Le banquier central et le Prince de Brunei

Les juges allemands ont posé un ultimatum à la Banque Centrale Européenne, jugeant qu'elle outrepasse son mandat avec la politique monétaire connue sous le nom de Quantitative Easing. Mais quelles sont les réelles implications de cette politique sur l'économie. Nous essaierons de les entrevoir à travers une analogie avec l'investissement immobilier.

C'est une constante de l'histoire, l'activité bancaire est incroyablement ingénieuse pour gagner la guerre des mots. Ainsi, le mot usure très connoté moralement est devenu les "intérêts" du banquier.

Aujourd'hui, c'est pareil ! Une planche à billets nouvelle a pris le nom de "Quantitative Easing" ou en français "politique monétaire accommodante". Tout un programme. Au passage on se demande envers qui cette politique est accommodante.

Dans le passé, la planche à billets des banquiers inondait l'économie réelle de fausse monnaie, et il s'en suivait une hausse des prix néfaste pour les épargnants et l'ensemble de la société.

Le Quantitative Easing est une planche à billets spéciale puisque l'argent injecté par la BCE dans les marchés financiers reste bloqué dans la finance, car il est réinvesti dans les marchés financiers, ce qui crée des bulles obligataires et boursières.

L'argent magique de la BCE n'atteint la vie réelle que par l'investissement immobilier - créant des bulles immobilières- et l'économie du luxe, quand les bonus et les dividendes sont empochés et dépensés.

Un millionnaire ne mangera pas plus de pain ou de légumes, mais achètera un pied-à-terre à Paris ou une montre au prix délirant. L'indice de l'INSEE prend très peu en compte l'immobilier dans ses calculs, donc il n’y pas d'inflation officiellement (au sens de l’INSEE).

Or le seul mandat de la BCE est le contrôle de l'inflation officielle.
Elle se moque que sa politique monétaire génère des inégalités de richesse dangereuses pour l'équilibre de la société, ou que la hausse de l'immobilier fait perdre aux citoyens du pouvoir d'achat.

Tentons d’expliquer le concept de Quantitative Easing à partir d'une analogie avec l'immobilier. Imaginez le Prince de Brunei de passage à Paris. Il entend que les propriétaires ont du mal à encaisser leurs loyers car les locataires ont des difficultés à les payer.

Un esprit sain aurait simplement demandé aux propriétaires de baisser les loyers. Or le Prince de Brunei a une idée soufflée par son ami économiste : "je vais vous sauver de la faillite en rachetant des appartements, et avec cet argent, vous le prêterez à vos locataires pour qu'ils vous payent leurs loyers".

À la suite des achats du Prince, les prix des appartements ont flambé, créant une bulle immobilière dans tous les quartiers. Un appartement du XVIe valant un million d'€ et loué 30000€ par an, en vaut maintenant 3 millions. Le rendement de l'investissement est passé de 3% à 1%!

Les anciens propriétaires qui exploitaient leurs locataires et qui étaient au bord de la faillite sont sauvés ! Ils soufflent enfin : "quel débile ce Prince ! Il achète des appartements sans même se rendre compte que les loyers ne rapportent plus rien ".

Et comme les anciens propriétaires sont malins, ils ont réinvesti leur pactole dans la bourse pour toucher de juteux dividendes. Certes c'est plus risqué, mais ça rapporte du 4% ! Et si tout va mal, cet imbécile Prince de Brunei reviendra avec ses milliards nous sauver !

En réalité, la BCE agit comme le Prince de Brunei. Lui gaspille l'argent de son peuple, la BCE gaspille de l'argent qui s'apparente à de l'argent public car la monnaie créée à partir de rien est celle de tous les Européens.

La BCE n'achète pas des appartements mais des obligations (des titres de dettes émises par les états et les multinationales).
La BCE ne touche pas des loyers mais des intérêts (des coupons).
Mais ces loyers sont soit dérisoires, soit négatifs dans certains cas !

Les usuriers qui prêtaient à 16% au Portugal en 2011, au lieu de faire faillite comme il se doit, ont été sauvés par la généreuse BCE ! Et qui a payé le prix de ce sauvetage par de l'austérité (hausse d’impôts et moins de services publics) ? Nous, les citoyens. La BCE achète tellement d'obligations que les taux d’intérêts est devenu nul en 2018.

Le Prince de Brunei et la BCE auraient dû sauver les locataires et les États en laissant crever les propriétaires indélicats respectivement des appartements et des obligations.

Maintenant, le Prince de Brunei est dans un sacré pétrin : il a un portefeuille immobilier surévalué, qui ne lui rapporte quasi rien en loyers. Les locataires sont endettés et ne peuvent survivre sans les injections d'argent répétés du Prince. 

Les anciens propriétaires sont tirés d'affaires. Ils ont touché des loyers auparavant, puis des dividendes depuis le sauvetage inespéré : « Quelle aubaine ce Prince de Brunei. Qu'il se débrouille avec ses locataires maintenant ».

Idem pour la BCE qui se retrouve avec 4000 milliards d'€ d'obligations qui ne rapportent quasi rien. La finance a touché de juteux intérêts avant d'être sauvé par la BCE, avant de réinvestir en Bourse pour profiter des dividendes et de la hausse des actions.

Ils vont se terrer dans leurs villas et laisser la BCE continuer dans sa folie. Qu'elle se débrouille avec ses États, ses entreprises et ses ménages surendettés.
C'est exactement ça le QE ou politique monétaire accommodante.
Maintenant vous savez pour qui elle est accommodante.

 

PS : Si la BCE arrête la politique du Quantitative Easing, le prix obligations chuteront et les taux exploseront à la hausse (crise de la dette). Si elle continue, soit la bulle boursière et la bulle immobilière finiront par exploser, soit les inégalités de richesse seront telles que le chaos social ne sera plus gérable

 

 

Anice Lajnef, Mai 2020

 

 

 

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