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Billet de blog 24 avr. 2020

Yannick Haenel et Adrian Ghenie, parmi les avalanches

Après un premier essai inspiré des tableaux du Caravage dans "La Solitude Caravage" (2019), où l’écrivain mêlait le récit personnel d’une révélation poétique à l’élucidation de la vie aventureuse et artistique du Caravage, Yannick Haenel chemine désormais auprès d’Adrian Ghenie, peintre roumain née en 1977 à Baia Mare, vivant et peignant aujourd’hui à Berlin.

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À travers une monographie axée sur l’œuvre du peintre, que l’auteur décrit comme une “féerie effrayante et jouissive”, Yannick Haenel exerce son regard, initie celui du lecteur et modèle son langage, tout en prolongeant une réflexion sur l’acte de peindre - et d’écrire - dans ce deuxième essai aux contours poétiques singuliers, Déchaîner la peinture.

Regardez ces nymphéas de boue marron qui se lèvent sur un sol blanc : ce sont les anciens soleils, ils se sont écroulés là sur la terre (...) Et c’est fou toute cette ténèbre diffusée depuis le corps impossible à figurer de Van Gogh, car le ciel n’est pas éteint : regardez là-haut, au sommet du tableau, derrière les branches, en haut des collines : le ciel est bleu.” C’est ainsi que l’on entre dans l’œuvre picturale d’Adrian Ghenie : à travers une vaste et méticuleuse ekphrasis. De toile en toile, de bout en bout, de phrases en phrases, et très loin des classifications génériques propres au discours de l’historien ou du critique d’art, dont l’écrivain se déleste royalement, Yannick Haenel progresse dans la peinture d'Adrian Ghenie à la manière d’un passionné. De la nuance, il en tire une trame, de quelques détails, il en dévoile un sens, de ses phrases, il en tire une pensée, des images. C’est d’ailleurs plutôt dans le sillage d’écrivains - Antonin Artaud sur Van Gogh, Georges Bataille sur Manet - et de philosophes - Gilles Deleuze sur Francis Bacon - que l’auteur de cette monographie entend s'inscrire. À travers elle, et de manière originale, il en vient à déployer sa propre logique de la sensation de la peinture d’Adrian Ghenie, et à en tramer l’intensité, toute personnelle. 

C’est que l’ouvrage ne semble pas né d’une rencontre, mais bien plutôt d’une expérience, qui plus est solitaire. Yannick Haenel a rencontré Adrian Ghenie au cours de l’hiver 2018 mais cette réunion proprement dite ne forme pas l’objet du livre. L'écrivain  ne s’attarde pas à retracer l’itinéraire personnel de l'artiste, à l’exception, peut-être, de quelques éléments biographiques succincts qu'il donne en fin d’ouvrage. Pourtant, ceux-ci sont à prendre comme autant de biographèmes propres à innerver l’imaginaire de l’auteur, dont l’écrivain souhaite s’emparer intimement, comme pour lui-même. Si l’expérience picturale se fait pleinement intérieure, c’est que le dialogue véritable entre les deux artistes semble se poursuivre ailleurs.  

The Storm | 2015 | huile sur toile | 240 x 200 cm | © Adrian Ghenie

C’est entre le texte et l’image, entre l’illustration et son commentaire, entre le visible du tableau et les images visuelles produites par sa description, que la monographie, de par sa forme et son dispositif, produit son effet premier de réunion.  Il semblerait que ce soit dans les interstices que se loge pour Yannick Haenel l’essentiel du travail pictural d’Adrian Ghenie, et, plus largement, que se décide l’essence même de la peinture, mais aussi de la littérature, le fond du pot pour reprendre après lui l’expression de Montaigne. 

Au fur et à mesure de l’ouvrage, on perçoit sensiblement que l’écrivain s'intéresse davantage aux marges d’une histoire parallèle, à la partie masquée et secrète du processus de création - le geste de peindre, dont on rêverait de déceler l'exécution passionnée -, à l’endurance silencieuse, obstinée et si décisive de la figure de l’artiste, et surtout, aux différents angles morts du visible, qu'Adrian Ghenie s’efforce de travailler pleinement, et à travers lesquels il envisage de nouvelles représentations. “Les gens ne se rendent pas compte que les véritables décisions ont lieu ainsi, loin des actualités, à travers des opérations qui influent sur la trame. Voilà pourquoi les artistes insistent, voilà pourquoi il faut trois ou quatre ou cinq tableaux qui refont apparemment le même sujet pour porter un coup, pour que le prodige s’exhausse.” Au fil des toiles d’Adrian Ghenie, enchevêtrées aux phrases de Yannick Haenel, cette monographie vient inscrire l’irreprésentable et l’indicible dans sa trame, et s’exerce à en exprimer l’événement.

C'est dans ce face-à-face avec l’Histoire et plus largement avec le mal que se love le véritable point de rencontre entre les deux artistes, là où affleure pleinement une endurance commune face à la remontée des fantômes. “L’Histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller” : Yannick Haenel avait inscrit la phrase de James Joyce en exergue de son roman Cercle, tandis que Adrian Ghenie semble la traduire et la diffracter picturalement dans ses toiles, en particulier dans The Nightmare, à travers la possible incarnation du peintre endormi, sur lequel Hitler jette son regard. 

The Nightmare | 2007 | huile et acrylique sur toile | 148 x 200 cm | © Adrian Ghenie

Bien que l’écrivain tende à souligner la dimension toute spectrale de la peinture d’Adrian Ghenie, fréquemment empreinte des figures les plus horrifiantes du pouvoir - de Göring à Hitler en passant par Ceauṣescu, Mengele et jusqu’à Donald Trump -, ou de mauvais génie - Darwin - , leur rémanence macabre ne fait pourtant pas de l'artiste un peintre encastré dans les sujets d’Histoire. Adrian Ghenie convoque une mémoire, à laquelle il nous invite à nous ouvrir, mais la violence intérieure de sa peinture, son déchaînement comme le qualifie Haenel, semble, bien mieux, livrer le parcours programmatique de l’ouvrage. 

Déchaîner la peinture se présente comme une enquête passionnée. L’auteur poursuit son investigation en traçant la trajectoire de ce qu’il nomme le déchaînement pictural d’Adrian Ghenie, qui consiste tout à la fois à libérer la peinture de ses représentations saturées, qu’à en embrasser le débordement, et à en explorer les divers foyers incandescents. Yannick Haenel présente ainsi, comme par degrés, différentes séries d’œuvres que le peintre a pu élaborer sur une dizaine d’années, de 2007 à 2019. De cette qualification picturale, il en délivre ainsi ce qui à ses yeux forme une cohérence de l’œuvre d’Adrian Ghenie.

De l'acte fondateur de sa peinture, que constitue la série The Collector de la fin des années 2000suivis d'une série de tableaux aux chromatismes sombres et froids où s'incarnent diverses figures de l'Histoire, ceux-ci font place à des œuvres à la tonalité plus colorée - The Alpine Retreat - ou aux expressions plus risibles, comme en témoigne la série d'étude des "tartes à la crème", qui font ainsi voir une multitude de visages entartés et surpris de leurs propres métamorphoses, dévoilant par là le registre plus farceur mais non moins subversif de l'artiste. Yannick Haenel ponctue ainsi sa traversée méticuleuse de l’œuvre du peintre par les différentes inflexions tonales qui la distinguent, pour finalement aboutir aux nombreuses œuvres que Ghenie consacre à Van Gogh, celles qui marquent la monographie au sceau de sa dimension jaune, tant elles expriment à elles seules le cœur effervescent de sa peinture, et plus généralement de l’acte de peindre. L'écrivain offre ainsi à découvrir l’œuvre dans ses méandres, à travers sa construction plastique (photo-collages, action painting), ses polarités et ses tournants sensibles (la chambre Dada versus le collectionneur nazi Göring), ses images-sources (David Lynch), et en vient à reconstituer une généalogie picturale sous-jacente (Van Gogh et Francis Bacon, mais aussi Rembrandt) mêlée au dévoilement du récit métaphysique qui la jalonne.

Pie Fight Study | 2012 | huile sur toile | 42 x 88 cm | © Adrian Ghenie

Suivre cette progression dans la peinture de Ghenie relève de l’itinéraire spirituel. Celui-ci relève d’un dévoilement progressif. Le déchaînement à l’œuvre chez Adrian Ghenie n’est autre que le témoignage pictural des divers chocs qu’une violence passée mais aussi contemporaine fait porter sur les corps, des corps humains calcinés jusqu’aux défigurations futures des visages. Yannick Haenel, toile après toile, révèle ainsi un chemin de pensée, qui est aussi l'itinéraire pictural d'un absolu de la peinture. De Van Gogh à Francis Bacon et de Francis Bacon à Adrian Ghenie, le point d’aboutissement de la monographie semble se cristalliser sur le chemin de Tarascon, là où, chez Adrian Ghenie, la violence noire et l’ivresse jaune cohabitent sur la même toile ; Là aussi, où, aux yeux de Haenel, et reprenant la formule de Dante, il est possible d'occuper  "le point où tous les temps son présents".

Reste que la trajectoire de l’écrivain dans l’œuvre du peintre n’a rien de linéaire. Elle semble même tourner sur elle-même. À l’image des boucles spiralées de The Storm, ou du tourbillon de flammèches rouges de The Black Flag, le dévoilement, dans Déchaîner la peinture, est circulaire. Parfois, il semblerait même que l’enquête se meut en poème, que l’investigation glisse en méditation sur le mal, que la description méticuleuse côtoie le régime visionnaire de l’illumination. Yannick Haenel propose ainsi au lecteur un autre régime d’exploration de l’œuvre du peintre. À l’image du chapitre “Tout Ghenie”, l’auteur en vient à restituer, comme d’un seul tenant, toute l’œuvre picturale de l’artiste. En épousant l’intensité d’une unique description qui relève parfois du poème, l'écrivain mêle ainsi les divers motifs qui composent les multiples toiles de l'artiste, et parvient à les condenser en un seul texte, petite épiphanie offerte au lecteur au cœur de l'ouvrage, avant même qu'il en découvre les différents mouvements. Comme s’il s’agissait aussi, pour lui-même, d’en fixer le caractère évanescent, de prendre avec soi l’insaisissable de ce tumulte muet.

Starry Night | 2013 | huile sur toile | 225 x 200 cm | © Adrian Ghenie

Dans Déchaîner la peinture, à la fin, c’est sans doute la tapisserie personnelle de Yannick Haenel que l’on regarde, tant son imaginaire innerve les toiles d’Adrian Ghenie. En même temps qu’il récapitule les grands moments de sa peinture, il tisse aussi, en filigrane, le récit de sa propre passion pour l’œuvre de l'artiste. À la manière de Bachelard, dans L'air et les songes, qui définissait l’imagination comme la déformation des images, l’imaginaire de l’écrivain finit par habiter singulièrement la peinture de Ghenie, faisant apparaître des silhouettes que l’on n’attendait pas. À travers l'apparition fragile de Van Gogh, c’est soudain Rimbaud que l’on entrevoit, mais aussi peut-être Godot, déifié en dieu de la peinture, et à travers lequel s’exprime enfin ce que l’écrivain nomme l’espace libre du temps : “Cet espace libre du temps pourrait avoir la simplicité d’un bout de nature sans rien. Il y aurait un rendez-vous qui se jouerait là entre une silhouette et son ombre, entre les arbres et le ciel ; et la pénombre rendrait disponibles ces arbres et cette silhouette à un événement qui ne peut pas se dire, qui pourrait même vous sembler pauvre, comme une plume qui flotte dans l’air.”    Dans Déchaîner la peinture, bien plus qu’à un dialogue ou à une rencontre, c’est plutôt à un rendez-vous auquel Yannick Haenel souhaite nous initier. 

Yannick Haenel, Déchaîner la peinture | Adrian Ghenie, Actes Sud, Mars 2020, 224 pages, 98 illustrations, 37 €

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