République, Démocratie et citoyen : de la possibilité de leur incarnation

 

République, Démocratie et citoyen : de la possibilité de leur incarnation

 

République, démocratie, citoyens, politique, ces mots ont-ils encore aujourd’hui un sens qui permet d’unir une société d’hommes? Montesquieu, dans De l’Esptit des Lois (1748) présentait l’Etat comme une « totalité » constitué par la nature du gouvernement et de son principe. Sa nature est ce qui le fait être tel, son principe la passion qui le fait agir. La nature du gouvernement précise qui détient le pouvoir et comment ce pouvoir est exercé. Son principe pénètre quant à lui le contrat qui régit le rapport des hommes et qui définit les règles qui ont vocation à soutenir la forme politique à laquelle ils sont soumis. Concernant la forme républicaine qui nous intéresse ici (l’une des trois formes décrite par Montesquieu), la nature de ce type de gouvernement repose sur la souveraineté du peuple, et son principe, sa passion spécifique dit Montesquieu, est la vertu. Par vertu nous pouvons comprendre la nécessité d’un sacrifice des passions propres du sujet au bien public. Pour lui, il est fondamental de maintenir l’unité de la nature et du principe, car ce serait cette cohérence-là qui commanderait le sort d’un Etat. Dès lors, s’il y a transformation au sein de la nature ou du principe  qui forme ce « tout » de l’Etat, l’issu peut- être le déclin de la forme originaire du gouvernement en question.

Que peut-on dire aujourd’hui de l’équation Républicaine ? Est-ce que la nature des variables (souveraineté du peuple, qualité du contrat social, valeurs…) permet encore d’aboutir au résultat républicain ? Suffit-il de brandir notre héritage culturel au travers de l’utilisation répétée  des mots « Lumières », « démocratie », « liberté », « république » pour les rendre viables ?  Avons-nous encore suffisamment de vertu, de valeurs collectives et partagées pour faire vivre la république à fin qu’elle ne demeure pas un concept désincarné ?

Pour tenter de répondre à cela nous essayerons tout d’abord de revenir sur la démocratie et ses principes fondateurs. Dans un second temps nous tenterons de dégager les principes qui aujourd’hui, vectorisent notre société, et ce au travers de ses acteurs : les politiques, les citoyens et les médias. Pour en conclusion tenter de répondre à la question de savoir si notre société peut, demain, accoucher de la République.

 

Du gouvernement républicain et de la démocratie

Les raisons de la représentativité selon Montesquieu 

« Lorsque, dans la république, le peuple en corps à la souveraine puissance, c’est une démocratie". « Le peuple, dans la démocratie, est à certains égards, le monarque ; à certains autres, il est le sujet. Il ne peut être monarque que par ses suffrages qui sont ces volontés. »

Montesquieu (chapitre II, livre deuxième) préconise donc une démocratie représentative, représentativité qu’il justifie ainsi « de même le peuple qui a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestion des autres, n’est pas propre à gérer par lui-même. ». Le peuple abandonné à lui-même serait pour lui un peuple de passions, irraisonné, incapable de raison. Par ailleurs, comme dans une volonté de rééquilibrage il reconnait au peuple une capacité naturelle à élire, le peuple est « admirable pour choisir ceux à qui il doit confier son autorité ».

On peut malgré tout se demander en quoi les représentants élus du peuple seraient quant à eux immunisés contre les passions qu’il attribue au peuple ? En effet ne pourrait-on pas envisager que ces « passions », inhérentes à la condition humaine, se retrouvent également chez les hommes politiques?

Des passions de Montesquieu aux pulsions instinctives de Freud 

Dans Malaise dans la civilisation S. Freud fait le constat suivant: « (…) il est impossible de ne pas se rendre compte en quelle large mesure l’édifice de la civilisation repose sur le principe du renoncement aux pulsions instinctives, et à quel point elle postule précisément la non-satisfaction (répression, refoulement ou quelque autre mécanisme) de puissants instincts. Ce « renoncement culturel » régit le vaste domaine des rapports sociaux entre humains ; et nous savons déjà qu’en lui réside la cause de l’hostilité contre laquelle toutes les civilisations ont à lutter ».

L’enjeu primordial pour parvenir à la constitution d’un gouvernement républicain, semblerait résider dans la stratégie choisie pour parvenir à canaliser ces « pulsions instinctives », « passions privées », et à organiser un renoncement qui seul peut permettre le maintien de cette forme.

Cependant, si tout homme est soumis à la pression de ces instincts comment comprendre que certains acceptent d’y renoncer afin d’assurer le renoncement de tous les autres ?

 

L’appel de la vertu 

Montesquieu en appelle à  la « vertu » : « dans un Etat populaire, il faut un ressort de plus, qui est la VERTU ». Ce qu’il nomme la vertu dans la république, est définit dans la partie Avertissement de l’auteur où il écrit qu’elle « est l’amour de la patrie, c’est-à-dire l’amour de l’égalité », précisant que « ce n’est point une vertu morale, ni une vertu chrétienne ; c’est la vertu politique ». Il insistera à plusieurs reprises sur la distinction fondamentale entre vertu et morale. L’homme politique doit donc être un homme de vertu « qui aime les lois de son pays, et agit par l’amour des lois de son pays ».

La vertu est le fondement du gouvernement républicain car dans « le gouvernement populaire celui qui fait exécuter les lois sent qu’il y est soumis lui-même, et qu’il en portera le poids ». L’universalité de la loi, l’égalité entre les hommes, impose une forme de vertu. Montesquieu illustre ses propos en faisant référence au déclin de Rome « Quand Sylla voulut rendre à Rome la liberté, elle ne put plus la recevoir ; elle n’avait plus qu’un faible reste de vertu, et, comme elle en eut toujours moins, au lieu de se réveiller après César, Tibère (…), elle fut toujours plus esclave ; tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie ». 

A ceci il ajoute, « Les politiques grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissaient d’autre force qui put les soutenir que celle de la vertu. Ceux d’aujourd’hui ne parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses et de luxe même ».

Cet énoncé se présente comme un avertissement aux fins de la préservation de l’Etat républicain : à partir du moment où la valeur « monétaire » deviendrait la valeur ressort du gouvernement, le risque serait l’expansion d’un « désamour » de l’égalité, de la loi qui contraindrait son accumulation. Or selon lui, si la vertu cesse, « l’ambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l’avarice entre dans tous. Les désirs changent d’objets : ce qu’on aimait, on ne l’aime plus ; on était libre avec les lois, on veut être libre contre elles. Chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître ; (…). Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public ; mais pour lors le trésor public devient le patrimoine de particuliers. La république est une dépouille ; et sa force n’est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous. »

Lorsque la valeur « finance », devient seul objet d’amour en lieu et place de l’amour des lois et de l’égalité, c’est tout un système qui est contaminé, et il ne suffit pas alors de s’attaquer comme le dit Montesquieu aux « tyrans ». C’est aux principes mêmes qui soutiennent ce système qu’il faut s’attaquer en se servant du ressort de la vertu politique, de l’amour pour la loi.

Alors comment doit se faire cette loi : pour Montesquieu non seulement les lois doivent se rapporter à la nature et au principe du gouvernement qui est établi mais elles doivent être « relatives au physique du pays, au climat (…)au genre de vie des peuples, à la religion des habitants, à leurs inclinations, (…), à leurs mœurs, à leurs manières » (livre I, chapitre 3).

Il faut donc qu’il y ait un rapport entre les représentants et les représentés, que les représentants soient suffisamment à l’écoute de leur terrain pour que l’Esprit des lois soit conforme à l’expérience vécue du peuple, au terrain sur lequel émerge le gouvernement. Ce sont ces rapports de réciprocité, entre les représentants, le peuple, le territoire, la forme du gouvernement, qui constituent un tout, un Etat permettant de faire société.

Ce ressort est-il encore aujourd’hui observable dans nos sociétés ? Plus précisément est-ce que la raison d’être du système représentatif, c’est à dire l’incapacité du peuple à s’élever au-dessus de ses propres passions, et réciproquement la capacité de ses représentants à disposer de cette qualité, est toujours soutenable?

Qu’est-ce qui peut-nous garantir que nos représentants sauront mieux que le peuple- citoyen, s’élever au-dessus de leurs passions ? Comment lutter contre la corruption, le désir de pouvoir, quand l’objet « monnaie » s’est muté en valeur universelle ?

 « La brigue est dangereuse dans un sénat ; elle est dangereuse dans un corps de nobles : elle ne l’est pas dans le peuple, dont la nature est d’agir par passion. Dans les états où il n’a point de part au gouvernement, il s’échauffera pour un acteur, comme il aurait fait pour les affaires. Le malheur d’une république, c’est lorsqu’il n’y a plus de brigues ; et cela arrive lorsqu’on a corrompu le peuple à prix d’argent : il devient de sang-froid, il s’affectionne de l’argent, mais il ne s’affectionne plus aux affaires : sans souci du gouvernement et de ce qu’on y propose, il attend tranquillement son salaire. » (chap2, livre deuxième).

Rappelons ce que disait Kant dans Critique de la raison pure : « Le pouvoir, la richesse, la considération, même la santé (…) engendrent une confiance en soi qui souvent aussi se convertit en présomption, dès qu’il n’y a pas une bonne volonté pour redresser et tourner vers des fins universelles l’influence que ces avantages ont sur l’âme, et du même coup tout le principe de l’action »(p.268).

Dans la mesure où le peuple est inapte du fait de ses passions (Montesquieu), où les représentants sont tout comme le peuple des êtres humains, confrontés comme le peuple à ce que Freud nomme « les instincts », dans la mesure où les représentants sont détenteurs du pouvoir de représentation, et où ce pouvoir peut « être convertit en présomption », comment alors préserver la vertu ? Comment préserver nos droits tout en continuant à respecter nos devoirs républicains ? Les acteurs sociaux actuels (politiques, citoyens, médias) sont-ils à la hauteur de l’œuvre républicaine ?

 

Les acteurs du pouvoir : représentants politiques,  peuple citoyen et médias 

Les représentants politiques : de la nature de la représentativité moderne

« Ils promettent puis ils trahissent », voici à peu près ce qui ressort du débat public lorsque le peuple est amené à qualifier ses gouvernants. A cela s’ajoute la colère, la déception, le sentiment d’avoir été berné avec comme conclusion une sentence assassine, « nous n’y croyons plus », ou « droite-gauche ce sont tous les mêmes ». Que dit ce discours des gouvernants, de leurs valeurs ? Comment pourrait-on aujourd’hui comprendre cette fracture entre le peuple et ses représentants ? Cette fracture vécue ne serait-elle pas le symptôme d’une vertu, d’un devoir démocratique, viciés par nos faiblesses, par « nos puissants instincts » ?

 

Dérive du système représentatif : les représentants en représentation

Le système représentatif repose sur le principe d’une délégation du pouvoir : ceux qui gouvernent, gouvernent « au nom de » c’est-à-dire le peuple. Ceci induit une écoute du peuple dont ils doivent représenter les voix, dont ils doivent faire la synthèse pour parvenir à définir « l’intérêt général ». Mais cela suppose aussi que les représentants restent à l’écoute, et ne s’approprient pas le pouvoir, le savoir, qu’ils ne se délestent de leur devoir de représentants. L’équilibre est donc précaire car ce système suppose le sens du devoir, de la vertu, de l’intérêt général et l’intériorisation par les représentants qu’ils gouvernent au nom de ceux qu’ils représentent.

Or, les luttes partisanes, les déchirures au sein même des partis, les multiples attaques narcissiques dans le but d’égratigner la popularité de l’adversaire du jour, mettent en scène des gouvernants qui ne semblent plus travailler dans l’objectif de construire ensemble une vision pour notre société et qui ont oublié d’avoir le peuple pour référant.

Il semble y avoir au sein de cet organe trop d’énergie perdue, trop de réflexions gâchées au profit d’une lutte de clans dont ils sont les metteurs en scène et dont les médias sont les producteurs : nos représentants sont en représentation.  

L’organe politique, tous partis confondus, semble ainsi s’être désolidarisé du corps social dont le cœur citoyen peine à battre, dont la parole citoyenne peine à se frayer un chemin (cf : barrage de Sivens). Comment alors peuvent-ils continuer à assurer leur fonction de représentants ? De quoi demeurent-ils les représentants ?

 

Une représentation fusionnelle miroir de nos vices ?

A se déchirer, se fracturer, se discréditer et se perdre dans ses luttes narcissiques,  leur course au pouvoir,  ils semblent représenter ce qui nous mine, nous sépare. Ils deviennent le reflet, au sein de leur microcosme, de ce qui nous déchire, mais est-ce vraiment cela que l’on attend de nos élus ? Est-ce cela que l’on attend du système  représentatif ? Voulons-nous d’une représentation-fusion où le corps du peuple et celui de nos représentants ne ferait qu’un ? Nos gouvernants mettent en scène, et donnent à voir sur la scène publique, nos plus bas instincts, nos vices et nos propres conflits à la fois publics et privés, n’est-on pas en droit d’attendre autre chose ? 

Savent-ils que ce que nous voyons d’en bas ce sont leurs courses folles pour l’accession au pouvoir qui semble s’être transformé en fin en soi. Savent-ils que ce que nous voyons d’en bas rime avec manipulation, mensonge, stratégie, mauvaise foi, tout ce qui en soit caractérise ce que dans notre intimité de sujet nous avons tant de mal à dépasser. Voilà une première désillusion, ils nous incarnent certes mais ils incarnent ce qu’ils avaient le devoir de combattre. Car n’oublions pas une chose, aux origines du système représentatif n’y avait-il pas l’idée maîtresse que ce qui légitimait la représentation, était justement l’incapacité des citoyens à s’élever au-dessus de « leurs passions » dans le but de promouvoir l’intérêt général ? Mais alors les modalités d’exercice du système représentatif aujourd’hui ne sont-elles pas en contradiction totale avec la justification de ses origines ?

 

Impuissance face à un monstre économique qui nous dévore

Ajouté à ces guerres narcissiques, coupées de la défense de l’intérêt général, ils nous donnent à voir, quand action a été décidé, une profonde impuissance. Impuissance qui paraîtrait tenir, à l’un des ennemis identifiés : la mondialisation et son libéralisme économique. Voilà un ennemi roublard, difficilement palpable, difficilement figurable. Quel visage à cet ennemi ? Où se situe-t-il ? Et comment, un Etat seul, peut lutter contre un processus global ? Quelles conséquences la déclaration de cette guerre « à la finance », au « libéralisme sauvage » ou au « libéralisme » tout court, pour la classe politique ? Cela nourrit l’idée que la politique est impuissante, qu’elle ne dispose plus des leviers nécessaires, qu’elle se réduit à une peau de chagrin, le chagrin du peuple…N’est-il pas dès lors compréhensible que nous ne voulions plus nous identifier à ceux qui représentent l’impuissance, dans un monde où justement ce qui prime est la performance ? N’est-il pas dès lors compréhensible que nous tournions le dos au collectif qui a perdu de son superbe, pour nous replier sur ce que nous croyons maîtriser, c’est-à-dire nous-mêmes et notre champ personnel d’action ? N’est-ce pas un des facteurs du recul du sentiment du collectif, de l’engagement dans le collectif social?

De plus, si au lieu de se donner la mission purement électorale de vouloir abolir un système, nos représentant essayaient de se donner les moyens de comprendre ce qui le rend viable, voir exponentiel ? S’ils se donnaient les moyens de prendre le recul nécessaire pour questionner les valeurs entretenues par ce système néolibéral. Ces valeurs sont-elles compatibles avec le développement d’une société à visage humain, d’une société dite « républicaine ». Et en tant qu’acteur politique se questionnent-ils sur leur vertu en tant qu’ « amour de la loi »?

Ne serait-ce pas ce manque de valeur, cette urgence à convaincre, ce « laisser-faire » des vices propres à notre condition qui nourrissent ce système qu’ils se disent vouloir combattre ? Existe-t-il encore des valeurs fédératrices pour nous permettre de nous élever au-dessus de notre narcissisme ?

Quand on observe aujourd’hui le développement croissant d’une sorte d’éthique des particularismes, éthique en économie, éthique médicale, éthique génétique… on peut en douter… Que viennent dire ces mouvements singuliers? N’est-ce pas le signe d’une incapacité à fédérer la collectivité autour de valeurs communes ?

 

Ethique des particularismes 

Deslandes Gislain questionne la relation entre vertu et fonction managériale[1], il se pose la question de savoir « qu’est-ce que l’éthique des vertus ? » en s’appuyant sur la pensée aristotélicienne. Selon-lui elle « ne se fonde pas sur un code moral fixé à l’avance, sur des principes intangibles, sur des codes ou des procédures, mais sur les vertus de l’agent ». Elle se réfère donc plus à « la conscience plutôt qu’à la loi morale. ». Il regroupe sous la notion de vertu « le courage, le sens du devoir, l’empathie, le sens de l’action, la justice, la capacité d’écoute, la tempérance, l’honnêteté, le sens de l’honneur, l’intégrité, la douceur, la tolérance, la sagesse… ». Il propose là une éthique particulière propre à un groupe  pour ensuite énumérer une série de comportement visant la performance de l’entreprise, ou par extension celle du système capitaliste.

Or le vrai enjeu ne serait-il pas justement de tenter de redéfinir des valeurs communes, générales et constantes, qui auraient vocation à constituer ce surmoi-collectif qui limite l’enfermement dans l’unique jouissance des affaires privées ?

Que vient nous dire ce retour à l’Ethique ? E. Entiquez[2] y voit le signe de « la perte d’un sens commun », « du déclin de ce que l’on peut nommer des identifications collectives unificatrices » (p.24). Les fondements transcendantaux ont selon-lui cédé la place  « à une société de l’individualisme où le plus essentiel pour chacun est « la jouissance dans ses affaires privées » et l’acceptation des « seules institutions qui permettent cette jouissance » (citant ici Constant). Il ajoute que « les individus ne veulent donc plus être assujettis à des règles formelles, ne désirent plus se sacrifier à un grand tout ». Il interprète cela comme la disparition d’une « morale prescriptive ou proscriptive » que l’Ethique vient aujourd’hui remplacer. Les individus ne sont selon-lui « plus dominés par des règles morales générales et constantes mais par des règles contingentes, liées à la situation du moment, et dont on  peut se défaire en changeant de groupe de référence et d’appartenance ». Ainsi pour lui, la prolifération des « petites éthiques » qui se « transforment en petites morales », « font de notre société celle d’un conformisme généralisé, extrêmement différencié, mais qui tourne autour d’un point commun : être le meilleur, le plus épanoui et le plus heureux de son groupe ».

Nous pouvons lire dans ses propos une forte critique de nos sociétés modernes qui ne sont plus une universitas. L’enjeu est de retrouver et de promouvoir des valeurs communes qui s’imposeraient à notre condition de sujet. Cela non pas dans un objectif individualiste, quantitatif, d’accroissement de notre puissance, mais dans un objectif de retour à un tout universel. Ce tout devrait avoir vocation à s’élever au-dessus des intérêts privés et permettre de définir un espace commun rendant possible la permanence de nos libertés et le respect de nos devoirs collectifs.

Cependant il nous faut nous rappeler que faire de ces valeurs, le cadre de référence de notre devenir sujet (politique, économique, citoyen, sujet..) demande un effort de chaque instant, repose sur une habitude au questionnement de ce qui motivent nos désirs, nos actions, car le vice intrinsèque à notre condition humaine n’est jamais loin. Maintenir ces valeurs, va à l’encontre même de notre condition d’homme, celle-là même qui ravive inlassablement nos pulsions archaïques, nos désirs égoïstes, désirs de toute puissance, désir d’immédiateté, désir de possession. Cela requière donc une vigilance personnelle, un combat de chaque instant, combat de sujet dans son environnement immédiat, mais aussi collectif. Et en cela la vertu, « l’amour de la loi », ne peut survivre, étendre ses vertueux effets, que si elle est le fruit d’un combat et d’une action personnelle partagée dans un collectif qui vise à soutenir sa survie par l’instauration d’un contrat limitant, qui devient un garde-fou contre les dérives humaines maintes fois expérimentées. Se maintenir en société repose aussi sur l’acceptation que les droits n’existent que parce que nous respectons nos devoirs.

 

Ainsi la scène publique est occupée par la représentation de nos représentants, accaparée par le théâtre de leurs conflits sur fond d’impuissance et du recul des valeurs républicaines. Ne serait-ce pas le signe d’un symptôme sociétal, celui de l’aliénation au monstre de nos passions, à ces attitudes égocentriques et leurs contradictions ? Ne serait-ce pas d’ailleurs cette soumission collective (tant du côté des représentants politiques, que des citoyens) à l’individu et son individualisme dévorant, qui fait aujourd’hui la force du Front National ?

 

Le cas du Front National

La vraie force de ce parti n’est-elle pas justement de donner l’illusion aux citoyens qu’ils sont entendus et in fine compris ? Que révèle les études faites sur le rapport de ce parti aux citoyens : que 43% des français considèrent que Marine Le Pen comprend les problèmes des gens, et 52% des ouvriers et des employés estiment qu’elle « comprend les problèmes des gens comme eux » (étude Ifop, novembre 2014). Que signifie ce « comme eux » ? « Des gens » qui se sentent écrasés par un discours politique qui les inonde de ses préconisations, un discours dans lequel ils ne reconnaissent pas leurs expériences vécues? Des citoyens qui se sentent privés d’un espace où déposer leur parole, celle-là même qu’ils n’imaginent plus en mesure de prendre ? Des citoyens dont la « désespérance » est toujours décrite, commentée par d’autres qu’eux même. Alors est-ce si étonnant que le Front National caracole en tête des intentions de vote ?

Qu’est-ce qui pousse les citoyens à adhérer à ce parti et qu’est ce qui les rend fidèles ? Sylvain Crépon dans son Enquête au cœur du nouveau Front national, explique que ce parti offre aux nouveaux membres une action concrète, des responsabilités, une possible investiture, et enfin du lien social, le sentiment d’appartenir à un collectif avec un avenir. En effet il explique que chaque réunion est suivie d’un pot convivial : « Le FN offre une sorte d’espace de socialisation particulièrement attractif pour des individus en quête de reconnaissance sociale et politique, mais aussi de sociabilité authentique ».  Or n’est-ce pas le réel manque que vient combler le FN, n’est-ce pas là sa stratégie : utiliser à son profit le morcellement du lien social ? Le FN propose par le biais de l’offre de ces espaces, la possibilité de combiner ses efforts avec les efforts des autres pour agir  en commun. Ces citoyens inaudibles au plan national par les représentants traditionnels, trouveraient donc ici un espace leur offrant une sortie hors de leurs micro-sociétés bien souvent gouvernées par la désillusion du politique, par le sentiment d’avoir été abandonnée par la nation.

Qu’est que cela vient nous dire : tout d’abord qu’il existe encore et toujours cette sociabilité démocratique si chère à Tocqueville. Que les citoyens disposent encore d’un souci du bien bien commun. Ce que cela vient nous dire aussi c’est que c’est sans doute sur ce terrain du comment faire lien, action en commun, association,  que les gouvernants doivent se mobiliser, mais pas seulement pour faire adhérer, surtout et avant tout pour faire cesser que les souffrances citoyennes, que les archaïsmes de notre condition, deviennent l’objet d’une stratégie politique,  un levier d’accès à l’exercice d’un pouvoir qui serait fils de nos vices, et non pas de la vertu.

 

Comment lutter contre ce retournement qui se profile ?

Tout d’abord nos représentants ont le devoir de ne pas oublier qu’il y a derrière chaque système, des hommes qui le nourrissent, d’autres qui en manient les ficelles et d’autres encore qui l’exploitent au détriment d’une majorité qui le subit. Alors sans doute ils en viendraient à se poser une autre question relative quant à elle aux valeurs qui en tant que sujet, en tant que gouvernant, les animent... sur les forces qui les poussent à vouloir prendre cette fonction : suis-je suffisamment « vertueux » ?

Ensuite ne devraient-ils pas mener un combat pour réintroduire la vertu, en leur fonction, et en celle du cœur citoyen. Car comment ensuite demander au peuple d’avoir un comportement « vertueux » quand eux-mêmes ont tant de mal à s’arracher à leurs intérêts privés ? Ne devraient-ils pas au lieu de se battre pour arracher les citoyens au FN, se battre pour d’abord s’arracher eux-mêmes à leur égoïsme,  pour tenter de se donner la capacité de s’arracher à leur narcissisme ? N’ont-ils pas le devoir d’ édifier « un droit auquel tous- ou du moins tous les membres susceptibles d’adhérer à la communauté- aient contribué en sacrifiant leurs impulsions instinctives personnelles, et qui d’autre part ne laisse aucun d’eux devenir la victime de la force brutale, à l’exception de ceux qui n’y ont point adhéré » (S. Freud, Malaise dans la civilisation).

 A vous nos représentants n’attendez plus d’être touchés par la grâce des statistiques qui prédiraient des lendemains meilleurs, il vous faut malheureusement aujourd’hui retourner au fondement de votre fonction, sortir de ce présentisme qui nous immobilise, sortir de vos affaires qui asphyxie votre fonction, ils vous retourner au citoyen souverain. 

 

Si on se laissait rêver à une société où l’espace d’un temps indéfini nous nous interrogions sur les valeurs que nous voulons lui faire porter, quel visage voudrions-nous lui donner ?

 

Le devoir politique : l’institutionnalisation d’un espace de parole citoyen

La classe politique se doit de prendre conscience qu’elle a le devoir de représenter le peuple qui l’a élue et qui est par nature son référant. Elle doit prendre acte qu’en tant que représentante de ce peuple, elle a le devoir d’être à l’écoute de la parole de ce peuple et de porter ses voix plurielles. Or le schéma de communication ne semble plus fonctionner selon le principe de réciprocité. Le peuple semble être devenu inaudible. Excepté aux moments des élections, où le devoir citoyen est martelé, l’action d’électeur convoquée. Ce peuple est alors appelé à se mobiliser dans le silence privé des urnes. Alors quand les urnes sont boudées, c’est la contestation silencieuse qui est invoquée, c’est l’irresponsabilité citoyenne qui est critiquée. Le citoyen est coupable, coupable de son manque de vertu, de son manque de passion, d’engagement, coupable de ne plus s’indigner contre ceux qui gagnent du terrain en faisant les yeux doux à des valeurs contre-républicaines. Pour autant, est-on bien certain qu’un espace est encore donné à cette parole citoyenne ? Est-on bien certain, que l’organe politique assure encore son rôle de représentant des gouvernés ? Est-on bien certain que les gouvernants assurent encore leur fonction première : représenter le peuple souverain? Et peut-il y avoir encore du sens à mettre en lien souveraineté et représentativité, ou est-ce l’ultime paradoxe fou sur lequel ce cimente notre société?

Et si on permettait aux citoyens, à l’ensemble des citoyens dans des espaces publiques, dans un espace contenant, autres que la liberticide toile, de trouver à exprimer en leurs propres termes le contenu de ce qu’ils vivent pour tenter de déloger l’intérêt général de l’espace où il se confine, à savoir l’expérience vécue des citoyens ?

Certains intellectuels proposent l’institutionnalisation d’associations, d’assemblée citoyennes, propositions qui trouvent racine dans notre héritage intellectuel. Nous avons à repenser l’héritage de pensée qui est le nôtre, nous avons le devoir, ne l’oublions pas, de lever le voile de notre amnésie. Que disait par exemple Tocqueville sur la démocratie ? Il énonçait dans De la Démocratie en Amérique que « dans les pays démocratiques, la science de l’association est la science mère, le progrès de toutes les autres dépend des progrès de celle-ci » (p.625), il voyait dans ces réunions citoyennes, au plan communale, locale, des fabriques pour nourrir un « art de s’associer en commun ». Il y voyait là un moyen de lutter contre la centralisation du pouvoir aux mains de l’Etat, de conjurer l’emprise tutélaire. Pour lui « les sentiments et les idées ne se renouvellent, le cœur ne s’agrandit et l’esprit humain ne se développe que par l’action réciproque des hommes les uns sur les autres » (p.623), et c’est selon lui  « ce que les associations seules peuvent faire ». Ces associations sont décrites comme des écoles de démocratie où les citoyens « apprennent à soumettre leur volonté à celle de tous les autres, et à subordonner leurs efforts particuliers à l’action commune » (p.631).

Il faudrait délier l’expression, libérer la capacité à penser citoyenne, laisser la place à une culture vivante qui se ferait et se déferait  dans l’espace qu’on lui dédierait et qui la contiendrait… en lieu et place de son irruption violente et dévastatrice sur internet qui faute de cadre, de possibilité d’une mise en lien de sujet à sujet, génère confusion et désordre. Apprendre à penser, nécessite qu’on offre la parole pour que cette pensée puisse dans le lien à l’autre et aux autres « être en train de se faire ». Alors peuple es-tu près ?

Aujourd’hui peut-être pas encore, mais pensée faisant… nous pouvons croire en cela.

 

Peuple vertueux ?

Peuple pris au piège d’une délégation de sa parole

Nous citoyens nous semblons pris au piège d’un système qui nous dépasse, prenant tour à tour le nom de mondialisation, de capitalisme, de néolibéralisme…. Mais comment lutter contre quelque chose qui ne peut être territorialisé, représenté ? Quand un candidat aux élections présidentielles dit « mon ennemi c’est la finance », et que cette déclaration est perçue comme le facteur de sa victoire, qu’est-ce que cela dit de l’état de notre société et du traitement que nous citoyens nous faisons de la parole politique ? Prendre pour ennemi la mondialisation, la spéculation financière c’est chercher un responsable impossible à combattre car irreprésentable. Sommes-nous devenus des Don Quichotte : des rêveurs idéalistes, irraisonnés, des justiciers autoproclamés ?

Croire en ce combat et faire de ce combat la raison d’une adhésion, n’est-ce pas aussi une façon pour nous citoyens, de nous maintenir dans une délégation de nos responsabilités ? Qu’est-ce que cela dit de notre espèce citoyenne : que nous sommes encore dans l’attente d’un homme providentiel qui saura lutter seul face au monstre qui nous broie ?

L’attente de ce messie qui ne viendra pas, la recherche incessante d’un protecteur et de bouc-émissaires (immigration, religion, économie…)  coupables de notre misère viennent dire dans une certaine mesure comment nous en sommes venus à nourrir le spectre d’un pouvoir tutélaire. Quels en sont les facteurs ?

 

Le retrait dans un individualisme étroit : l’ère de l’être-objet

Cette identité citoyenne nous semblons la maltraiter parce que nous l’avons abandonnée, nous l’avons laissée aux mains de ceux que nous estimions être mieux capables de penser, nous leur avons délégué notre devoir de penser, notre devoir de responsabilité. Et dans le même temps, ce devoir de penser ayant été transféré à d’autres « mieux pensants », nous avons comblé la béance de nos pensées par le divertissement, par la recherche de la satisfaction de nos petits plaisirs, par la recherche insatiable de nouveaux désirs, nous faisant complice de cette société consumériste, amorale, néo-libérale, élevée à un statut de déesse séductrice avec laquelle, tout en même temps, nous fusionnons et nous accablons de tous nos maux.

Nous nous sommes laissé lobotomiser, endormir, par une technologie qui nous fait miroiter l’éternité. Nous avons laissé murir en nous la croyance que la technologie nous donnerait les moyens de nous affranchir de nos limites naturelles, animés par un fantasme de toute puissance.  Nous sommes responsables de la prééminence de cette vision machinique que nous nourrissons de nous-mêmes, alors à défaut de nous être élevés, nous avons construit un monde irréel, numérique, où nous projetons sans retenu nos pires fantasmes, nos angoisses, nos délires perdant la notion même de la différence entre public et privé, entre monde interne et réalité. Tout cela bien sûr, sous couvert de ce que nous nommons liberté oubliant par la même que « le développement de la civilisation lui impose des restrictions, et la justice exige que ces restrictions ne soient épargnées à personne. » Car ne l’oublions pas que « C’est avant toute civilisation que (la liberté) était la plus grande, mais aussi sans valeur le plus souvent, car l’individu n’était guère en état de la défendre » (S. Freud, Malaise dans la civilisation).

Et ainsi nous nous laissons bercer, recroquevillés sur nous même, nourrit au lait de l’individualisme, des images, des nouvelles technologies, de nos angoisses abyssales pensant que le paradis nous attend.  Et si ce paradis venait à trouver incarnation dans Front National ? Et bien cela pourra également dire de nous que nous aimons à nous maintenir dans la torpeur, le ronron de nos peurs et de leurs repères sécuritaires familiers. Cela dira aussi que nous n’en sommes pas revenus de l’attente d’un sauveur qui ne nous demande rien mais nous donnera tout.Et nous serons responsables d’un naufrage de nos valeurs, nous serons responsables de notre aliénation. Ne pourrions-nous pas, pour éviter cette voix alors reconnaitre ce dont aujourd’hui nous sommes déjà responsables ?

 

Ce dont nous sommes responsables

Nous sommes responsables de s’être laissé peu à peu gangréner par une attitude égocentrique, par la peur de l’autre. Nous sommes responsables de déléguer à l’Etat des fonctions qui nous appartiennent tout autant (éducation, solidarité, autorité…), si ce n’est plus, et que nous avons le devoir de réinvestir. Nous sommes responsables de notre incapacité à trouver les mots, et nous avons une part de responsabilité aujourd’hui dans le fait de ne pas les trouver chez ceux qui étaient censés les trouver pour nous. Nous sommes responsables d’avoir cru que la liberté pouvait s’affranchir de limites, que la révolution numérique était la terre promise, nous sommes responsables d’avoir perdu la notion de penser, de l’histoire mais aussi du temps nécessaire à la construction de notre pensée. Elle ne peut se réduire à un mot comme nous y invitent si souvent les médias : « en un mot s’il vous plait ».

 

Des médias, de leurs valeurs et de leur responsabilité

 

Les médias (journaux, télévision, radio…), tout au moins un certain nombre de ses représentants, détiennent une part de responsabilité dans ce délitement de la société, dans cette fracture qui s’est peu à peu instaurée entre gouvernants et gouvernés car ils ont failli à leur devoir de corps intermédiaire du débat public. Ils se sont, comme nous citoyens, laisser soumettre à l’économie de marché et à la société consumériste. Ils sont devenus un pur produit de consommation qui ne cesse de se penser en part d’audience.

En se pliant à l’injonction du « buzz médiatique » qui les enferme dans l’urgence de l’action, dans le sensationnelle et l’information « choc » ils ont délaissé la pensée, l’analyse. En nourrissant le conflit, en jouant et en se jouant des pires instincts propres à notre condition humaine, ils se sont eux-mêmes rendus complices et otages de ce système. En cela aujourd’hui ils sont aussi responsables de l’appauvrissement de la penser, responsables de la mise en scène, de la théâtralisation de nos instincts les plus archaïques, car ils en nourrissent la production par des questions qui visent à leur jaillissement.

 

Conclusion

C’est comme si aujourd’hui nous étions confrontés à deux histoires de l’homme qui ne trouvent pas à se conjuguer mais qui bien au contraire semblent s’opposer. D’un côté l’héritage de la société traditionnelle, où le sujet s’inscrit dans un « tout » qui le dépasse et avec lequel il doit composer pour se définir.  De l’autre la société post-moderne où la réalisation du sujet, de ses désirs, prime sur le collectif. Nous pourrions avoir l’impression aujourd’hui que c’est soit l’un soit l’autre, sans possibilité d’émergence d’une voie tierce qui nous permettrait d’intégrer ces deux héritages. Il me semble pourtant, que cette troisième voie réside dans le maintien d’un ordre suprasubjectif cadre et structurant garantit par l’ordre (les lois, l’éthique des vertus ou les valeurs morales..),  dans lequel pourrait ensuite se définir une zone de construction de nos subjectivités, de nos identités (individuelle, familiale, sociale..) dans un mouvement de va et vient constant entre le collectif et l’individuel.  Comment arriver à maintenir ce dialogue, ce passage entre collectif et individu.

Peut-être tout d’abord en acceptant de nous donner le devoir de reconnaître notre finitude, notre mortalité, nos faiblesses humaines et  les forces qui les animent et qui nous ont conduits de tout temps, nous conduisent encore, à la dénaturation de nous-mêmes en tant que sujet, puis de nous-mêmes en tant que nous sommes parts d’un ensemble plus vaste. Nous avons le devoir de ne pas oublier que nous sommes tous dépositaires de ce que nous souhaitons éteindre chez les autres. Nous sommes tous individualistes, égoïstes, irresponsables, menteurs, nous désirons tous accroître nos possessions, dominer quand cela est possible, nous sommes tous envieux, jaloux, rivaux, nous sommes tous humains dans ce que cela représente de destructeur, mais aussi, et ne l’oublions pas, dans ce que cela représente de constructif quand nous retrouvons le sens et les mots du collectif, de la démocratie, de la République, de l’intérêt général, du contrat social. Le seul antidote réside dans la parole, le débat, l’échange, l’ouverture, la remise en question, pour in fine parvenir à construire ensemble une, des pensées qui seront toujours à remanier, à réélaborer, et qui pour être au plus juste du cœur citoyen doivent être nourries par la pluralité. Osons tous penser et osons tous reconnaître que le danger est en chacun de nous avant de le projeter, pour accepter de le voir, sur la scène sociale.

L’enjeu considérable qui nous attend aujourd’hui est de parvenir à penser le vide entre deux héritages, deux visions de la société, du sujet, du contrat social:

-          notre héritage traditionnel où le sujet s’inscrivait dans une dépendance au groupe (social, familial, religieux…) qui lui permettait d’accéder à une identité reconnue. Où l’individu n’avait de sens que parce qu’il s’insérait dans un texte collectif.

-          notre héritage moderne où l’individu a été libéré des préconisations du collectif et où s’est sa réalisation individuelle qui témoignera d’une accession à l’identité.

Dans l’héritage traditionnel l’autre s’imposait à nous, dans l’héritage moderne tout devient choix individuel, choix de séduction, car nous n’avons de valeur qu’autant que nous  restons désirés et désirables (désirés sur le marché du travail, désirés dans nos relations privés…). Mais comment demeurer soi quand notre valeur est instable puisqu’elle dépend de l’autre ? Comment être soi quand l’identité se construit sur la base des préconisations médiatico-publicitaires sans cessent en transformations. Comment être sujet subjectif, sujet collectif dans une société qui dit protéger le sujet alors même qu’elle le fait de venir objet d’un idéal consumériste sans valeurs collectives ?

 

Alors, la question, me semble-t-il fondamentale, que nous devons tous nous poser est de savoir quelle société voulons-nous construire ? Sur la base de quelles valeurs ? Voulons-nous une société dont les valeurs seraient édictées par nos instincts archaïques, irraisonnés ?  Souhaitons-nous une société où nous serions toujours à la recherche du coupable derrière lequel nous pourrions nous décharger de nos responsabilités ? Souhaitons uniquement préserver, pour ceux qui sont concernés, les acquis matériels, le confort individuel que nous  pensons nous être du ?

Si c’est cela que nous voulons, et bien société d’homme-sujet ne peut exister, car ce que nous traversons aujourd’hui, ce que nous avons déjà traversé, c’est une période de déni, voire même d’amnésie de notre condition, et de notre histoire.

 

 

 

 


[1] Deslandes Ghislain,« Ethique des organisations : le retour de la vertu »,

L'Expansion Management Review, 2010/2 N° 137, p. 103-111. DOI : 10.3917/emr.137.0103

[2] Enriquez Eugène, « Voies et impasse de la société occidentale », Nouvelle revue de psychopathologie, 2007/1 n°3, p.23-40.

 

 

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