La gauche et la droite en mai 2017 en France

La signification de l'échiquier politique français a été l'une des grandes questions de cette élection. Depuis 5 ans, il y a eu indéniablement des changements. Au point-même que selon certains comme Emmanuel Macron, il n'y aurait plus de droite ou de gauche.

Cette dernière idée, je pense qu'il faut la nuancer. Il y a eu des mutations importantes mais pas de rupture totale avec l'ancien schéma. Il faut aussi faire attention à ce que l'on entend par ce que l'on entend par droite ou par gauche. Et pour cela deux constats s'imposent : la définition de ces termes passe par l’explication d'idéologies politiques et il n'y a pas de perception incontestable du schéma politique actuel. Mon objectif dans l'article est donc d'expliquer ma compréhension de ce schéma. Je ne suis pas le premier à m'intéresser au sujet, le politologue Thomas Guénolé l'a déjà fait dans un article où il est interrogé par FigaroVox (http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2017/01/09/31001-20170109ARTFIG00262-vers-la-quadripolarisation-de-la-vie-politique-francaise.php).

 

Au-delà de proposer ma vision de ce schéma, j'encourage également à ce que d'autres auteurs s'essayent à l'exercice car il y a à mon goût de trop nombreux errements sur l'utilisation des termes <<gauche>> et <<droite>>, et donc une vraie nécessité de définition. Cela est particulièrement vrai quand Manuel Valls, celui qui a mis en place l'état d'urgence et la loi sur le renseignement, celui qui a encouragé la loi El Khomri et la déchéance de nationalité, est classé à gauche par les médias traditionnels. Rien qu'à vu d’œil, je le classerais à l'extrême droite. La seule explication que je trouve à cette étrange classification est le fait que les médias traditionnels se basent sur le parti d'appartenance et non les idées diffusées pour classer une personnalité politique. Cette conception de la politique ne permet pas de comprendre ce schéma car elle omet la possibilité qu'un élu puisse appliquer une politique incohérente avec celle des idées affichées de son parti. On obtient donc un schéma linéaire comme ceci :

schemagauche-droitemedias-1

J'ai réalisé ce schéma moi-même, c'est une sorte de reconstitution de ce que j'ai pu voir dans les médias. Ne cherchez pas de méthode strictement scientifique dans cette reconstitution, c'est purement empirique. J'ai utilisé des personnalités politiques connues en guise de repères. Ce qui peut paraître étrange avec ce schéma, c'est le pic au centre et au sommet duquel on peut trouver Emmanuel Macron. Ce pic, logiquement comme il est au centre il représente le centre mais pas seulement. Il représente l'idée que l'on puisse emprunter aussi bien à droite qu'à gauche, afin de transcender ces clivages. Je n'approfondirais pas ces points ici, je l'ai déjà fait dans un autre billet, Le Syndrome du Léviathan ou la transcendance des clivages. La critique que j'adresse aux médias traditionnels est donc une représentation linéaire de la politique, sans réel effort de définition. C'est pourquoi je vais d'abord définir la droite et la gauche, et présenter mon schéma.

 

Gauche : Ensemble de courants idéologiques dans lesquels l'idéologie et l'objectif ne font qu'un. Cette idéologie consiste dans le contexte de la France des années 2010 à permettre aux marginalisés et aux classes les moins influentes socialement de défendre leurs droits. Cette défense ne peut que se faire par la défiance vis-à-vis d'une catégorie d'acteurs particulièrement puissants. L'objectif est central et les moyens d'y arriver ne font pas en revanche l'objet d'un quelconque culte. C'est ainsi que l'État, bien qu'évoqué parfois par la gauche comme un moyen de défense des salariés, n'a pas de dimension idéologique affirmée parmi les intellectuels de gauche. Ce n'est vu que comme moyen de défense nécessaire, et rien de plus. Tandis qu'à l'aile libérale droite, cet utilisation de l'État est l'accusation centrale envers la gauche.

 

Droite : Ensemble de courants idéologiques dans lesquels un ou plusieurs acteurs sont représentés comme providentiels et parce qu'ils sont là peuvent assurer l'atteinte d'un bien commun vague pour le <<peuple>>. Cela est je pense la raison pour laquelle des personnalités politiques considérées comme à droite ne se sont pas revendiquées comme étant de droite : pour ne pas apparaître comme défenseur d'une seule partie du peuple. Pour justifier cette politique, un culte de l'individu est nécessaire. Il y a trois variantes de la droite aujourd'hui :

- L'aile libérale, représentée principalement par Emmanuel Macron : Dans ce cas, les entreprises sont les acteurs providentiels. L'entreprise est représentée non seulement comme nécessaire mais en plus positivement. Les idées de liberté et de self-made-man sont fréquemments mises en avant. À un niveau radical, le gain massif d'argent par une seule personne n'est pas vu comme un problème pour le partage des richesses. L'État est presque le symbole du mal et la nation est un concept secondaire (mais pas toujours absent).

- L'aile traditionaliste, représentée principalement par Marine Le Pen : Les concepts d'État-nation, de nationalisme affirmé et de souverainisme sont centraux. Pour accomplir ces concepts, dans les cas les plus radicaux, des discriminations ethniques sont effectuées et justifiées par des qualités supposées intrinsèques à la nation. Celles-ci sont expliquées par un récit national, qui est souvent une déformation de l'histoire.Les habitants de la nation sont prioritaires sur le reste. Le leader national est l'acteur providentiel.

- La droite synthétique, représentée principalement par François Fillon : cette droite reprend des éléments des deux ailes précédemment citées, et de manière générale (ce n'est pas le cas pour François Fillon), on évite d'être trop extrême afin de revendiquer une identité républicaine.

L'acteur providentiel peut apparaître comme une forme d'opposition aux acteurs actuellement puissants, ou alors comme l'acteur le plus puissant actuellement. Je pense que c'est pour cela que le libéralisme se prétend de gauche : il dit s'opposer à l'État-providence mais ne mentionne pas la domination totale des entreprises privées qui résulte d'une telle politique. L'aile traditionnelle au contraire aurait plutôt tendance à tenter de restaurer la puissance de l'État, pas toujours sur le plan économique mais à chaque fois sur le plan idéologique. Dans cette représentation, je dirais que le stalinisme est d'extrême-droite, car dans les faits il n'est plus révolutionnaire mais il est au contraire dans la défense idéologique de l'État. Il est possible qu'un positionnement politique vire de gauche à droite si cette gauche est trop implantée dans les appareils de pouvoir.

 

Maintenant que j'ai défini les notions essentielles, voilà mon schéma, toujours avec des personnalités politiques pour illustrer :

 

La gauche et la droite, selon moi La gauche et la droite, selon moi

Légende :

AJ : Alain Juppé BH : Benoît Hamon EM : Emmanuel Macron

FB : François Bayrou FF : François Fillon FH : François Hollande

JLM : Jean-Luc Mélenchon MLP : Marine Le Pen MV : Manuel Valls

NA : Nathalie Arthaud NS : Nicolas Sarkozy PP : Philippe Poutou

 Les rectangles noirs représentent les limites imaginables dans les positions politiques extrêmes. Certaines représentations de ce schéma peuvent apparaître comme déroutantes. Notamment le fait de classer Manuel Valls à l'extrême droite, de considérer qu'il existe une extrême droite libérale ou encore cette représentation confuse de la gauche. Pour les deux premiers cas, je rappelle premièrement que cela reste mon opinion et deuxièmement que les représentations médiatiques peuvent nous induire en erreur. En effet, aucune de ces deux idées n'a jamais été énoncé de ce que j'ai pu en voir dans les médias traditionnels. En ce qui concerne la gauche, il n'y a pas de ligne ou de courant majeur représenté tout simplement parce que j'estime qu'il n'y en n'a pas et qu'elle vit sur une culture très libre. Il y a toutefois des points communs. Le fait que le mandat Hollande n'ait pas appliqué une politique de gauche pendant son mandat (il a même plutôt fait l'inverse) a engendré une forte déception, au point même parfois d'un constat : aucun homme providentiel ne permettra d'appliquer les idées de la gauche, seul le peuple peut le faire. Cela a fait monter la démocratie directe en popularité. Ces idées sont renforcées par les principes du structuralisme, un concept philosophique ayant atteint un pic de popularité dans les années 1960. Les travaux de Pierre Bourdieu et d'autres pratiquants des sciences sociales sont fondamentaux dans les idées de gauche d'aujourd'hui, et j'inclus là-dedans le revenu universel. Il y a comme indiqué sur le schéma au centre-gauche la gauche réformiste, symbolisée pour moi par Benoît Hamon qui veut <<plus de démocratie directe>> et non LA démocratie directe. Et bien qu'il propose le passage à la VIe République et en supposant que son programme aurait été appliqué, on est dans une volonté réformiste et non une volonté de changement de régime comme Jean-Luc Mélenchon le proposait. Pour être à l'extrême gauche et franchir ce que j'ai baptisé la Frontière, il y a selon moi trois conditions à remplir :

- se revendiquer de gauche

- renier tout attachement à la patrie

- rejeter totalement l'idée selon laquelle le leader soit un moyen d'atteindre le bien commun

L'extrême gauche peut donc être définie comme méfiante envers le paternalisme et rejetant toute autorité morale. Je n'ai pas classé Jean-Luc Mélenchon à l'extrême gauche car il ne remplit pas les deux dernières conditions. Je n'ai pas situé les écologistes sur le schéma car la nécessité de sauver la planète est plus ou moins un paradigme à gauche, bien qu'il y ait des débats sur le sujet. De plus, je pense que les prises de positions écologistes sont assez difficiles à positionner.

La nouvelle gauche est imprégnée de la culture Internet, avec de nombreuses figures : vidéastes vulgarisateurs comme Usul, des intellectuels comme Frédéric Lordon et bien sûr Jean-Luc Mélenchon avec sa chaîne Youtube comme moyen d'expression politique. En cela la gauche s'oppose presque au centre et à la droite utilisant la télé comme principal moyen d'expression. Ce dernier moyen est clairement unilatéral tandis que la culture Internet est plus horizontale (sans l'être totalement), elle laisse donc plus de place à la variété. Cela la rend d'autant plus complexe qu'il me semble presque impossible à l'heure actuelle de définir des courants et l'influence de ces mêmes courants, et cela explique également pourquoi je n'ai pas fixé de ligne à gauche : ce serait plutôt un nuage de points. Il y a notamment de nombreux débats sur le fonctionnement de la démocratie à mettre en place, le tirage au sort par exemple. On peut s'interroger aussi sur la pertinence du terme d'altermondialisme pour définir cette nouvelle gauche. Sans oublier que cette gauche est trop jeune, bien que certains de ses fondements intellectuels datent de plusieurs dizaines d'années. La première grande manifestation de ce renouvellement de la gauche en France a été Nuit Debout selon moi, donc en mars 2016.

On voit donc par ce schéma que l'opposition gauche/droite reste un point de vue possible pour analyser la scène politique française. Celle-ci ne doit cependant pas se contenter d'être binaire et elle droit comprendre les variations possibles.

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