De l'objet de la "Soumission"

Avec ce billet je voudrais revenir sur l'ouvrage de Michel Houellebecq, "Soumission". Je pense que l'orage médiatique passé, la polémique atténuée par les actualités qui se chassent les unes les autres, il est nécessaire de revenir sur ce travail.

La lecture que je livre ici, ma lecture, est par nature subjective et n'engage que moi. Outre les polémiques nées autour de la place de la réligion dans cet ouvrage, de la place donnée aux femmes, j'y ai vu bien plus.

Ce que j'y ai vu c'est un portrait de notre société actuelle, de ses moeurs, de ses valeurs. Ce que j'y ai vu c'est un portrait peu glorieux de ce que nous "sujet" nous sommes devenus, entrain de devenir, ou effrayés de devenir mais enclain à l'être.
Nous pouvons au fil des pages découvrir un homme, qui comme bien d'autre, est face à la confrontation de deux mythologies de la civilisation : la société traditionnelle où l'individu définit son identité par rapport au groupe auquel il appartient et dont il doit, pour exister en tant que sujet intégrer les normes, et la société moderne où c'est la construction, la réalisation personnelle singulière qui témoignera d'une accession à l'identité. François est présenté comme coupé de sa famille, sans lien affectif durable où le caractère de l'attachement et le désir sont toujours éphémères car jamais comblés (il consommera par ailleurs les femmes comme il consomme ses plats tout-préparés, en essayant de combler un désir qui s'est déjà fait chasser par un autre qui se fait déjà sentir). Il est sujet mais sujet indéfini, sans lien, sans attache, un homme seul produit d'une société qui valorise la consommation au détriment de l'être.

Le grand talent de Houellebecq a été de décrire avec autant de justesse le délitement du pacte que toute civilisation doit sceller pour se maintenir en vie : un être seul ne peut trouver, donner sens à son existence et aucune possession ne paliera à la question du sens de notre existence.

Or, ce que montre François, en nous donnant à voir son monde, c'est un pacte familial, social, qui s'est rompu. Derrière cette rupture, ce qui se dessine c'est une société "auto-centrée" qui ne lit plus le monde qu'au travers de son prisme narcissique, une société utilitariste qui consomme l'autre (pour François les femmes), la religion, la politique, sans rien en garder, sans rien en intégrer. François met en scène une incorporation du monde sans fin car rien ne laisse jamais de trace, avec pour seul objectif de toujours ce remplir à nouveau de nouveaux désirs, nouveaux objets,  pour tenter inlassablement de rompre l'angoisse qui le dévore, de rompre cette démangeaison rageuse qui vient de son abyssal vide intérieur, de son narcissisme desaffecté qui ravage son enveloppe cutanée.

Ce que nous livre le personnage de François au travers de son histoire, c'est l'âge d'or d'une société en perte de valeurs (humaines, politiques, morales...), qui ne considère plus la contre partie de l'existence de ses droits, à savoir ses devoirs. Une société en crise où les citoyens ont abandonné la scène politique à d'autres qu'ils pensent expert, une société qui a abandonné le devoir de penser, et des politiques qui ont oublié qu'ils n'ont le pouvoir qu'ils ont que parce qu'ils sont censés représenter le peuple qu'ils se devaient d'écouter et qu'il n'écoute plus car ils pensent mieux savoir. Houellebecq met en scène la désagrégation, le démentellement du lien à l'autre (l'autre familial, l'autre social).
Dans cette société que Houellebecq nous donne à voir, on constate que les choix les plus importants pour un individu, une société, tiennent à très peu de choses, où plus simplement à ce que narcissiquement, égocentriquement cela pourrait nous apporter de confort dans notre petite vie. Ainsi, les choix qui fut un temps auraient pu indigner sont finalement banilisés, car il y a disparition, effacement du sentiment de responsabilité (responsabilité individuelle et collective) d'un tout qui nous dépasse.

Et finalement la religion n'apparaît pour moi non pas comme le thème majeur de son ouvrage, mais comme une simple coquille vide, une peau de chagrin, que les hommes manipulent. Et à l'heure où l'on entend parler de laïcité à tout va, on observe un retour du religieux puissant mais un religieux instrumentalisé, esclave de notre infini égocentrisme, à  notre perte d'un sens profond d'un tout universel dont nous avons oublié l'existence. Alors oui soumission il peut y avoir, mais je ne pense pas que c'est de la soumission à une religion dont Houellebecq parle, pour moi, ce dont il parle c'est la soumission à nos plus bas instincts.

Quant à la fin de l'ouvrage, en étant écrite au conditionnel, elle nous interpelle de façon surprenante, nous demandant de nous questionner, nous lecteur sur ce personnage dans lequel nous pourrions au fond tous nous reconnaitre. Houllebecq nous donne à "nous" voir, il a crée au travers de cet ouvrage un miroir grossissant de nos plus bas instincts, nous y confrontant et nous demandant de prendre nos responsabilités pour enfin répondre à la question : qui voulons-nous être? Sommes-nous tous des "François", ou sommes-nous un Huysmans qui a su trouver le chemin de la réconciliation entre la reconnaissance de nos plus bas instincts, de nos pulsions destructrices , et la mise en sens par la représentation symbolique.

Le rationalisme n'est pas l'énemi du symbolisme, l'un peut servir à métaphoriser l'autre pour assurer la possibilité d'une transformation.

 

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