente dans ces sociétés. Seules les conditions ne le rendaient pas toujours nécessaires à ceux qui détiennent le pouvoir. Ce qui semble être de moins en moins le cas, les situations qualifiées de crise et d’urgence se multipliant. On remarquera d’ailleurs combien ces situations de crises sont en grande partie les conséquences des décisions passées (choix géopolitiques et politiques amenant à des formes de violences qualifiées de « terroristes », choix de politiques publiques amenant à des difficultés de gestion de crise sanitaire).

 

A déjouer !

Ce qui précède est une tentative de clarification d’un fragment de l’expérience du moment. Ce n’est peut-être pas sur les bases de ces analyses qu’on trouvera ce qui nous permettra de déjouer les techniques de pouvoir autoritaire, et d’avancer dans la construction de formes sociales souhaitables, désirables. Une petite étape de travail pour moi.

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