Retour sur la rencontre entre Patrick Mennucci et Antoinette Rouvroy

De cet échange il me semble que nous pouvons en tirer quelques questions fondamentales pour l'avenir de notre société.

Concernant le terrorisme premièrement, la question est de savoir comment s'en protéger et quels moyens devront être mis en œuvre pour parvenir à cette finalité? A ces questions, Pattrick Mennucci invoque la loi sur le renseignement. Cette loi viserait donc à prévenir, traiter les conséquences d'un mouvement terroriste en marche.

C'est une première chose, cependant la question que je poserais est de savoir quels sont les moyens (humains, techniques, institutionnels, sociaux...) mis en œuvre pour 1) comprendre ce qui a conduit à cette réalité décrite (les causes), 2) tenter d'en entendre quelque chose, 3) prévenir la répétition de ce faisceau pathogène.

La loi de renseignement aurait pour but de prévenir les conséquences, de les traiter, qu'en est-il des causes? Il ne semble malheureusement pas que cette loi, même s’il est présente l’avantage de légaliser des pratiques jusqu’alors illégales, ne réponde à la question des causes. Plus encore, il semblerait y avoir un vide quant à la question de comprendre ce que ces mouvements viennent nous dire du passé et des conséquences de ce passé sur notre présent. Or sans tentative de compréhension des causes, multiples et complexes, qui ont généré cette expression violente, il semble difficile de croire en une quelconque possibilité de prévention ou de cessation de ses conséquences.

Deuxièmement, le débat a mis en exergue la question des outils de traitement des données et plus précisément la question des algorithmes. Il est aisé de comprendre les réticences du professeur Rouvroy, notamment en ce qui concerne les dérives de ce type de technique. Mais il me semble que le débat s'étend à bien plus que la loi sur le renseignement, que cette question s'étend à l'ensemble de la société, en cela qu'elle serait déterminante pour son avenir.

La question est celle de la place faite à la technologie, à la science et en particulier aux objets de la science. Quand la science développe, via ses outils, un langage qui n'est plus accessible à sa mise en mot, à sa mise en sens parlée quelles conséquences cela pourrait avoir sur nos vies, vie de sujets subjectifs et non d’objets mécaniques prévisibles?

Que nous dit l'utilisation des algorithmes dans la loi sur le renseignement, si ce n'est l'existence d'une omnipotence de la technologie qui aurait vocation à infiltrer tous nos systèmes, quelle qu’en soit leur nature. Et quel risque cela peut-il représenter.

Le risque serait "que nous ne soyons plus jamais capables de comprendre, c'est à dire de penser et d'exprimer, les choses que nous sommes cependant capables de faire. En ce cas tout se passerait comme si notre cerveau, qui constitue la condition matérielle, physique, de nos pensées, ne pouvait plus suivre ce que nous faisons, de sorte que désormais nous aurions vraiment besoin de machines pour penser et parler à notre place. S’il s’avérait que le savoir (au sens moderne de savoir-faire) et la pensée se sont séparés pour de bon, nous serions bien alors les jouets et les esclaves non pas tant de nos machines que de nos connaissances pratiques, créatures écervelées à la merci de tous les engins techniquement possibles, si meurtriers soient-ils. » (Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, p. 36).

Quand nous ne sommes plus capables d’accéder au sens, de comprendre activement un phénomène, c’est en partie à l’aliénation et la déresponsabilisation que nous courrons. D’où une crainte légitime vis-à-vis de l’utilisation de ces outils. Plus profondément encore il est question au travers de ce débat de la manière dont nos sociétés aujourd’hui traitent les crises, traitent la violence, traitent la penser, un traitement où sont de plus en plus absentes les valeurs humaines, valeurs qui sembleraient avoir été chassées par l’omnipotence du pragmatisme libéral, financier et algorithmique (les deux étant deux faces d’un même processus).

Pour finir, la question que m’a posé ce débat, est de savoir de quoi cette loi sur le renseignement est-elle le symptôme ? La question de l'utilisation de la technologie algorithmique, des sciences, est-elle LA réponse apportée aux défis de notre siècle ? Cette réponse serait-elle souhaitable ?

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