Girl on fire

Ethique de la lecture, dernière leçon de l’année : la littérature comme art du dérangement. Dédicacée à mes élèves, à Philippe Manevy et à mes parents archéologues.

The birds around me hopped and played,

Their thoughts I cannot measure:—

But the least motion which they made

It seemed a thrill of pleasure. 

William Wordsworth, "Lines Written in Early Spring", 1798.

Ramasser les miettes

Vendredi 16 juin. Seule dans la salle de classe, je finis de remettre en place les chaises que nous avons dérangées ce matin pour former un cercle. Ramasser les gobelets en plastique et les noyaux de cerise qui traînent, rassembler les papiers oubliés par les étudiants (faut-il jeter ces notes, sans doute extraites d’un plan de dissert de philo déjà oubliée – « statut ontologique de ces deux concepts ? Penser l’ordre à partir du désordre ? Désordre = ordre que nous ne cherchons pas »), effacer les phrases inscrites au tableau – miettes des poèmes que nous avons partagés avant de nous quitter.

Dans les textes choisis par les élèves, il a été question de rêves, de peur et de solitude ; de forêts, de roches sombres et de lacs sauvages (grande popularité d’Edgar Poe chez les jeunes femmes de la classe); de silence, de montagnes et de villes bruyantes ; d’alcool et d’innocence perdue ; de poètes cachés dans des caves sous la mer, de conseils paternels, de la mythologie impériale britannique et de grands arbres centenaires ; du passé, du présent et du futur.

Fin du cours de littérature anglaise, début des grandes vacances.

L'arbre qui cache la forêt

La semaine dernière, nous avons conclu notre dernier commentaire de texte de l’année, portant sur les premières pages du chapitre 5 de Lady Chatterley’s Lover, de D.H. Lawrence (1928). Ayant franchi le portail menant dans un bois situé au fond du parc entourant leur demeure, un couple se promenait par une froide journée de février. L’homme avançait dans un fauteuil roulant, la femme marchait à ses côtés en silence dans une atmosphère feutrée et brumeuse.

Si on lisait attentivement, on finissait par comprendre que cette brume provenait des cheminées de la mine située de l’autre côté du bois. Mais il fallait faire preuve de vigilance, car l’un des promeneurs par le regard duquel la scène était filtrée faisait justement tout pour oublier la présence de cette usine et de la pollution qu’elle engendrait. Au fur et à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le bois, celui-ci se métamorphosait sous son regard en une forêt tout droit sortie des Chevaliers de la Table Ronde – « le cœur de l’Angleterre ancestrale », déclarait pompeusement Clifford pendant que Connie l’écoutait poliment, assise sur une souche d’arbre dans sa robe de laine bleue.

Comme l’indique le mot « vestige » (remnant) appliqué au bois qui reste là où jadis s’étendait une forêt, le lieu est ici appréhendé avec un regard qu’on pourrait qualifier d’archéologique – ce regard qui, à partir d’un fragment de colonne, reconstitue toute la cathédrale détruite. Archéologue (définition apocryphe) – n.m., n.f. personne pour qui les objets et les êtres disparus ont parfois une présence plus forte que ceux qui sont sous leurs yeux, en chair et en os.

Pour Clifford, le bois et la femme bien réels qui l’entourent disparaissent ainsi au profit d’un lieu imaginaire : en cadrant son regard d’une certaine façon, en coupant au montage de sa conscience ce qui dérange son fantasme et en fermant les oreilles aux bruits qui l’entourent (une sirène retentit, annonçant midi à l’usine), l’homme paralysé peut se donner l’illusion d’être dans une forêt s’étendant à perte de vue, sur le point d’apercevoir Robin des Bois au détour d’un sentier serpentant doucement entre les fougères, et peut-être même de caracoler en sa compagnie.

Clifford réinvente donc la forêt en imaginant l'ensemble diminué d’après le morceau, l’empreinte, la trace – un peu comme le font les archéologues, les psychanalystes, les détectives ou les archivistes. Et, bien sûr, comme le font les écrivains et leurs lecteurs.

La forêt qui cache la tour en feu

Mais attention: si Clifford, comme Madame Bovary, est aussi bien son auteur que ses lecteur, il est également présenté comme un homme littéralement dérangé dont il ne faut pas épouser le regard. L'imagination est à la fois le mal et le remède qui nous en guérira (pharmakon) et nous aidera à ne pas nous égarer dans la forêt hantée. Prêts?

A travers ce personnage paralysé aux traits figés, D.H. Lawrence nous met en effet en garde contre la tendance à détourner trop radicalement le regard du monde réel (disregard, détourner le regard, overlook, regarder par-dessus): paradoxe classique du romancier, qui, au moment précis où il s’abstrait de son environnement et nous invite à faire de même, incite également à se méfier de ce qu’on appelle en anglais l'escapism – cette envie bien naturelle de fuir la laideur, la violence inouïe et la complexité du monde. Fuir et se réfugier dans des ilots protégés et repliés sur eux-mêmes, paradis artificiels ou parcs enchanteurs entourés de grilles soigneusement camouflées derrière de majestueux chênes.

Le Brexit pourrait ainsi peut-être (en partie) se comprendre comme un symptôme du « syndrome Clifford Chatterley ». Enclore le bois, couper les ponts, fermer le tunnel qui relie l’île au continent, puis continuer à se raconter des histoires sur l’Angleterre éternelle et son identité inaltérée. S’imaginer aux côtés de Robin des Bois alors qu’on est dans un fauteuil roulant et qu’au lieu de prendre aux riches pour donner aux pauvres, on érige toujours plus de barricades à l’intérieur même de l’île. Figer, conserver une image muséifiée de l’Angleterre dans un enclos à l’authenticité frelatée, puis en interdire l’accès aux pauvres et aux immigrés qui empêchent de mythologiser en paix. Ne se résoudre à considérer ces derniers que lorsque 70 personnes auront péri dans l’incendie d’une tour dont les habitants appelaient à l'aide depuis des années sans qu'on daigne leur répondre (sur le lien entre Grenfell Tower et l'invisibilisation des pauvres dans les politiques publiques britanniques au cours des dernières années, cf. cet article ; sur l'indignation provoquée par l'incapacité des représentants politiques à venir littéralement regarder dans les yeux les survivants de l'incendie, cf. celui-ci; sur l'interprétation du vote Brexit comme un symptôme de la nostalgie de l'Empire et de l'illusion d'un possible retour à l'Angleterre d'avant le multiculturalisme, cf. cet article et celui-ci).

Souvenez-vous. Quelques années après la publication de Lady Chatterley, George Orwell insistera sur le devoir des "classes supérieures" de sortir de leurs parcs protégés en filant la métaphore du regard qui dévisage les pauvres ou au contraire se détourne des taudis dans lesquels ils sont bloqués. En utilisant le dispositif narratif du train qui parcourt la campagne anglaise, il mettra en scène sa description du territoire et de ses habitants de façon à déranger les certitudes morales de ses pairs ainsi qu'une certaine façon de raconter l'histoire nationale. Il décrira le paysage contemplé par la fenêtre du train comme s'il ne coupait rien au montage (ce qui, bien sûr, n'est pas vrai), et dira vouloir montrer ce qu'on préfèrerait souvent ne pas voir : dans les sociétés industrielles les plus "avancées", les espaces non endommagés par la généralisation d'un modèle économique prédateur sont devenus des parcs privés. Les rivières où l'on trouve encore des saumons qui ne sont pas en boîte ne sont plus la norme, mais l'exception.

Sans défense

D.H. Lawrence, lui, ne s’indigne pas face à la cécité volontaire de Clifford, nous faisant au contraire partager la compassion de Connie à son égard. Clifford a perdu ses jambes, et les fantômes qui peuplent sa forêt fantasmée ne sont pas simplement ceux des chevaliers d’antan. Alors que les promeneurs avancent dans le bois, d’autres absences se font sentir, signalées par les négations, les suffixes et les préfixes privatifs – marques lexicales du manque, traduction verbale du vestige. Ce qui est là n’est appréhendé qu’en relation à ce qui a été ; ce qui est là, c’est l’absence, le vide, ce qui reste après.

Mais après quoi, au juste?

Il n’y avait pas de gibier, pas de faisans. Ils avaient été tués pendant la guerre et le bois était resté sans défense (unprotected) ; mais maintenant Clifford avait repris son garde-chasse.

Dommage que les animaux aient été tués, car il ne peut plus les tuer lui-même. Cette observation d'une si triste ironie résume toute l’ambivalence affective du regard porté sur Clifford dans ces pages, et elle annonce la scène bouleversante qui va surgir dans un instant. Voici donc un homme qui a fait la Grande Guerre, et qui y a perdu les jambes. Désormais invalide, lorsqu'il contemple "son" bois et se désole de le savoir si vulnérable, c'est pour regretter de ne plus être en mesure d'exercer son droit de chasse exclusif, survivance du privilège des seigneurs médiévaux, à l’origine légitimé par la protection qu'ils accordaient aux plus faibles.

Le bois laissé sans défense pendant la guerre est en fait la première allusion, dans ce chapitre, à la déchirure historique d'où provient la lueur post-lapsaire baignant le bois. Et « soudain », les promeneurs arrivent dans une clairière dévastée :

Clifford adorait le bois; il adorait les vieux chênes. Il sentait qu'ils lui appartenaient, à travers les générations. Il voulait les protéger. Il voulait ce lieu inviolé, enfermé, séparé du monde.

Le fauteuil gravissait lentement la côte, cahotant sur les mottes gelées. Et, soudain, sur la gauche, il y eut une clairière où il n'y avait rien qu'un fouillis de fougère morte, quelques minces arbrisseaux penchés de ci, de-là, quelques gros troncs sciés, montrant leurs sommets et leurs racines prenantes, sans vie; et des taches noires, là où les bûcherons avaient brûlé du sous-bois et des déchets.

Stumps: en anglais, ce mot désigne non seulement les souches ou troncs sciés dont il est question ici, mais aussi le moignon d'un membre amputé.

Lire cette description en version originale, c'est donc se retrouver, "soudain", déporté à mille lieux du "cœur de l'Angleterre éternelle", de l'autre côté de la mer, au milieu d'un paysage apocalyptique dont chacun peut aujourd'hui contempler la trace photographique en un clic: entrer No Man's Land, a field in Flanders.

N’est-ce pas là une des plus saisissantes métamorphoses observées en cours de littérature cette année, mon cher Watson ? Il y a un instant, nous étions en compagnie de Robin des Bois ("Le bois était un reste de la grande forêt ou Robin Hood chassait"). Et nous avons maintenant sous les yeux des souches qui surgissent de terre tels des membres arrachés, un amas de bras et de jambes dressées vers le ciel, restes de soldats inconnus dont le corps, jamais, ne sera reconstruit.

Comme les tableaux de Paul Nash, le texte de Lawrence nous dépeint ici un charnier végétal et érige les arbres mutilés en emblème poignant de toute l’horreur des tranchées. Car ce sont bien ces dernières, qui ont surgi sous les yeux des promeneurs, comme le confirme pour les lecteurs du texte français la suite de la description de cette clairière désolée :

C'était un des endroits que Sir Geoffrey avait déboisés pendant la guerre pour garnir les tranchées. Toute l'éminence, qui s'élevait doucement à droite de l'avenue, était dénudée et comme étrangement perdue. Sur le sommet, là où s'étaient dressés les chênes, il n'y avait plus rien; et de là on pouvait, par-dessus les arbres, voir le chemin de fer des mines et les nouvelles usines de Stacks Gate. Constance, debout, regardait. C'était une brèche dans la pure retraite du bois, une brèche qui laissait pénétrer le monde extérieur. Mais Constance n'en dit rien à Clifford.

Lisible noir sur blanc: c’est pour fournir le bois permettant de construire les tranchées que les arbres ont été décimés.

Comprenons donc: un sacrifice a eu lieu pour rendre possible un autre sacrifice. Les arbres ont étés coupés pour "protéger" les soldats sur le front, mais ce faisant, ils ont eux-mêmes été laissés sans protection, comme des soldats envoyés au casse-pipe par leurs généraux. L'étymologie (la racine!) de l'adjectif "forlorn" en anglais, traduit ici par "perdus" (strangely forlorn / étrangement perdus), nous apprend en effet qu'il vient du hollandais verloren hoop, qui désignait au 16e siècle un groupe de soldats choisis pour lancer une attaque dont la plupart ne survivraient pas (Concise Oxford English Dictionary).

Comprenons également: les arbres, sont, littéralement, partis au front, transportés, comme les soldats, dans les wagons des trains reliant l'Angleterre profonde aux villes portuaires, d'où ils embarquèrent pour le continent. Comme à la fin de Macbeth, la forêt s'est déplacée pour faire la guerre. Et maintenant que la guerre est finie, la forêt en conserve les cicatrices et la mémoire.

Il y a cinq ans, quand je faisais lire ce texte pour la première fois à des étudiants, je leur disais: vous voyez, comme Shakespeare l’a fait dans ses tragédies, D.H. Lawrence montre ici à ses lecteurs que la violence commise au-delà des frontières du territoire national réapparaît toujours, d’une façon ou d’une autre, au “cœur” même de la communauté dont les armées font la guerre à l’étranger. La digue qu’on pense pouvoir maintenir entre la violence contre l’autre et la violence contre les siens ne tient jamais bien longtemps (Jules César, Coriolan, etc.). Les survivants reviennent du front, les veuves demeurent et les fantômes des ennemis massacrés n’ont aucun mal à traverser les mers, quand bien même on couperait tous les moyens de communication.

Il y a cinq ans, voyant que l’histoire de la Grande Guerre semblait bien lointaine à mes élèves, je leur parlais des films américains des années 70, qui, eux aussi, faisaient apparaître le lien entre les nouvelles formes de brutalité émergeant alors au sein de la société américaine et le retour des soldats partis au Vietnam. Et quand ça ne suffisait pas à leur faire comprendre ce qui se joue dans l’extrait de Lady Chatterley, je leur demandais s’il n’avaient pas vu des séries américaines récentes mettant en scène des soldats démobilisés atteints de stress post-traumatique. Puis je leur disais de relire la description de Clifford contemplant le bois mutilé, et je leur demandais d’expliquer ce qu’il y avait d’étrange dans la suite du passage. Ils ou elles répondaient alors: c’est que Clifford dit qu’il veut conserver le bois intact, inviolé, alors même qu’il est en train de regarder un champ de ruines. Ce qui nous amenait à dire: il semblerait que ce que nous montre ici Lawrence, c’est une mémoire et une conscience malades, celles d’un homme (et, à travers lui, d’une société) qui a vécu un traumatisme.

Cinq ans après, le texte n’a pas changé, mais les élèves que j’ai en face de moi ont grandi dans un monde différent. Je continue à leur parler du retour des soldats américains partis en Afghanistan ou en Iraq, tout en les invitant à noter qu’à la différence de ceux qui allèrent au Vietnam ou dans les tranchées de Flandre, les militaires américains d’aujourd’hui s’enrôlent, en principe, de leur plein gré (dans les faits, il faut bien comprendre que la profession de soldat est pour beaucoup envisagée comme la seule façon de sortir de la détresse économique). Ce qui n’enlève rien à l’horreur de la guerre que ces gens vivent, mais ce qui accentue leur douloureuse étrangeté vis-à-vis de la société dans laquelle ils reviennent (voir sur ce point le documentaire bouleversant Killing Time, entre deux fronts, de Lydie Wisshaupt-Claudel), et qui explique sans doute en grande partie que la guerre soit un non-sujet dans le débat politique américain actuel.

Cinq ans après, je continue à parler de tout ça en cours de littérature, mais aujourd’hui, lorsque nous regardons surgir dans la clairière les fantômes de Clifford et qu’avec Connie nous portons notre regard vers “le monde extérieur”, nous sentons la présence d’autres disparus autour de nous. Cinq ans après, je parle à des jeunes gens qui, aussi protégés soient-ils, ont grandi dans une société désormais familière avec l’irruption, au sein même de ses frontières, d’événements qui, “du fait de leur violence et de leur soudaineté, ne sont, au sens propre du mot, pas pensables.” (Claude Halmos, Elle Magazine, 11 janvier 2016).

Des arbres et des hommes

Ceci est une leçon de littérature. Ceci est une leçon de vie.

L’extrait de Lady Chatterley nous rappelle que la métaphore ne doit jamais devenir la forêt qui cache l’arbre. Certes, il est clair d’une part que la forêt massacrée est une métaphore d’une infinie polysémie. Comme dans les tableaux de Paul Nash, les arbres mutilés acquièrent le statut de symboles tragiques, de même que le regard que Clifford porte sur ces arbres renvoie à un comportement psychique pertinent pour comprendre certains fonctionnements individuels ou collectifs. Chez Nash, les arbres du No Man’s Land évoquent des membres arrachés, mais aussi des canons, des baïonnettes, ou encore des cheminées d’usine. Comme dans les poèmes de Yeats, la force polysémique du symbole est ce qui lui confère sa valeur prophétique. Les arbres de Nash et le bois de Lawrence, dépeints après la Première Guerre mondiale, nous parlent de la première boucherie industrielle de masse perpétrée sur le continent européen, et la manière dont ils en parlent “annonce”, d’une certaine façon, l’univers concentrationnaire inventé par les Nazis, qui, aussi nouveau soit-il, plongeait ses “racines” dans toutes sortes de développements idéologiques, technologiques et culturels antérieurs.

Mais d’autre part, comme j’aime le rappeler aux apprentis interprètes, avant de devenir une métaphore, les arbres étaient des arbres, et peut-être est-ce une des choses que D.H. Lawrence voulait nous rappeler (se souvenir, en anglais, se dit re-member: reconstituer, en pensée, ce qui a été, dans les faits, démembré, tronqué, éparpillé). Autrement dit, ce n’est pas parce que les arbres renvoient à d’autres histoires qu’il faut oublier la blessure qui leur a été infligée en tant qu’arbres. Si l’histoire de ce bois anglais transporté d’une terre à l’autre pour permettre à des soldats de s’entretuer est tragique du point de vue humain, elle est tout aussi tragique du point de vue des arbres. Or, c’est peut-être aussi ce point de vue que D.H. Lawrence cherche à représenter dans ce passage, et dans ce roman. Celui-ci ne raconte-t-il pas les aventures d’une femme qui délaissa les livres pour les bois? Et comment résisterons-nous au déploiement de la barbarie la plus brutale associée aux technologies les plus modernes si nous perdons la mémoire de tout ce que les arbres ont vécu avant notre naissance?

The Cure

Seule dans la salle de classe, je finis de remettre en place les chaises que nous avons dérangées ce matin pour former un cercle. En conclusion de la matinée et de l’année, j’ai lu à voix haute un poème qui invite à se garder d’une certaine dérive du geste interprétatif, ou, plus simplement, des lecteurs trop soucieux de contrôler le sens des textes – un poème qui rappelle qu’il existe aussi des façons de lire brutales, et qui donne des ressources pour résister à cette brutalité quand nous la rencontrons. Si les étudiants ne devaient retenir qu’une seule chose de notre année, j’aimerais que ce soit cette figure acrobatique qui résume pour moi l’éthique de la lecture : plus j’avance dans l’interprétation d’un texte, plus je mesure la distance qui me sépare du sens que l’auteur avait en tête. L’objectif de la quête interprétative est bien le rapprochement, mais se rapprocher du sens, c’est accepter (et apprécier) qu’il nous résiste – peut-être aussi une définition de l’amitié ?

« Ce qui embellit le désert, dit le Petit Prince, c’est qu’il cache un puits quelque part. » Cette phrase a été recopiée par une main anonyme sur la carte rose et bleue que j’ai piochée avant la fin du cours. Petit rituel de fin d’année, l’échange aléatoire de citations entre les étudiants permet de se dire au revoir en emportant un marque-page singulier adressé à quelqu’un et à personne en particulier, comme tous les passages extraits des classiques littéraires que nous avons étudiés cette année. J’ai mis une carte dans le panier (Wordsworth, « Lines written in early Spring », piochées par Stella ) et j’en ai tirée une. En faisant le ménage avant de quitter la salle de classe, je pense au renard qui conseillait au Petit Prince de ne pas s’approcher trop vite de lui pour l’apprivoiser.

Pas de littérature sans désert et sans solitude, c’est vrai, mais ce n’est pas tout. Le promeneur solitaire l’a-t-il jamais été du moment qu’il prenait des notes en vue de partager ses déambulations avec d’autres rêveurs ? Le rituel des cartes postales partagées en fin d’année sert aussi à rappeler aux apprentis interprètes que l’écriture et la lecture sont des activités d’échange enracinées dans un ardent besoin de communiquer avec ses semblables. Le cercle autour de l’étudiant lisant à voix haute le poème qu’il a choisi fait écho aux chaises rassemblées au coin du feu pour écouter William Wordsworth se souvenir de sa joie triste un jour où il goûtait, seul, l’arrivée du printemps ; bientôt, ce cercle s’élargira pour inclure les lectrices et lecteurs anonymes qui viendront s’agréger à la communauté tissée par le recueil de poèmes à partir du jour où il sera publié.

Pas de poésie sans un urgent besoin de se faire entendre. Pas d’interprétation littéraire convaincante sans une prise au sérieux de cette urgence. Lire un poème avec une attention aussi intense que celle que tu consacrerais au texto important d’un ami – ou d’un ennemi. Pas de poésie sans un urgent besoin de dire quelque chose de vrai, quand bien même il s’agirait de mentir à son amant ou sa maîtresse (Shakespeare, sonnet 138). Toute l’éthique de la lecture que j’enseigne depuis bientôt 7 ans vise à orienter les étudiants vers cette (re)découverte du dire vrai, si simple qu’elle en devient difficilement accessible aux adultes (Wordsworth: “L’enfant est le père de l’homme”). Difficile à percevoir, sauf quand un événement terrible se produit, et que les poètes sont alors convoqués pour interpeller les puissants ou chanter la douleur d’une communauté (Alicia Keys, Performance at the March on Washington, Tony Walsh, "This is the Place", Manchester Vigil, Ben Okri, “If you want to see how the poor die”). Mais dans l'idéal, on ne devrait pas avoir besoin de l'élection de Donald Trump, de la bombe de Manchester ou de l'incendie de Grenfell Tower pour ressentir cette urgence. En fait, il y a toujours une tour en flammes derrière un poème, et si on cherche bien, sous les cendres refroidies, on arrivera peut-être à temps pour sauver de l’oubli quelque chose.

« N’être pas écouté, ce n’est pas une raison de se taire. » (Victor Hugo).

En ramassant les miettes de chips tombées pendant notre pique-nique poétique, je trouve une carte postale au dos de laquelle ce conseil d'Hugo a été noté dans une écriture juvénile à l’encre turquoise. A-t-elle été délaissée par l’étudiant qui l’a reçue? Il se serait alors comporté comme la sourde oreille évoquée par le poète... Ou est-ce simplement qu’elle n’a pas trouvé de main pour la piocher, et qu’on l’a laissée là pour la première passante venue? Au-dessus de la citation, on peut lire que la carte provient de la « Galerie des Pentes », sur la Croix Rousse. Il s’agit d’une photo : une cassette audio AGFA, comme celles que je glissais dans mon magnétophone orange pour copier des morceaux empruntés aux copains quand j’avais 11 ans, avant de coller une étiquette dessus et d’y inscrire le nom du groupe et le titre de l’album. Sur la cassette photographiée ici, quelqu’un a un jour écrit : « The Cure. Kiss me Kiss me Kiss me. ».

 

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