Comment faire face à l'extrême droite ? (4/9)

Texte 4 : La diversité de l'extrême droite conservatrice française

L'identité est un point clé, et celui-ci semble se décliner entre trois variantes majeures, sachant que les deux premières peuvent entrer en conflit alors que la troisième se marie très bien avec les deux autres : les nationalistes (représentables par le site internet Fdesouche qui relaie des articles de presse portant principalement sur des sujets d'insécurité), les ethnicistes européistes (représentables par le site internet Novopress) et les catholiques (représentables par le site internet Le salon beige).

Les nationalistes se focalisent essentiellement sur des points précis de l'histoire qui selon eux justifient l'amour de leur pays, mais selon les travaux des historiens universitaires relèvent souvent de la simplification si ce n'est du faux. L'exemple typique c'est Jeanne d'Arc (alors qu'on ne sait quasiment rien sur elle, on n'a que peu de sources), mais la mythologie nationaliste française est plus large bien entendu. Ce qui relève de <<l'immuable>> est particulièrement vanté comme intégré dans l'essence de la nation, on peut aussi prendre l'exemple des paysages ou encore de la langue. Cette dernière ne remonte pas à la nuit des temps, elle s'est diffusée progressivement par entre autres des facteurs comme l'ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) et l'école de la IIIe République de la fin du XIXe siècle. L'ambition des conservateurs consiste à <<ré-enraciner>> le pays dans ce qui le caractérise : ils pensent souvent leur groupe national comme un ensemble divers et distinctif des autres et là où ils tendent à voir dans les pratiques modernes (consommation, sexualité etc.) ainsi que dans d'autres religions une certaine forme d'uniformité. S'il y a une chose que j'ai pu remarquer aussi bien à droite qu'à gauche, c'est que ceux que l'on déteste, pour des raisons tout à fait fondées certes, nous semblent uniformes à l'inverse de ceux qui appartiennent à un milieu que l'on apprécie. Certains y verront probablement les conséquences malheureuses des préjugés. Dans certains cas cela me semble vrai, dans d'autres cas j'ai plutôt l'impression que c'est en réalité la focale adoptée qui rend le reste insignifiant. Et pour le coup ces conservateurs ont leurs propres obsessions en fort décalage avec le reste de la population : que ce soit l'acharnement de la Manif pour tous à faire annuler le mariage gay, la preuve en est qu'ils essayent de l'intégrer dans le <<grand débat national>> (article consulté le 10 janvier 2019) ou encore cette obsession à réduire tous les problèmes du monde à l'immigration.

Le nationalisme est l'archétype conservateur le plus connu, on peut même aller jusqu'à dire que c'est le courant auquel on pense automatique lorsque l'extrême droite est évoquée. Pour autant on peut être d'extrême-droite conservatrice sans être nationaliste. En France dans ce cas il y a des européistes qui fondent l'identité sur les origines indo-européennes lointaines ainsi que sur les civilisations grecques et romaines et leurs apports. Sans oublier le christianisme qui a été très influent sur cette aire géographique. Certains d'entre eux soutiennent l'idée d'une armée européenne, notamment en opposition aux États-Unis et à l'islam radical. En ce qui concerne les catholiques ils interviennent principalement sur le plan des mœurs, que ce soit sur l'euthanasie où le mariage homosexuel.

Leur rapport au monde extérieur réside souvent dans des stéréotypes et dans l'idée selon laquelle le fait biologique a de l'influence sur les mentalités. Il y a des récurrences (opinions négatives envers le Maghreb et le Proche-Orient de façon générale) mais aussi des divergences dans la façon d'interpréter ce fait biologique. Bien que pendant la Guerre Froide les extrêmes conservateurs étaient parfois bienveillants envers les États-Unis car tous deux profondément anti-communistes, aujourd'hui ils s'y opposent massivement en les accusant notamment d'invasion culturelle et d'interventionnisme malveillant. Cela montre aussi que ces partis pris peuvent être relatifs au contexte. Ces conservateurs avancent l'idée de la différence entre les peuples selon les origines culturelles tout en y attachant des stéréotypes sans pour autant systématiquement les décrire comme négatifs. Ils rejettent fondamentalement l'idée qu'un individu n'ait pas de patrie ou choisissent de l'abandonner : si leur nation est en guerre alors ils doivent lutter pour elle, ils considèrent la migration comme un pur opportunisme. Sachant que ceux qui pensent ça sont souvent sans expérience véritable de la guerre. Il me semble cependant difficile d'expliquer la pertinence des distinctions ethnicistes sans le besoin de prétendre la supériorité de sa propre <<ethnie>>. La frontière entre la malhonnêteté, le biais et la sincérité est constante quand il s'agit de se confronter à l'extrême droite, rendant le dialogue encore plus compliqué qu'il ne l'est déjà. Cette tension entre stratégie et idéologie est très présente dans l'histoire de l'extrême droite en général, et cette stratégie du <<Avançons masqués jusqu'au sommet>> complique son analyse.

Mais elle créé également des divisions, illustrées par la scission du FN entre Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen. L'image qu'a souvent l'extrême droite, auprès de la gauche en particulier, est celle d'un mouvement uniforme et profondément conformiste. Bien qu'il soit vrai que leur tolérance à la divergence soit faible et qu'ils voudraient bien de cette uniformité, il n'en résulte pas pour autant cette uniformité : on peut même dire qu'ils ont quelques problèmes de cohésion.

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