Comment faire face à l'extrême droite ? (7/9)

Texte 7 (Néolibéraux) : Les motivations des néolibéraux : le luxe comme ciment de cohésion ?

Il est important d'identifier de qui on parle quand on parle de néolibéraux. On a tout d'abord des gens qui ont intérêt au néolibéralisme, à savoir les riches. Il est cependant réducteur de dire que tous les riches sont des néolibéraux. C'est à travers de la télévisions que ces derniers ont pu imposer leurs idées, qui a donc touché un public divers mais plutôt âgé justement parce que plus exposé à la télévision qu'à Internet, où les néolibéraux ont des difficultés à percer. Quand on parle d'En Marche, on s'imagine un jeune cadre d'entreprise idéalisant le monde de l'entreprise. Mais cette caricature mise à part son électorat est difficile à cerner d'abord parce que dispersé. Il est donc difficile de savoir comment toucher ces gens-là à travers un débat. Et quand je dis toucher il ne s'agit pas de faire du racolage en disant tout ce que l'autre veut entendre, mais bien de convaincre.

Bien des choses ont été dites sur le néolibéralisme en général, notamment ce en quoi le système leur profite. Dans ces cas-là il faut toujours faire attention à distinguer les conséquences involontaires d'une action d'un système. Par exemple : la publicité et les reportages sur le luxe entretiennent le désir d'ascension sociale ce qui a pour conséquence de dissuader certains de vouloir changer la société, car ce luxe représente en quelque sorte un espoir. Mais ce n'est très probablement pas une conséquence voulue : l'attraction de ce luxe existait déjà au préalable au XIXème siècle, et les bourgeois s'en sont rendus compte et n'ont certainement pas cherché à supprimer à ce paramètre. En ce qui concerne les publicitaires, leur but réside dans leur bénéfice : ils tirent avantage de ce paramètre, mais ils n'ont pas besoin de penser ces actions comme l'entretien d'un système. Le résultat de cette démarche est donc parfois une sur-interprétation, et même si il y a un intérêt critique, c'est toujours un peu la même chose. C'est pourquoi je souhaite ici proposer une démarche qui est de s'intéresser à une question simple et pourtant peu posée de façon approfondie : le néolibéralisme détruit la planète et détériore les conditions de vie de ceux qui n'en profitent pas, alors au nom de quoi et pourquoi une telle destruction ? Il y a bien sûr leurs intérêts qui sont en jeu, mais ceux qui en parlent sont souvent vagues au sujet de ceux-ci. Gardez en tête que toutes ces réponses sont d'abord des hypothèses et que je n'ai pas les outils pour saisir leur portée (générale ou marginale), et que certaines de ces réponses se cumulent entre elles probablement :

 

- En fait, on pourrait donner une première réponse du type <<pourquoi pas>>. S'ils pensent effectivement à court terme et que certains riches sont déconnectés, alors la planète et les gens qui y habitent ne prennent pas sens dans leur univers. Les seules fois où ces personnes leurs apparaissent, c'est soit en tant qu'obstacle vis-à-vis d'eux, soit quelqu'un qui n'a rien à faire dans un univers de riches. Là où je veux en venir, c'est que l'ensemble des circonstances auxquelles sont exposés les néolibéraux riches sont des circonstances où ils sont amenés à déprécier la classe moyenne et les plus pauvres. Les sacrifier n'est alors en aucun cas problématique.

- On peut également penser à un esprit plus ou moins proche de <<L'éthique protestante du capitalisme>> (expression issue du célèbre ouvrage de Max Weber), c'est à dire une analogie constante entre les ressources monétaires d'un individu et la valeur de ce dernier : s'il a obtenu cet argent, c'est pré-supposément par rapport à son travail. Cette notion de valeur individuelle relative à l'argent est aussi peut-être autonome vis-à-vis de la valeur travail selon les cas, sachant qu'il y a des héritiers dans le lot.

- Pour des néolibéraux riches, mettre en danger le néolibéralisme revient à mettre en danger les intérêts de ceux qui les entourent, et ce dans la mesure de la déconnexion de ces mêmes personnes vis-à-vis des classes non riches de la société. Cela équivaudrait donc à un choix égoïste car ils nuisent à ceux qu'ils connaissent. Et même dans une optique égoïste, cela irait contre leur propre intérêt de combattre le néolibéralisme car ils perdraient un précieux réseau de sociabilité.

- La poursuite d'un capital symbolique, raison bien assez évoquée par les sciences sociales, je ne reviens donc pas dessus plus longtemps.

C'est cependant sur une autre raison que je vais principalement insister ici, à savoir ce qui constitue l'essence même de cet intérêt des néolibéraux à accumuler toujours plus de richesses : le luxe. Ce sujet n'a pas été énormément abordé par l'anthropologie, il l'a tout de même été notamment par Marc Abelès donc j'ai lu <<Un ethnologue au pays du luxe>> (2018). Et malgré cette rareté le luxe me semble important vis-à-vis du néolibéralisme en général, car contrairement à des courants idéologiques comme le marxisme, il n'y a vraisemblablement pas de penseur central même si l'école de Chicago à joué son rôle dans sa construction. Cela signifie qu'il s'est développé par l'informel : il se trouve justement que le luxe joue sur plein de mécanismes informels, et qu'on peut tenter d'en tirer des informations intéressantes. Intuitivement, voici la définition du luxe que j'ai obtenu :

- Tout luxe a une dimension matérielle et qui n'est pas accessible en toutes circonstances imaginables, par exemple quand on n'a pas d'argent.

- Ce luxe est lié à des fantasmes et des représentations fortes. Sans ces éléments, il n'y aurait en effet aucun sens à dépenser beaucoup d'argent pour ce qui serait une simple montre ou un simple vêtement.

- Il peut prendre des formes très diverses : qu'il s'agisse d'une collection de voitures de Christiano Ronaldo, de passer une soirée à Saint-Tropez avec des stars ou encore d'acheter un parfum Chanel, le luxe peut prendre des dizaines de formes différentes. Dans le but principalement d'en identifier les pratiques, je classe les luxes en trois catégories. Tout d'abord un luxe de <<construction>>, c'est-à-dire destiné soit à la construction personnelle à travers son domicile comme univers de représentations (typiquement la Galerie des Glaces de Versailles pour Louis XIV) soit à la construction sociale pour montrer son capital symbolique voire les deux. Ensuite un luxe de confort, celui qui rend la vie facile peu importe ce que l'on souhaite faire. Que ce soit pour se déplacer en jet privé à l'étranger notamment, ce qui peut éventuellement expliquer le fait que l'idée d'Europe chez En Marche soit très populaire (c'est en tout cas les résultats du rapport du think tank Terra Nova ) ou que ce soit pour vivre dans une maison idéale ou encore pour pouvoir passer de domicile en domicile par la possession de plusieurs résidences. Ce luxe est le seul ayant une potentielle dimension utilitaire. Le dernier luxe, qui selon les préférences pourra être appelé luxe d'expérience ou luxe de consommation, même si le deuxième a des connotations trop fortes à mon goût et surtout que le premier est plus précis, j'utiliserais donc le terme expérience. C'est donc le luxe destiné à faire vivre des sensations fortes, que ce soit des fêtes où on peut dépenser fortement, des sports extrêmes comme de la Formule 1. Ces trois catégories, je les ai établies avant mes recherches, et j'ai pu trouver dans ma lecture d'Abelès une catégorisation globalement similaire.

Dans les milieux riches ce luxe est probablement très présent, en tout cas assez pour que le secteur du luxe soit l'un des plus importants économiquement, donc les <<maisons>> ont une réputation de prestige et se targuent de posséder de précieux savoirs-faire. C'est l'argument utilisé par les politiques pour défendre ce secteur, comme c'est le cas pour l’Élysée quand il s'agit de justifier une rénovation de plusieurs centaines de milliers d'euros dans le contexte des manifestations des gilets jaunes (consulté le 31 décembre 2018). Mais déjà moins prestigieuse sous l'envers du décor concernant une sous-traitance parfois mal rémunérée voire mal traitée (voir ce numéro de Cash investigation sur le luxe). Si on part de l'importance économique de ce secteur et de la célèbre citation de Jacques Séguéla : <<Tout le monde a une Rolex ! Si t'as 50 ans et que tu n'as pas de Rolex c'est que tu as loupé ta vie>>, on peut supposer que dans le cas des très riches ce luxe est banalisé : il perd grandement son caractère extraordinaire pour devenir la banalité et réduire ce qui devait être du point de vue matériel la banalité au néant. À un certain stade tous les fantasmes matériels deviennent possibles, sans contrecoup ou risque réel. Toute cette matérialité est probablement constituante pour univers social et psychologique. Le but serait alors d'aller toujours plus loin dans le bénéfice pour pousser ses propres conforts et fantasmes toujours plus loin, et pour pouvoir le faire toujours plus facilement. Et cela couplé à un horizon de progression qui donne toujours plus envie d'aller plus loin. Maintenant supposons que d'un coup les fortunes deviennent limitées au point que ce luxe en devienne complètement inaccessible : c'est tout cet univers et cet horizon qui s'effondrent, c'est la perte de toutes ces possibilités, la rupture vis-à-vis de l'univers social dans lequel ils ont toujours vécu ou alors depuis leur <<réussite>>. Dans certains cas, les moins riches peuvent renvoyer les néolibéraux riches à cette peur de l'effondrement, de ce à quoi ils ne veulent pas ressembler.

Tout ce que je viens d'énoncer varie évidemment en forme selon les individualités, en supposant cependant que ce soit déjà vrai. Dans tous les cas, avec les éléments à ma disposition, il ne me semble pas possible de trancher pour déterminer si oui ou non le luxe est un ciment du néolibéralisme. Mais y répondre, que ce soit de façon nuancée ou tranchée, peu importe au fond pourvu que ce soit solide, me semble important pour comprendre ces néolibéraux qui nous hantent depuis des dizaines d'années. Ce qu'il faut surtout en retenir, c'est qu'il n'y a pas lieu de leur <<expliquer>> quoique ce soit ou de discuter avec eux, parce la rupture avec leur monde sera douloureuse pour certains d'entre eux, et défendre notre droit à vivre implique de lutter contre eux car dans cette hypothèse conserver cette situation constitue leur intérêt. Cela n'enlève absolument rien à la nécessité du combat contre le néolibéralisme : ça veut dire que ce l'on fera ira à l'encontre de certaines personnes, qu'il n'y a pas lieu de prétendre unir une nation dans ces conditions. Leur seule raison d'être en politique et dans la discussion est de défendre leurs intérêts, ce qui implique souvent tout un tas de mensonges et d'entourloupes tant ces intérêts-là sont contradictoires vis-à-vis de la planète et du reste de la société. Ce luxe n'est pas un mal en soi, mais sa non-necessité pour survivre relativement à ses conséquences catastrophiques aussi bien sur le plan humain qu'écologique font que la non-limite des revenus et des patrimoines est une réelle absurdité et qu'il est nécessaire d'y mettre un terme. Suis-je un dangereux extrémiste en demandant un plafonnement à 5 000 euros par mois ? Leur argument consiste parfois à dire qu'ils ne sont alors plus libres de rien entreprendre. Si vous avez besoin de rassembler de l'argent pour un projet, qu'ils rassemblent collectivement des capitaux : n'ont-ils pas fait assez de réseautage pour pouvoir se le permettre ? Les néolibéraux riches nous disent aussi parfois que nous les Français on a un problème avec l'argent. Alors quand le risque d'une situation où on n'a pas d'argent nous apparaît, et quand des gens vivent dans des conditions de vie catastrophiques à cause de ce manque d'argent, nécessairement on a un problème avec l'argent. Et quand les dirigeants nous demandent de travailler toujours plus pour rien et que vous vous continuez à vous enrichir parce que vous n'êtes plus en mesure de vous décentrer par rapport avec votre univers, c'est eux qui ont un sérieux problème avec l'argent.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.