Pour un leadership libéral inclusif

Cette contribution se propose de réfléchir à l'émergence d'un leadership capable de rassembler toute la famille libérale dans l'espace politique francophone en Belgique. L'objectif est double : analyser les raisons de la fragilité actuelle et proposer les conditions d'une nouvelle orientation stratégique.

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La rentrée politique s’effectue en rang dispersé, de façon plutôt laborieuse pour toute la famille libérale francophone et particulièrement mouvementée pour le MR en raison de la désignation faiblement contesté de Didier Reynders comme candidat belge au poste de Commissaire européen d’une part et d’autre part de l’affaire de l’ISPPC qui défraie la chronique et pourrait affecter un proche du Président Charles Michel. Toutefois il faut bien avoir à l’esprit que c’est le tableau d’ensemble qu’il est intéressant d’analyser parce qu’il est en réalité la conséquence d’une absence de réaction organique face à une lente sédimentation de dysfonctionnements majeurs au sein de la famille libérale.

Le mal-être politique est profond chez tous les libéraux francophones. C’est particulièrement évident pour le MR. Le prolongement de sa participation aux gouvernements minoritaires en affaires courantes au Fédéral et en Wallonie fut une lourde erreur qui n’a pas tardé à être sanctionnée par les résultats électoraux. Et la séquence post-électorale a été gérée par la suite  avec une incroyable pusillanimité.

En effet, ce n’est pas sans conséquence que les trois derniers présidents (Reynders, Michel, Chastel) ont, sans exception, choisi de migrer vers l’Europe, fragilisant au passage le leadership au sein du parti. Certes, Charles Michel a affirmé qu’il se maintenait formellement à la tête du parti jusqu’à son départ au Conseil de l’Europe. Mais même si personne n’ose le dire publiquement, le fait est que ce timing pose question. Ce départ tardif pèse déjà lourd et produira des effets contre-productifs pour la suite, notamment au niveau de la capacité du parti à favoriser un leadership successoral qui soit légitime en interne, entraînant au sein de toute la grande famille libérale et en même temps suffisamment crédible et rayonnant à l’extérieur.

Le fait est que c’est à partir d’une position de faiblesse et des capacités de négociation réduites que le MR tente d'opérer son entrée dans les gouvernements fédéral et wallon. C’est la priorité de l’heure, semble-t-il. Or l’on peut légitimement s’interroger si un telle priorité doit supplanter le règlement des questions de fond : inventaire post-électoral, orientation stratégique pour les années à venir, nouveau leadership.

Le libéralisme politique francophone a, de toute urgence, besoin d’une nouvelle impulsion pour se rassembler, élargir ses horizons, et surtout éviter de dériver inexorablement vers cette impasse qui pointe à l’horizon. En effet, une nouvelle figure dirigeante doit rapidement émerger pour enrayer cette silencieuse dégringolade. Elle gagnerait à se profiler autour d’une ligne de droite à la fois sociale et conservatrice. Sans être ni un populiste, ni un ectoplasme, le futur leader devra être une sorte de synthèse du profil amélioré de ces deux derniers présidents élus. Il pourrait tout aussi emprunter quelque chose à la rigueur de Margaret Thatcher et au sens du compromis d’Angela Merkel, ces deux leaders ayant en commun une forme d’ascèse et d’humilité personnelle qui cristallise un sens moral absolument irréprochable et nécessaire pour reconstruire une organisation fragilisée. Ce  leadership, féminisé, est sans doute la solution.

L’érection d’une telle figure dirigeante doit être portée par une stratégie ayant pour objectif immédiat le reflux de l’anti-libéralisme ambiant afin de reprendre le contrôle sur cette mauvaise séquence post-électorale, encore présente dans les têtes. Car si cela n’est pas fait, celle-ci pourrait se transformer en une déconfiture stratégique au long cours : défaite de la pensée et menace sur la survie même du libéralisme comme force politique majeure dans la partie francophone du pays.

Pour donner du sens à cette nouvelle orientation stratégique de nature à dégager les lignes de solution viables pour l’avenir, trois actions raisonnées s’imposent :

Colmater les brèches

La famille libérale est toujours fragmentée. Certains segments issus de la droite radicale ont formellement disparu ou implosé. D’autres tentent de vivoter isolément  dans un contexte globalement délétère mais leurs membres conservent une réelle capacité de nuisance et des relais sociaux non négligeables. Seul, le MR résiste et essaye de garder pourrait-on dire l’église au milieu du village. Mais cela n’est pas sans conséquence. Il reste tiraillé sur son aile gauche, socio-écolo compatible incarnée d'une certaine manière par Christine Defraigne et Jean-Luc Crucke. Sur son aile droite, nombreux sont ceux qui n’ont pas voulu commettre la même imprudence qu’Alain Destexhe et attendaient de voir ce que donnerait cette tentative d’émancipation politique. Même si l’opération a débouché sur un échec électoral retentissant, elle a néanmoins généré des sentiments troubles dans les rangs et surtout jeté un doute à l’extérieur sur la capacité du MR à incarner une ligne de droite conservatrice ferme et claire.

Un autre niveau de difficultés réside dans l’atonie traditionnelle du débat politique interne qui n’a par exemple pas permis d’engager le débat de fond sur l’inventaire post-électoral. L’absence d’un tel débat pourtant nécessaire conduit à une forme de torpeur organique généralisée, renvoyant faussement l’image d’un parti mou, relativement invertébré, rétif aux changements, incapable d’affronter ses propres faiblesses et de les corriger, ce qui est un comble pour un mouvement dit « réformateur ». Naturellement, une telle interprétation de la situation expose le parti à un risque de ramollissement voire d’endormissement à moyen terme. Mais la menace la plus grave  concerne le progressif délitement de ce que le philosophe Spinoza appelerait son conatus, c'est-à-dire sa  capacité à persévérer dans son être en tant que cet ensemblier qui fait cohabiter des forces locales hétéroclites, de corporations et d’obédiences diverses réunies autour d’intérêts politiques ayant fait l’objet de consensus locaux. Le fait que des alliances à géométrie variable ainsi que des arrangements protéiformes voire problématiques environnent autant et en permanence les agissements des mandataires locaux a fini par plomber la capacité de clarté et de cohérence nécessaire pour donner du sens à ce patchwork organisationnel qu’est le MR.

Tous ces points de fragilité génèrent une autre faille structurelle logée au cœur même de l’organisation du parti : l’absence d’un leadership interne capable de retisser ces liens qui se désagrègent ici et là, de relier ses deux bords à une nouvelle dynamique idéologique et de se projeter par-delà l’espace étroit du MR pour construire une nouvelle architecture politique de la famille libérale, celle à partir de laquelle il deviendra possible d’engager un vrai dialogue avec la société des citoyens qui émerge et est, pour l’instant, habilement préemptée par Écolo et le Vlaams Belang.

Retourner les idées

Il faut dire les choses froidement : la mauvaise performance aux dernières élections  prouvent bien qu’il y a un recul des idées libérales et conservatrices au sein de l’opinion. D’une certaine manière, la défaite électorale est également une défaite de la pensée. Étant donné que les autres formations de droite ont renoncé à la réflexion par opportunisme, amateurisme, affairisme ou simplement par manque de ressources, seul le centre d’études du MR et les contributions des intellectuels libéraux extérieurs aurait pu contribuer à apporter de nouvelles idées pour dégager une vision libérale francophone adaptée à la nouvelle sociologie électorale. Ce fut un rendez-vous manqué dont on parle peu qui prend pourtant une importance considérable dans l’analyse de la défaite libérale. La faute ne revient pas principalement à la petite équipe du Centre Jean Gol. Elle est profondément liée au peu d’intérêt que les centres d’études et les idées en général occupe au sein des partis politiques francophones, à l’exception notable du PS. Ce centre, comme les autres, a souvent été réduit à des taches banales de soutien à la communication, de rédaction des programmes , d’animation de conférences et de formations internes, le tout avec très peu de personnel. Et pourtant, des moyens d’envergure et de qualité aurait dû et devrait être mobilisés pour en faire la tête de pont des communicants et des acteurs de terrain.

C’est ce manque de pro-activité intellectuelle qui a empêché toute forme d’anticipation d’une analyse objective du vote actuel. Une telle analyse aurait pourtant permis de se rendre compte que le comportement électoral a profondément muté, qu’il est devenu mobile, fragmentaire, structuré en micro-constellations, qu’il ne répond plus aux stimuli traditionnels et ne comprend plus le vieux langage politique. Dans le même temps, ou plutôt en raison précisément de cette nouvelle configuration, de nouvelles composantes sociétales ont émergé en Wallonie et à Bruxelles. Il est temps d’élaborer une offre politique libérale adaptée à leurs profils respectifs.

Ainsi en est-il par exemple de l’orientation de la question sensible de la politique migratoire. Par-delà l’ambiguïté de la célèbre formule « humaine et ferme », la politique migratoire a besoin d’une réponse libérale plus complète et mieux articulée capable de mettre en évidence le potentiel économique des entrepreneurs immigrés, des migrants, des expatriés et des entreprises belges tournées vers l'international en cohérence avec la politique étrangère, singulièrement le volet de la Coopération au développement. Elle pourrait tout aussi aborder la question de la diversité, et singulièrement celle du port du voile avec lucidité et respect non seulement de la vie privée mais également des valeurs d’une laïcité ouverte, positive, non restrictive, l’ensemble séparé des dérives intégristes de tous bords. La nouvelle droite sociale et conservatrice qui est appelée à triompher dans les années à venir est celle qui saura intégrer les immigrés, toutes générations confondues, comme des garants à part entière de la préservation des valeurs de la vie commune. Il s’agit d’apprendre à apprivoiser et à dialoguer avec cette nouvelle génération conservatrice. .

Il en est de même de la conscience écologique qu’il faudrait désormais inscrire au centre de toute réflexion politique quelle qu’elle soit. Il n’est plus possible de la traiter de manière résiduelle ou comme un simple appoint au programme électoral. Elle doit désormais traverser toute la stratégie politique libérale au même titre que l’éthique et la transparence ainsi que la question de l’égalité homme-femme et de la diversité en général. Et c’est en cela que l’approche libérale pourrait complètement modifier la perception de la transition écologique et mieux l’accompagner. L’écologie est une affaire trop sérieuse pour la laisser entre les mains des seuls idéologues. Et il est à peu près certain que par leur art reconnu de mettre en œuvre des politiques économiques maîtrisées, les libéraux constituent la catégorie de politiques la mieux outillée pour s’occuper efficacement de la transition écologique en cours.

Enfin, un des principes fondateurs du libéralisme qui touche à la liberté d’entreprendre doit aujourd’hui être réinvesti par le politique. C’est en ce sens que le libéralisme politique, incarné par les formations politiques et des intellectuels engagés, se sépare et doit reprendre le contrôle du libéralisme économique et ses avatars (néo-libéralisme, ultra-libéralisme, mondialisation, etc.). La régulation doit redevenir le maître mot de l’action politique libérale. Les dégâts causés par la dérégulation qui profitent principalement au GAFA(N) sont d’une telle ampleur qu’il faut résolument accepter d’y faire face de manière déterminée et décomplexée. Il en va de même pour l’évasion fiscale ainsi que l’enrichissement outrancière d’une infime minorité de riches au détriment du reste des citoyens et du bien commun. La finalité de cette nouvelle forme de régulation  dépasse donc le cadre purement économique et idéologique parce qu’il affecte le cœur même de notre vivre ensemble : la préservation progressive du principe d’égalité qu’Alexis de Tocqueville tient pour le cœur battant de la vie démocratique.

Préparer un contrat social alternatif

Enfin, il y a cette obsession pour l’exercice du pouvoir à tout prix et à n’importe quel niveau. Certes, le propre d’un parti politique est d’aspirer à gouverner dès que possible. Mais ce but fondamental ne peut être décorrélé de la question de l’évaluation du coût d’opportunité. Une bonne appréciation de ce double paramètre aurait dû conduire à éviter d’aller aux élections en position de faiblesse. En effet, traîner le fardeau de diriger des gouvernements minoritaires en affaires courantes aussi bien au niveau fédéral que régional a pesé lourd dans la défaite électorale. Persévérer à traîner ce boulet encore aujourd’hui a quelque chose de politiquement suicidaire même si cela s'effectue par la force des choses. Quoi qu’il en soit, le spectacle des dirigeants du MR atones dans un premier temps puis, par un heureux concours de circonstances, obligés de négocier en position de faiblesse leur entrée dans les différentes majorités a été vécu avec amertume, mélancolie, tristesse et résignation chez la plupart des libéraux. Or il faut avoir le courage de renoncer au pouvoir si les conditions ne sont pas réunies pour peser et faire avancer ses idées propres. C’est en ce sens que la démarche audacieuse des dirigeants du CDH comporte un certain intérêt.

A quoi sert-il, pour une force politique majeure, de chercher à participer à la formation d’un gouvernement si elle n’en est pas une des forces motrices ? Certes, il y a cette idée que sans une participation au pouvoir, le MR que les mauvaises langues désignent comme une sorte de « conglomérat de petits marquisats locaux » ne survivrait pas. Mais raisonner en ces termes, c’est précisément ne rien retenir des leçons qui précèdent. Bien au contraire, l’on se priverait d’une réelle opportunité pour prendre du champ, faire son autocritique, prendre le pouls des nouvelles vibrations citoyennes, économiques, sociales et culturelles, élargir ses horizons, réunir toutes les forces internes et environnantes utiles, affûter ses idées. L’idée est d'entrer activement en dialogue avec la nouvelle société, parler avec toutes les forces vives et populaires sans exclusive, des entrepreneurs aux chômeurs et aux seniors fragilisés en passant par les initiateurs de Start Up innovantes, les influenceurs du web et tous les autres acteurs locaux de l’économie de la connaissance et du numérique. Le but est d’élaborer un nouveau contrat social comme projet alternatif de gouvernance .

Très opportunément, cette idée de contrat social est à mûrir au sein d’une famille libérale rassemblée. Certes, une telle approche inclusive ne saurait faire l’économie d’un effort de transcendence des querelles de chapelles et d’oubli des vieilles rancœurs. Mais elle permettra, au bout du compte, de ratisser large, d’élargir précisément la base électorale libérale francophone qui ne cesse de se réduire comme une peau de chagrin. Elle donnera surtout l’occasion de casser les codes habituels dont on fait usage abusivement pour déclasser les libéraux de la bataille morale, essentielle en politique. L’objectif est donc de conjurer cette perception négative du concept « libéral » aujourd’hui assimilé à une forme d’injure et ressentie comme la désignation de quelque chose qui rime avec égoïsme, cynisme, mépris de classe, repli identitaire, haine du vivre ensemble, filouterie fiscale, etc.

Une telle perception fait des dégâts considérables auprès des plus faibles et une grosse partie de la classe moyenne en cours d’appauvrissement généralisé. C’est le résultat d’une savante construction intellectuelle largement routinisée par une partie dominante des médias et des acteurs sociaux. Il est temps de subvertir cette perception, de reprendre les choses en main et d’installer la bataille morale au centre du dispositif de reconquête des cœurs et des esprits par les libéraux eux-mêmes avec de nouvelles idées à faire prospérer. Le libéralisme a encore un bel avenir. Celui-ci est politique. Il est plein de promesses. Il incarne complètement la forme dominante de l’histoire actuelle. Il appartient aux acteurs politiques de l’apprivoiser, de la réinventer, de la disséminer à travers les discours, les lois, les politiques publiques, les accords et traités, les décisions et arbitrages et de s’en porter garants, sans transiger avec toute forme d’abus inhérente à toute entreprise humaine engagée au nom de la liberté.

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