Lettre ouverte d'un citoyen français à Bernard Cazeneuve

Invité samedi 19 Octobre 2019 à s'exprimer sur Europe 1, Bernard Cazeneuve, l'ancien ministre de l'Intérieur, a rappelé la nécessité d'un "dialogue constant" avec les musulmans de France.

Monsieur Bernard Cazeneuve, Monsieur le Premier Ministre,

Vous avez tenu sur Europe 1 ce propos maladroit : " Nous avons besoin d'entendre les musulmans dire leur attachement à la République".

Cette phrase est lourde de sens car elle sous-entend plusieurs choses à la fois. Tout d'abord, le "Nous" ne semble pas inclure les musulmans de France (citoyens Français ou simple résidents). Il tend même à s'y opposer.

Ensuite, cette phrase sous-entend que les musulmans de France ne marquent pas assez leur attachement à la République.

Et là, je suis personnellement saisi d'un malaise.

J'aimerais crier haut et fort à quel point j'aime mon pays, celui qui m'a vu naître. J'ai envie de crier haut et fort ma reconnaissance envers l'Éducation Nationale, le corps enseignant et toutes les fonctions supports de l'école. J'ai envie de remercier tous les enseignants et les professeurs qui ont croisé ma route, et qui ont su répondre à ma soif de connaissance, et m'ont aidé à construire mon esprit critique. J'ai envie d'exprimer ma gratitude envers un système social qui a permis au boursier que j'étais de réaliser son rêve, celui d'accéder à une classe préparatoire scientifique prestigieuse. Que dire du système médical, qui a permis à mon père de partir le plus tard possible et dans la dignité : ma reconnaissance est infinie envers les médecins, les infirmières et les infirmiers, les brancardiers, les ambulanciers, sans oublier ceux qui ont pensé ce système et l'ont mis en place.

La liste est longue, et la gratitude est infinie.

Cependant, c'est en tant que citoyen français que je souhaiterais exprimer ma gratitude et mon attachement à la République, et non en tant que musulman. En tant que musulman, je rêve d'avoir le droit à l'indifférence.

La République est une et indivisible, elle ne fait pas de différence entre ses enfants, et encore moins en fonction de leurs appartenances religieuses présumées. Ne rentrons pas dans ce piège que nous tendent les identitaires de tous bords, religieux et xénophobes.

La foi qui me nourrit, est une relation unique et personnelle avec mon Dieu. Elle est de l'ordre de la pudeur. C'est une relation verticale, et nul ne peut s'y inviter sans mon consentement. Même pas un ancien Premier Ministre.

Si je devais montrer mon attachement à la République en tant que musulman, c'est à la laïcité que je devrais le faire, à ce cadre qui garantit et protège le fondement même de la religion, c'est à dire l'expression du libre arbitre, celui de croire ou de ne pas croire.

Les vrais ennemis de la République sont ceux qui s'opposent d'une façon ou d'une autre à cette liberté fondamentale. Certains extrémistes veulent vous obliger à croire, d'autres cherchent à détruire la foi qui est en vous. Leurs vaines entreprises sont vouées à l'échec, car la foi ou l'absence de foi ne se décrète pas, elle se construit. Le seul résultat de leurs entreprises est de prendre en otage la majorité des Français, en rendant leurs vies encore plus pénibles, comme si les injustices sociales n'étaient pas suffisantes pour devoir supporter leurs querelles et leurs polémiques continuelles.

La foi est inséparable de l'action, et si possible, la bonne action. D'où l'importance du bon comportement dans l'interaction avec ceux que je croise quotidiennement. Ce sont mes frères en humanité, d'où qu'ils viennent, qu'ils croient ou ne croient pas. Mais cette approche humaniste et universaliste de la fraternité par le prisme de la foi ne regarde que moi. Elle ne regarde que l'homme de foi que je suis, qui veut plaire à son Dieu.

En tant que citoyen, c'est par le contrat social qui nous lie que j'aimerais revendiquer publiquement mon attachement à la fraternité républicaine, et non par le prisme de la foi.

D'où encore une fois mon malaise d'exprimer mon attachement à la République en tant que musulman et non en tant que citoyen.

Monsieur Bernard Cazeneuve, Monsieur le Premier Ministre, j'espère que vous avez compris mon malaise face à votre phrase, et le sens de ma lettre. Ne rentrons pas dans le jeu de la division, surtout quand cette dichotomie est religieuse. Gardons nos réflexions et nos solutions dans un cadre républicain, car seule la République peut nous lier ensemble, quelle que soit notre religion.

 

Fraternellement,

 

Anice Lajnef 

 

 

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