Comment faire face à l'extrême droite ? (6/9)

Texte 6 (Néolibéraux) : Pourquoi classer LREM à l'extrême droite ?

Dans mon introduction, j'ai déjà donné quelques raisons pour classer En Marche à l'extrême droite. Je pense cependant que cet argumentaire par une définition est insuffisant car le poids de mon assertion est conséquent et il y a plus à dire. En Marche s'inscrit dans ce qu'on appelle communément le néolibéralisme, de droite en tant que le milieu de l'entreprise qui fait office d'ordre polarise entièrement la société dans leur vision. Dans la mesure où un néolibéral justifie systématiquement les privations impliquées par ses intérêts, écologiques et sociales notamment, on peut commencer à parler d'extrême. Ce qui peut aussi bien valoir pour un cadre En Marche qu'un présentateur de télévision.

L'image que l'on a dès lors que l'on parle d'extrême droite c'est l'image du nazisme, du fascisme. Pourtant en apparence ces néolibéraux sont à mille lieues des fachos, et c'est vrai que ce sont deux univers culturels différents : ils n'oseraient dire de vulgarités et se comportent toujours de façon <<civilisée>> en public. Mais en public c'est en public, et s'il y a bien un mot qui caractérise les néolibéraux et leur monde, c'est l'opacité. Il faut apparaître clean, tellement clean que cela en devient une obsession intolérante. Peu importe que l'on ait bravé mille fois la loi pour des raisons malhonnêtes, il ne faut pas les admettre, il faut paraître clean. La moindre tâche sur une tenue ou un objet représente un sérieux problème, un problème censé révéler un manque de sérieux. Les couleurs doivent être monotones, dans certains cas les tenues sont prédéfinies sans justification de sécurité et les coiffures normées (exemple dans ce documentaire de Pierre Carles [2003], Attention Danger Travail, consulté le 21 décembre 2018). Même quand ils imposent une action lourde de conséquences, en public ils font tout pour le faire en ayant l'air d'être des personnes ouvertes, cherchant la discussion et la conciliation. Dans cette doctrine, manifester ses émotions revient à se trahir et l'expression d'une émotion forte, hors du cadre défini, est une faute. Une insulte est grave là où un plan social est justifiable malgré le décalage d'implicites entre les deux cas. Ce qu'on enseigne de plus en plus dans les écoles et à l'université, c'est d'être présentable à cette entreprise sous tous les aspects : il faut se vendre au marché du travail, devenir des marchandises. Ce que j'appelle <<l'esthétique du clean>> c'est donc cet ensemble de pratiques qu'impose le monde de l'entreprise et qui restreint nos comportements quotidiens, notre capacité d'expression sur tous les plans. Un idéal de la personne civilisée et agréable forgé par l'intolérance. Cette esthétique est non seulement présente dans les comportements néolibéraux, mais également dans leur rhétorique (discours, publicité, etc.). Cette esthétique combiné à tous les autres éléments de violence symbolique forgent une violence, une autre que celle de l'extrême droite strictement nationaliste. Le néolibéralisme est en quelque sorte, une autre extrême droite.

Notons également chez En Marche un refus permanent de la divergence, et ce malgré l'affirmation constante d'une concertation. On a pu le voir dans le débat sur l'immigration (Article de l'Obs à ce sujet consulté le 25 décembre 2018), où un débat <<libre>> est fréquemment évoqué, mais dont rien n'est dit publiquement et dont rien ne débouche car dans tous les cas les députés doivent voter pour le gouvernement. On a pu constater la même chose avec les gilets jaunes où ils ont pu être reçus par Matignon pour <<discuter>>, mais sans que la séquence ne soit diffusée alors que pourtant une telle séquence est d'intérêt public ! Cette rhétorique de la fausse ouverture s'inscrit dans trois logiques : tout d'abord et évidemment celle de la verticalité d'entreprise. Ensuite celle de l'union nationale, rhétorique très récurrente pendant les élections de 2017 et découlant en partie des fameux <<couacs>> du début de mandat de François Hollande. En effet les grands médias ont fréquemment critiqué les divergences entre ministres, en en parlant toujours comme une forme de désorganisation, comme si toute forme de divergence apparente ne pouvait exister comme problème d'organisation et non comme débat. Un matraquage médiatique déroulant le tapis rouge pour des logiques très verticales dont le gouvernement Macron est le résultat. Et enfin troisième logique, il y a nécessité pour En Marche d'affirmer son appartenance à la démocratie, d'où la présence d'une rhétorique du débat. Il va toutefois de soi que cette dualité entre refus de la divergence et volonté affichée de concertation n'est pas tenable et qu'il ne peut véritablement en rester qu'un, au maximum. Et celui qui reste réellement, c'est bien entendu le rejet de tout débat pouvant impliquer de réelles conséquences, au nom d'un autorité qui s'obsède à être crédible auprès des siens et qui cherche à maintenir son ordre, qui ne veut pas admettre publiquement que quelqu'un d'autre puisse avoir plus raison que lui-même.

Il serait cependant mensonger d'affirmer que je parle d’en Marche comme une extrême droite sans qu'il n'y ait pas de volonté politique derrière, en affirmant que je serais dans une espèce d'objectivation et dans le factuel, qui relèvent finalement selon moi de la fiction. Il y a tout d'abord évidemment la volonté de dénoncer la radicalité d'un régime. Mais il y a également une subtilité qui explique ce choix. En Marche s'est obsédé à s'auto-décrire et à faire en sorte d'être décrit comme un parti centriste. Nous avons eu longtemps droit au fameux <<ni droite ni gauche>> d'En Marche, même si c'est beaucoup moins le cas en ce moment, éventuelle preuve de fragilité du gouvernement Macron dans sa capacité supposée à appliquer une telle politique. Dans la lignée de la rhétorique implicite du <<génie visionnaire>> forgée par toutes les biographies diffusées dans les grands médias, qu'il est difficile de confronter à des contre-exemples tant ces biographies sont monotones et lui sont favorables, Jean Dujardin et d'autres nous expliquent que Macron a été le premier à penser à dépasser le clivage gauche-droite (consulté le 28 décembre, voir la deuxième vidéo). Je ne fais évidemment pas de procès d'intention à ce cher monsieur Dujardin, mais ce qu'il dit en l’occurrence faux : De Gaulle revendiquait lui-même ce positionnement, et De Gaulle c'était il y à 50 ans donc pour la nouveauté on repassera. Cette histoire de ni droite ni gauche n'est donc pas une espèce d'idée révolutionnaire mais une pure stratégie. Tout d'abord elle convient à merveille au contexte et aux paradigmes imposés par les grands médias, à savoir une <<nécessité>> de rassembler le pays. Ce qui relève d'un fantasme hideux : fantasme parce qu'elle sous-estime complètement le fondement de ces divisions ainsi que les colères intériorisées, et hideux parce qu'elle nécessite de renier la diversité des opinions. L'autre avantage de cette stratégie, c'est qu'elle permet de créer une fausse neutralité et donc de se dédouaner de toute idéologie et partisanat là où pourtant les deux répondent présent. L'intérêt est d'exploiter une rhétorique expliquant qu'idéologie et réalité sont incompatibles, ce qui se fonde de façon plus ou moins implicite par le passé des régimes communistes et de leurs dérives. D'ailleurs un journaliste néolibéral pour contredire un militant de gauche lui dira souvent <<non mais là vous êtes dans l'idéologie>>, sous-entendu que lui-même n'est pas dans l'idéologie. Cette citation en elle-même n'a que peu de sens mais elle joue sur tout un tas d'implicites. Cette fausse neutralité couplée à l'esthétique du clean permet d'obtenir une espèce d'odeur de sainteté permettant de se dédouaner de toute radicalité ou idéologie. En choisissant de parler d'extrême droite, je met l'accent sur ce qu'ils cherchent à tout prix à maquiller, je met en doute cette prétendue neutralité, je les force à se positionner dans les schémas politico-partisans et je dénonce la radicalité de ce mouvement vis-à-vis des droits des citoyens de bas et moyens revenus dans leur diversité.

Un dernier mot sur le fascisme. Bien que le terme tel que j'en ai donné une définition au troisième texte ne s'applique pas à En Marche dans sa politique, ce qui n'est peut-être qu'une question de temps, il s'applique au milieu de l'entreprise si on la voit comme milieu politique vivant des rapports de domination. Dans la mesure où ne plus avoir d'emploi est dangereux, se faire virer est un pseudo-décès dans le monde de l'entreprise, et donc les contestations qui impliquent potentiellement cette conséquence sont fortement périlleuses.

Edit(18/01/19) : Le corps de l'article ayant été écrit plusieurs semaines avant sa publication, j'en profite pour faire des retours par rapport à l'actualité qui fait de mieux en mieux écho à cette assertion d'appartenance de LREM à l'extrême droite. On a tout d'abord les violences policières, dont les grands médias s'emparent enfin alors que les réseaux sociaux se déchirent dessus depuis plus d'un mois, auxquelles la seule réponse du gouvernement est le négationnisme. De plus, un article d'opinion du NYTimes datant du 23 mai 2018 a été beaucoup relayé ces dernières semaines, et celui-ci affirme que ce ne sont pas les extrêmistes qui sont le plus hostiles à la démocratie, mais ceux qu'on appelle couramment les centristes. Ce qui a de quoi questionner sur qui on appelle extrême et en fonction de quoi.

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