Charlemagne Péralte: l’éternelle crucifixion ou le mât

J’étais complètement vautré sur un banc qui devait dater du dix-huitième siècle et j’attendais mon tour. L’attente fut longue et pénible d’autant que les idées fourmillaient dans ma tête. La porte du bureau s’ouvrit, un étudiant en sortit le visage complètement décomposé, il n’y avait aucun doute, il venait de prendre une déculottée mémorable. C’était mon tour.

Philomé Obin,  La crucifixion de Charlemagne Péralte pour la liberté,  huile sur isorel, 49 x 39 cm, 1970 © P. Obin Philomé Obin, La crucifixion de Charlemagne Péralte pour la liberté, huile sur isorel, 49 x 39 cm, 1970 © P. Obin

J’étais complètement vautré sur un banc qui devait dater du dix-huitième siècle et j’attendais mon tour.

L’attente fut longue et pénible d’autant que les idées fourmillaient dans ma tête. J’essayais désespérément de les passer en revue, de leur trouver un bon agencement, une bonne rhétorique. Je savais bien que celui que j’allais affronter ne faisait de cadeaux à personne, que c’était un esprit cartésien, rigoureux, aimait le travail bien construit.

Le couloir immense et sombre dans lequel je me trouvais m’inspirait le sentiment que ma présence en ces lieux n’avait rien d’exceptionnelle. Au contraire elle trahissait la grandeur d’esprit de ses fantômes. J’avais vite chassé ces idées angoissantes de mes pensées, car il me fallait en ce moment le meilleur de moi-même. Le silence était tel que le grincement d’une chaise ou les talons d’une secrétaire indiscrète dans le lointain faisaient un écho à vous entrainer vers l’abîme.

La porte du bureau s’ouvrit, un étudiant en sortit le visage complètement décomposé, il n’y avait aucun doute, il venait de prendre une déculottée mémorable. C’était mon tour. En une fraction de seconde je suis parvenu à convoquer tous les saints et les loas avant de franchir le seuil du bureau.                    

- Alors, qu’est-ce qui vous amène, que me voulez-vous encore ? Je croyais avoir déjà validé votre corpus, me dit le professeur avec un air dédaigneux qui cachait mal l’intérêt qu’il portait à mon travail.

- Je veux y intégrer cette image, tenez s’il vous plait.    

- Et pourquoi donc ?

- Je peux m’asseoir ? Dis-je sèchement pour me mettre en confiance et lui signifier que j’étais prêt à l’affronter.

- Allez-y, vous avez cinq minutes. 

- Voilà. Dans mon travail sur l’haïtianité, j’évoque l’occupation américaine, contexte qui a grandement contribué à l’émergence de ce concept de manière générale et au niveau des arts plastiques en ce qui nous concerne. Et là, dans cette image nous avons un héros de la résistance contre cette occupation, Charlemagne Péralte chef des paysans révoltés. Celui-ci a été tué par les occupants et exposé sur une porte surmonté du bicolore national haïtien. Mais ce qui me pousse surtout à intégrer cette image dans mon corpus, c’est avant tout la puissance de synthèse qu’elle suscite. Non seulement son auteur, Philomé Obin, est à l’origine de la promotion de ce qui a été diffusé pour la première fois comme art haïtien, mais le sujet traité renvoi également au contexte qui a favorisé cette quête d’haïtianité, à savoir l’occupation américaine. Cette quête étant connexe à celle de la souveraineté nationale dans la mesure où il fallait se débarrasser de l’occupant et redéfinir la nation. Aussi je dois vous dire que cette image est malheureusement d’une actualité criante.

Il me fixa un moment sans rien dire. Puis après un raclement de gorge, il lâcha sur un ton désinvolte : Oui, en effet j’ai vu à la télévision qu’il y avait encore des manifestations suites aux élections, mais que ce passe-t-il ? Que vous arrive-t-il au juste ?

- Permettez monsieur de vous dire que si vous arrivez à analyser l’image, vous trouverez une bonne partie de la réponse. Cette toile ne fait pas que relater un évènement historique. Elle va au de-là en lui conférant une interprétation métaphorique intemporelle. En cela Obin est un visionnaire. Attardons-nous sur la composition. Elle est figée, plate sans aucune quête de mouvement ou de perspective, sinon le mât du drapeau qui est plus en contre plongée qu’en perspective. Traitée de manière bidimensionnelle elle met en relief la planéité du support, ce qui traduit un rejet de tout effet de mouvement (ce qui n’est pas fréquent dans ses autres toiles même lorsqu’il traite de sujets similaires). Le non-lieu de la scène accentue cette intemporalité. Ce non-lieu peut être une plage quelconque ou quelque part dans le cosmos, sur la lune ou Jupiter. On n’en sait rien et ça ne semble pas avoir d’importance. Ce qu’il donne à voir, loin d’une simple allégorie, c’est la fixité d’une histoire qui ne finit pas. Rappelons tout de même qu’il l’a réalisée en 1970 en pleine dictature, laquelle dictature collaborait avec les différents gouvernements états-uniens. Il avait certainement compris que l’Occupation qui avait commencée en 1915 et pris fin officiellement en 1934 demeurait comme un gros nuage gris au-dessus du pays. Que ce nuage parfois nous submerge de  pluies torrentielles, d’autre fois, c’est le plus dur, nous maintient sous une fine pluie interminable, une instabilité chronique. Et par-dessus tout, nous prive du beau soleil jaillissant que nous connaissions jadis.

Me sentant en confiance comme un poisson dans l’eau, je poursuivais mon envolée lyrique sans me douter une seconde que j’étais déjà bien installé dans ses filets.

Par ailleurs, poursuivis-je, cette manière étonnante de traiter les drapés (les contours des tissus de la composition) montre cette volonté d’immobilité. Outre cette stagnation évidente dans le traitement du sujet, Obin arrive, par le truchement de l’iconographie chrétienne, à conférer à son sujet une dimension christique (quoique les éléments de l’image originelle du drame –la photographie – s’y prêtent déjà). Le périzonium, le mât-croix du drapeau, le corps agonisant et la femme pleureuse qui fait évidemment penser à la Vierge sont autant d’éléments et de personnages renvoyant à la crucifixion du Christ. Mais le peintre ne se contente pas de représenter Péralte en Christ crucifié, il l’interprète tout en actualisant son iconographie. Car si Jésus dans son agonie peut dire « tout est accompli » avant de remettre son âme à son Père, Péralte ne peut pas en dire autant tant que ce mât lui accole encore. Et je pense que l’essentiel se trouve dans le mât du drapeau. Pourquoi occupe-t-il autant d’espace ? Pourquoi est-il en sailli jusqu’à frôler le cadre du tableau alors que le reste de la composition est au deuxième plan ? Quel message veut livrer le peintre au regardeur ? Et si Obin disait aux siens que la seule façon de sortir le héros de cette agonie infinie était de prendre le mât et avec (le mât étant assez long) de dégager ce sombre nuage qui plane sur nos tête depuis 1915 ? En tout cas, j’avancerais que le peintre voulait inciter à la reconquête de la souveraineté nationale.

- Bien. Bon d’accord c’est bien beau tout ça. Mais écoutez-moi jeune homme, soit dit entre nous, ce n’est plus de l’histoire de l’art que vous faites. C’est de la politique. Comprenez que ce n’est ni le lieu ni la bonne personne.  

Je me sentais frigorifié tout d’un coup, je me ressaisis très vite et lui dit : enfin… je croyais que toutes activités humaines qu’elles soient purement physiques ou cérébrales se rapportaient d’une manière ou d’une autre à la politique.

- Peut-être si vous le voulez, mais là ce que vous faites c’est de l’activisme. Ici nous sommes une communauté scientifique, vos spéculations ne résisterons pas à l’analyse. Et j’ai remarqué que vous avez tendance à affubler et à théoriser jusqu’à l’excès.

- Et si pour une fois la spéculation ne servait pas à duper des bourgeois benêts en mal d’imaginaire mais à participer à l’émancipation de l’homme ?

- Ah bon ! À quoi voulez-vous jouer ? Admettons que ce que vous dites soit envisageable. Savez-vous que cette émancipation à laquelle vous avez la prétention de contribuer ne peut pas être fondée sur la fausseté et que si cela arrive elle ne serait qu’un  mirage ou pire qu’une boîte de pandore…

- Justement nous y voilà, que faites-vous donc des grands mythes fondateurs, de l’imaginaire collectif, des sentiments d’appartenance dans l’exercice de vivre ?

- Ne mélangez pas les choses, jeune homme. Je trouve dangereux vos propos. J’en ai déjà soupé des comme ça. Des leçons, c’est moi qui vais vous en donner mon bonhomme. Maintenant vous allez m’écouter. D’abord, oubliez votre mât. Il va falloir revoir tout ça. Je veux que vous dressiez une grille d’analyse dans laquelle seront incluses des données spécifiques relatives à vos arguments avec des dates, des noms et des lieux. Ensuite, faites un inventaire de toutes les publications touchant de près votre sujet d’étude : essaies, fictions, articles de journaux, revues…etc. Vous-vous en inspirerez pour construire un argumentaire articulé selon une approche à la fois historiographique et sociologique. Pour finir, si vous voulez faire émerger de l’image quelque chose que votre instinct vous communique, faites-le avec plus de réserve. Il vous faut être subtil et convaincant dans la forme comme dans le fond.

J’étais quand même un peu dépité, j’avais envie de lui dire que j’avais tout prévu et que ce que j’avançais n’était que des prémisses à une analyse approfondie.

Mais c’était déjà mal parti, on était dans l’affrontement et il fallait un vainqueur, petit privilège auquel je ne pouvais prétendre. Et puis je me disais qu’il comprendrait qu’il avait gagné de force, qu’il avait bien remarqué ma détermination à l’affronter. Revenant à l’évidence je lâchais sans enthousiasme :        

- D’accord, merci professeur.

- Quoi ? Exclama-t-il comme pour savourer sa victoire. Il voulait que je le répète plus fort.

- Je vous dis merci infiniment très cherrrr professeur. Au revoir.

- Hummm, je vous en prie. N’oubliez pas que vous devez me pondre cent vingt pages à la fin du semestre, pensez-y. Après il sera temps pour vous de vous occuper de votre mât, n’est-ce pas ? Il termina sa phrase par un petit rire sarcastique.

J’ouvris la porte et laissais entrer la prochaine victime ou le prochain crétin.

Avec ce professeur c’était du pareil au même, tous avaient droit à une fessée, petite ou grande. Je me sentais quand même flatté d’en avoir eu une petite comparée à celle de la fois précédente.

En revenant dans le couloir j’eus l’étrange sensation de m’être absenté du monde réel pendant un moment.

Pour me remettre les idées en place, je me dirigeais vers la machine à café. J’étais perdu dans mes pensées, j’étais au Milwaukee Art Museum. Péralte n’avait pas bougé, il attendait encore, ses sept trous rouge à l’abdomen n’en finissaient pas de pomper du sang. Ses paupières complètement avachies camouflaient un soupçon de vie. L’expression de son visage traduisait une douleur aigüe, lente et silencieuse.

Devant ce spectacle macabre je me dis qu’il fallait que quelque chose se passe. Une main frôla mon épaule, je sursautais, mon café était prêt, il fallait libérer la machine.                     

 

                                                                                                               Mezavwa

                                                                                                                      Paris, le 27/01/2016

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