Une liberté marchandée - Reflexion sur les Marchands de Pommerat

Une liberté à laquelle, dans leur simplicité, dans leur anarchie originelles, {les Hommes} ne peuvent même pas donner un sens, une liberté dont ils ont peur — car rien, jamais, ni pour la société humaine, ni pour l’Homme n’a été plus insupportable la liberté.

Les frères Karamazov — Dostoïevski

Horreur, une multiplicité de tableaux angoissants.        

Il était une fois la société du travail.

Une société qui serait la nôtre.

C’est l’histoire de cette amie qui fait du travail salarié, un graal, dont son désespoir quotidien serait la quête

Face à elle, une narratrice au corps rongé, prolongation vivante de la machine à l’usine. Machine à laquelle elle se raccroche comme le forçat à sa chaîne, aveuglément.

Elle est la voix de ces tableaux angoissants.Cette voix, monocorde, s’est arrêtée sur la même note que celle qui provient des doigts frappant inlassablement le clavier d’un ordinateur.

La parabole tombe à pic, les entreprises ferment et les manifestations font florès. Les usines tuent les corps à coup de cancers, tyroïdes abimées, hypertension, hypertrophie et poumons explosés. Coïncidence heureuse d’une pièce accueillie dans une salle fermée pendant trois ans pour cause d’amiante, un mort et deux malades sur le carreau .

On est dans l’actualité, donc.

La critique d’une société esclave du travail est nécessaire mais pas nouvelle. Si le spectateur souffre terriblement pour les employés de ces usines-monstres, son esprit critique est abruti par la succession d’horreurs.

Quoi de plus aisé pour rattacher le spectateur à une cause — la grande idée d’une société morte d’avoir fait du travail, une fin en soi, sa propre fin d’ailleurs—que de montrer un infanticide, une pendaison et la mort sur le plateau.

J’ose presque le mot, ces tableaux sont consensuels dans leur horreur.

Angoissé(e), le spectateur sort convaincu(e) de l’atrocité du monde dans lequel il/elle vit, de la boulimie obscène des entreprises capitalistes et du désespoir des chômeurs. Il ajoutera, cependant, que la lumière était belle, le jeu des acteurs intelligent.

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Photo Élisabeth Carecchio 

POURTANT, dans Les Marchands, ce ne sont finalement pas les usines qui obtiennent le prix du salop numéro un, mais plutôt, les Marchands eux-mêmes, ces chômeurs et travailleurs pauvres.

En effet, ce que l’on retient du sombre tableau de Joël Pommerat, c’est un travail qui a tellement abruti la vie des Hommes, qu’ils en ont fait leur raison de vivre principale. S’ils en sont dépourvus, leur esprit entier est occupé à la recherche active ou désespérée de celui-ci, jusqu’à en mourir.

C’est là une vision extrêmement négative et PASSIVE de ces Hommes là. C’est retirer à ceux-là toute conscience de leur liberté vraie, de l’opportunité qu’ils ont dans le non-travail, d’agir réellement, au sens d’Hannah Arendt, c’est à dire d’effectuer des oeuvres, non subies, nécessaires au monde, à la vie en société, à l’esprit.

—Encore faut-il que la vie de l’esprit et de l’engagement soit valorisée, même dans des conditions matérielles difficiles—.  Si je suis sure que Pommerat a parfaitement en tête la notion de travail, telle que les Grecs l’avaient définie, je regrette qu’il ne l’ait pas exploitée jusqu’au bout.

Refléchir à la possibilité d'un monde qui aurait rendu le travail déshumanisant à la machine, aurait eu plus de sens actuellement.

Evidemment, on ne peut attendre de toutes les personnes qui sont en grandes difficultés sociales, qu’elles s’investissent dans des associations, groupes musicaux ou clubs de défense de quelconque cause, mais c’est une voie de sortie.

C’est peut-être la bouffée d’air qui manque à cette pièce dont les Hommes ne sont décrits que comme des pantins qui auraient déposé servilement leur liberté sur l’autel du travail. Non, l’Homme n’a pas pour seul choix de travailler ou de mourir en essayant.

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