Comment faire face à l'extrême droite ? (5/9)

Texte 5 : Approches possibles face aux idées conservatrices

Après l'émergence de ces sulfureux conservateurs, la problématique pour les courants politiques opposés a été de savoir comment y faire face. Voici les approches contre-conservatrices qui ont été appliquées et/ou qui sont envisageables :

- Première approche : les marginaliser/les dénoncer. La stratégie de marginalisation du Front National a été appliquée dèjà lors de son émergence dans les années 1980. Mais elle était à double tranchant : d'un côté elle permettait de limiter fortement la marge de progression du Front National, de l'autre côté elle pouvait prendre une posture transgressive. Mais la coordination de facteurs que sont Internet et le ras-le-bol vis-à-vis des partis traditionnels a eu raison de ce plafond et dans le cas du Front National il y a eu la fameuse entreprise de dé-diabolisation : purification de toute référence au nazisme entre autres. Les marginaliser n'était donc plus possible, notamment après les 20% de Marine Le Pen a l’élection de 2012 : mais il restait possible de les mépriser. C'est notamment ce que fait Emmanuel Macron, empruntant une rhétorique utilisée à outrance ces quinze dernières années. C'est une rhétorique basée sur le sensible, avec deux mots souvent utilisés pour caractériser le Front National : la haine et la peur. On pourra interpréter autant qu'on le voudra le rôle de la peur dans l'idéologie du Front National, il est cependant indéniable que cette contre-rhétorique est entièrement basée sur la peur, et de ce fait a une emprise véritable garantissant à l'adversaire du Front National au second tour d'être automatiquement qualifié. Les choses sont toutefois en train de changer et de moins en moins de gens se laissent prendre au chantage FN : la preuve en est qu'entre le premier et le second tour de la présidentielle 2017 l'abstention a augmenté de 3%, alors qu'auparavant dans un second tour contre le Front National il y avait diminution de l'abstention (c'était le cas lors des régionales de 2015, à chaque fois que le FN était au second tour, l'abstention chutait de 5 à 11 %, source consultée le 20 décembre 2019). Il est clair qu'à long terme, cette stratégie de lutte contre le Front National basé sur accusations plates n'aura que des résultats ridicules, on peut même penser que le FN en ressortira renforcé par l’échec de ses adversaires. On peut toutefois faire un contrepoint à cette conclusion, en rappelant comme le fait le journaliste de Mediapart Joseph Confavreux que c'est la possibilité pour des théories d'extrême droite, fascistes ou non, de s'exprimer qui crée les conditions de mise en place du fascisme mais aussi des violences racistes. Une stratégie qui consisterait à réduire à néant leur écho sur l'espace public a cependant ses limites, parce qu'il y a des gens qui peuvent se permettre d'exprimer publiquement ces idées dans l'impunité. C'est ce qui a été prouvé avec Eric Zemmour après ses propos sur Hapsatou Sy, malgré une pétition ayant réuni 300 000 signatures, entre ça et juste avant le mouvement des gilets jaunes il a obtenu un écho qu'il n'avait jamais eu auparavant. Et Internet se révèle idéal dans l'expression de ces idées. Cela ne peut être atténué que si la vraie gauche prend le pouvoir : s'il est possible d'agir à petite échelle, globaliser cette stratégie est actuellement vain.

- Deuxième approche : s'adapter à leur programme. Cela recouvre deux choses : d'abord se déplacer sur leurs terrains, ce qu'ont fait les médias mainstream notamment, et prendre leur programme, ce qu'ont fait Sarkozy et Hollande. En gros, c'est faire du racolage pour conservateur. Pour Sarkozy, le succès électoral en 2007 a été réel : le score de Jean-Marie Le Pen à la présidentielle a baissé de cinq points par rapport à 2002. Pour Hollande en revanche, ça a été une débâcle totale, notamment avec l'annonce de la déchéance de nationalité à la suite des attentats de novembre 2015. Le but initial de cette stratégie est de drainer les effectifs du Front National. Si l'efficacité peut être au rendez-vous à court terme, les résultats à long terme sont désastreux. Tout d'abord parce que l'on donne la chance au Front National de déplacer le terrain où il le souhaite, ce qui est également une façon de leur donner raison. D'autant plus quand les médias tournent véritablement en rond autour du sujet sécuritaire, on a pu notamment découvrir les superbes toilettes en inox de Salah Abdeslam grâce à France 2... Donc non seulement on parle d'un sujet duquel il n'y a finalement pas grand chose à dire, mais en plus on ne s'intéresse pas à d'autres problèmes autrement plus conséquents tel que les revendications populaires. Ces deux premières approches ont été celles adoptées par les partis traditionnels, et malgré l'efficacité de court terme, les résultats de long terme sont complètement contre-productifs.

- Troisième approche : investir leurs électorats habituellement délaissés par les autres partis (classe ouvrière et internautes entre autres). C'est notamment ce qu'ont fait Jean-Luc Mélenchon par des discours adressés à la classe ouvrière et Usul par ses intervention sur Internet. Cela dit, pour les deux ces thématiques ne sont pas strictement séparés, mais c'est leurs marques de fabrique respectives. Cette approche a son efficacité dans la mesure où elle permet de concurrencer le Front National là où elle est censée être forte. Reste cependant un terrain sur lequel les gauches me semblent toujours un peu en difficulté face au Front National : la ruralité. Bien que cette approche ne résolve pas tout automatiquement, elle me semble essentielle dans une stratégie de long terme.

- Quatrième approche : tenter la discussion. Alors que la réaction basique face au Front National consiste à se scandaliser ou bien à soupirer de désespoir, certains décident une approche plus audacieuse. C'est notamment le cas de Jean-Benoit Diallo sur cette vidéo de 7 minutes 30 (https://www.youtube.com/watch?v=iXBVEcibtRo) s'adressant directement à un militant d'extrême droite aux idéaux clairement conservateurs, nationalistes et catholiques, en lui faisant face. Et c'est là la grande différence avec la première approche : il ne s'agit pas de prendre de haut l'interlocuteur en le disqualifiant d'office, mais de mettre à l'épreuve les arguments de son adversaire, déplaçant ainsi le débat sur le terrain de l'argumentation, et donc en un sens de l'échange. En d'autres termes, et c'est ce qui donne tout le sens de ce dossier : faire face. Un échange certes tendu, mais déjà plus instructif que le blabla ultra classique sur la peur et la haine. On peut cependant donner une limite à cette approche : son manque de résultats directs. En effet, dans ce type de discussion la plupart du temps chacun reste sur ses positions. Cependant ça ne coûte pas grand chose, et surtout c'est particulièrement rafraîchissant vis-à-vis de la première approche qui semble désuète.

- Cinquième approche : les mettre face à leurs contradictions. D'abord parce qu'ils n'en manquent pas : les positions vacillantes de Marine Le Pen sur l'Europe (aux présidentielles 2017 surtout) et sa revendication anti-système malgré son refus de passer devant le tribunal suffisent à s'en convaincre. De plus, les militants d'extrême droite, même s'ils ne la respectent pas toujours, sont attachés à la notion de vérité. Cela signifie que s'ils voient la preuve d'un mensonge dans leur leader, la côte de popularité de ce dernier en souffrira fortement. C'est certes difficile tant ils peuvent être têtus parfois, mais quand on y parvient le doute est létal dans un conservatisme fondé sur le culte du chef. Et ce doute a été semé au Front National suite au débat opposant Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Cette dernière a été mise face à ses contradictions et ses faiblesses (dont ses faibles connaissances sur le plan économique). Un an plus tard, le Front National est toujours en crise de leadership et même certains militants ont reconnu l'échec de Marine Le Pen lors de ce débat. Et ce n'est qu'un an et demi plus tard que Marine Le Pen reconnaît une débâcle pourtant évidente. Il me semble important d'insister dans les débats contre eux sur ce type d’événement, de remuer le couteau dans la plaie et d'accentuer toujours plus le doute. Une approche basée sur le rationnel me semble plus efficace qu'une approche basée sur le sensible qui ne ferait que révéler le fossé entre les conservateurs et leurs opposants.

- Sixième approche : se réapproprier certaines de leurs méthodes, en les retournant contre eux. Cette approche peut paraître surprenante, mais pendant les décennies de marginalité de l'extrême droite ceux-ci ont du chercher de nombreux moyens pour sortir de leur condition. Et ça travaille l'inventivité ces choses là, une inventivité dont on peut s'inspirer. Tout d'abord, le fait de percevoir un jeu de pouvoir en fonction de qui est transgressif et conventionnel. Aujourd'hui, l'extrême droite est présente sur la scène politique publique via le Front National et a une forte présence sur Internet par ses commentaires intempestifs en plus de ses réseaux. Son omniprésence politique en ce sens dénature sa marginalité pour en faire un courant conventionnel, voire un parti mainstream et stéréotypé. N'oublions pas que des gens comme Eric Zemmour et Marine Le Pen s'expriment depuis dix ans à la télévision sans être réellement censurés, et de ce point de vue là la pique de Philippe Poutou à l'encontre de Marine Le Pen <<donc l'anti-système, et bien c'est de la foutaise>> (vis-à-vis d'un refus de Marine Le Pen d'aller au tribunal parce qu'elle en a le droit) me semble franchement efficace. Il y a également le Jeu de frontières que j'ai évoqué précédemment, que l'on peut utiliser notamment pour reconquérir du terrain sur l'extrême droite, mais en plus imposer nos sujets, l'écologie en particulier et les lobbys. Pour cela, et même de façon plus générale, je pense que la gauche ne devrait pas se retenir une rhétorique plus scandalisante, plus provocatrice pour attirer l'attention et ensuite déboucher sur du propos construit. Et c'est même possible de faire les deux à la fois.

- Septième approche : chercher à les diviser. L'histoire de l'extrême droite conservatrice, au moins en France, est une histoire de tensions internes et de conflits : l'histoire du Front National en est la preuve. Même aujourd'hui, Alain Soral et Dieudonné considérés comme des figures de proue de l'extrême droite ont des relations compliquées avec le Front National. Dans ce cas précis, c'est le fameux bouc émissaire qui est différent : Marine Le Pen s'en prend aux musulmans tandis que les deux autres s'en prennent aux juifs. Et ça ne se résume pas à ça, il y a également la différence entre posture radicale (Jean-Marie) et posture <<ouverte>> (Marine) qui a scindé le Front National ces dernières années. Et la lecture de La nouvelle extrême droite (2002) du journaliste Christophe Bourseiller m'a clairement montré que je n'étais pas exhaustif. C'est donc selon moi une erreur fondamentale d'analyser l'extrême droite française comme uniforme, et il n'est pas impossible d'appuyer sur ces divisions au moment d'un débat public si on veut les affaiblir. Le texte précédent constitue la majorité de l'argumentaire vis-à-vis de cette approche.

Toutes ces approches ont de sens avant tout pour ceux qui veulent contrer au moins sur le plan public le Front National. Mais tant qu'il n'y aura pas de réponse politique viable, il continuera à prospérer. Pour ce qui est de changer les mentalités, partant du principe qu'il soit important de le faire, les discours sont insuffisants : l'interaction est nécessaire. Cette interaction doit selon moi obligatoirement s'inspirer de la quatrième approche, sous peine d’apparaître comme la vaine répétition d'un discours du système. L'exercice peut être difficile en particulier dans les contextes de tensions avec les locaux d'origine étrangère. Valérie Igounet et Vincent Jarousseau ont enquêté sur trois villes dont le maire est Front National (Beaucaire, Hayange et Hénin-Beaumont) et ont publié L'illusion nationale : deux ans d'enquête dans les villes FN (2017). Le sentiment que j'ai eu en lisant cette enquête, c'est l'abandon total aussi bien du côté des locaux que des migrants. Quoiqu'on dise des droits accordés aux derniers, le contact avec le reste de la société est compliqué pour eux. Cela montre encore une fois à quel point le PS et l'UMP, tout comme Macron, sont fautifs dans cette affaire.

Il ne faut pas espérer un changement intégral ou rapide de la part du camp adverse, les attaches politiques étant bien souvent engendrées par des croyances profondes, et non pas seulement à une crise politique. Enfin, il faut ajuster votre discours à ce que vous pensez être la bonne stratégie : convaincre des gens ni d'accord avec vous ni d'accord avec eux en mettant KO rhétoriquement votre adversaire, ou convaincre vos opposants directement ?

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