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Le Club de Mediapart lun. 25 juil. 2016 25/7/2016 Édition de la mi-journée

Passe-passe mémoriel quai Branly (2/3)

Max Marchand ; Mouloud Feraoun ; Robert Eymard ; Marcel Basset ; Ali Hammoutène ; Salah Ould Aoudia. Je me souviens du moment où j’ai entendu ces six noms, dans cet ordre.

Salah Ould Aoudia Salah Ould Aoudia

Max Marchand ; Mouloud Feraoun ; Robert Eymard ; Marcel Basset ; Ali Hammoutène ; Salah Ould Aoudia. Je me souviens du moment où j’ai entendu ces six noms, dans cet ordre.

 Le dernier était celui du père de mon amie d’enfance, du mari de l’institutrice qui m’avait accueillie dans sa classe de cours élémentaire. Ces hommes avaient été assassinés. C’était un matin de printemps, j’étais élève au lycée Fénelon, je croyais avoir laissé, très loin, une guerre qui de toute manière allait bientôt se terminer. C’était hier…

Ils étaient fonctionnaires de l’Éducation nationale. Au départ, instituteurs, inspecteurs de l’enseignement primaire, directeurs d’école ou de cours complémentaire. L’un d’eux était aussi écrivain (1). Passionnés par l’enseignement, animés par un idéal de justice et de partage, ils avaient rejoint, pour certains dès le tout début, les CSE, ces centres sociaux éducatifs créés en 1955 par Germaine Tillion (2). Ils étaient devenus les principaux responsables de cette structure directement rattachée à l’Éducation nationale. Ils avaient rang d’inspecteur.

Le 15 mars 1962, ils devaient participer à une importante réunion de travail à Château-Royal, un domaine sur les hauteurs d’Alger où se trouvaient l’École normale de jeunes filles d’Alger, les bureaux et le siège des CSE, ainsi que ceux d’autres services de l’Éducation nationale et quelques logements de fonction. Le directeur, Max Marchand, avait convoqué oralement chacun des participants. Il se méfiait d’une possible interception du courrier par l’OAS (3).

C’est que, plus on approchait de la signature des accords d’Évian, qui signeraient sa défaite, plus l’OAS, pratiquant la politique de la terre brûlée, multipliait les attentats (4). Or, depuis leurs débuts, ces centres sociaux étaient très mal perçus par les milieux conservateurs algériens, dont l’hostilité augmentait en proportion de l’enthousiasme de la population (5). Ils étaient soupçonnés d’être des nids de sympathisants ou de membres du FLN. Arrestations arbitraires, mauvais traitements et tortures, leurs employés payèrent un lourd tribut à la politique de «maintien de l’ordre» telle que la concevaient les autorités civiles et militaires de l’époque (6). Il y eut aussi des titres mensongers en première page des quotidiens les plus lus par la population «européenne», dont le but était de nuire aux CSE en accroissant l’hostilité à leur égard et en justifiant les actions menées contre eux (7). Et chacun de ces six hommes se savait personnellement menacé.

Cinq mois auparavant, Max Marchand échappa de justesse à la bombe qui fit s’écrouler l’immeuble de l’inspection académique où il résidait. En février 1962, lors d’un stage à Marly-le-Roi, Mouloud Feraoun, Ali Hammoutène, Salah Ould Aoudia et les autres stagiaires des CSE rencontrèrent le conseiller du général de Gaulle pour les Affaires algériennes. Ils lui firent part de leurs inquiétudes sur la situation en Algérie, surtout dans les grandes villes. Bernard Tricot, qui n’ignorait pas le danger auquel ces fonctionnaires étaient exposés, leur demanda de regagner leur poste afin « de travailler coûte que coûte pour empêcher l’OAS d’établir le chaos (8) ». Max Marchand avait profité de ce séjour pour tenter d’obtenir sa mutation à l’inspection académique de Belfort, qui venait d’être créée. Mais ce poste fut attribué à quelqu’un qui ne l’avait même pas sollicité. Rencontrant un collègue à sa sortie du cabinet du ministre, Max Marchand lui dit : « On a promis de me nommer en France, en juin, mais je n’atteindrai pas juin : ils auront ma peau avant (9). »

Et donc le 15 mars, à 10 heures, malgré les rumeurs persistantes en ville d’une importante opération de l’OAS contre les CSE, Salah Ould Aoudia, Ali Hammoutène, Robert Eymard, Mouloud Feraoun, Max Marchand étaient à leur poste, comme la plupart de leurs collègues convoqués. Le début de la réunion fut décalé d’une demi-heure, pour attendre les retardataires, parmi lesquels Marcel Basset. Il avait été prévu que la réunion n’aurait pas lieu dans le local habituel, mais dans un bâtiment préfabriqué, à l’écart. Mesure de protection supplémentaire, comme les convocations orales ? Peine perdue…

Marcel Basset arriva peu après le début de la première intervention. La porte, à peine refermée sur lui, s’ouvrit à nouveau brutalement, trois hommes armés de pistolets-mitrailleurs firent mettre les participants dos au mur, les mains en l’air. Pendant ce temps, trois personnes mettaient en œuvre les autres procédures du scénario tragique d’une action minutieusement préparée. Les lieux avaient été soigneusement étudiés, tout se passa comme prévu : neutralisation du personnel présent dans les autres bâtiments, fils du téléphone arrachés, installation de deux fusils-mitrailleurs à des emplacements parfaitement calculés, introduction des bandes de munition dans leurs logements. Les six hommes furent appelés l’un après l’autre et conduits à l’extérieur tandis qu’un quatrième terroriste rejoignait leurs trois accompagnateurs. Ils furent placés dos au mur, dans un ordre qui avait probablement été, lui aussi, calculé à l’avance, et ce fut le début d’une fusillade sauvage et continue à l’aide des deux fusils-mitrailleurs et de deux mitraillettes (10).

Personne ne sera jamais arrêté ou inculpé pour ce sextuple assassinat. Et pourtant ! On a su assez vite qu’il était l’œuvre des tristement fameux commandos Delta dirigés par Roger Degueldre (11). Ce dernier a été reconnu par un témoin, sur photos (12). Mais s’il a été condamné et exécuté, c’est pour d’autres crimes que celui-là : arrêté le 7 avril 1962, il a été condamné à mort par arrêt de la Cour de justice militaire en date du 28 juin 1962, pour une série de plusieurs dizaines de crimes et délits commis jusqu’au 11 octobre 1961…

Grâce aux amnisties successives, ceux qui sont aujourd’hui encore vivants peuvent sans crainte raconter leur participation à ce massacre et, pourquoi pas ?, en tirer gloire dans certains milieux. C’est ce qu’a fait Gabriel Anglade. Il s’est en particulier vanté auprès d’un historien américain, Alexander Harrison, d’avoir été celui qui, ce jour-là, avait tué Mouloud Feraoun, en donnant une version par ailleurs maquillée de l’événement (13).

Aujourd’hui, Gabriel Anglade, fondateur du PPN (Parti Pied-Noir), est président de la Maison du pied-noir située à Cagnes-sur-Mer et, depuis 2008, premier adjoint au maire de la ville. Il n’était certainement pas le dernier à défiler à Cannes, le 21 mai, la panse barrée d’une écharpe tricolore, pour réclamer l’expulsion du cinéaste français Rachid Bouchareb (14). Apprenant sa présence sur la liste du maire sortant (et sénateur UMP) Louis Nègre, le fils de Salah Ould Aoudia avait écrit à tous ses colistiers pour les informer. Aucun ne lui a répondu. Pourquoi s’en étonner ? Anglade a pu organiser en 2006 une kermesse géante où étaient vendus des pin’s de l’OAS ou arborant l’effigie du général Salan et des livres qui parlent de «l’œuvre maléfique du général de Gaulle », où les élus de la région, jusqu’à Christian Estrosi, ne répugnèrent pas à se montrer et à dire quelques mots habilement tournés, histoire de se faire applaudir (15).

Revenons un peu en arrière… Le lundi 19 mars 1962, à la première heure, à la demande de Lucien Paye, alors ministre de l’Éducation nationale, un même texte est lu dans tous les établissements scolaires. Il est demandé aux élèves et enseignants d’observer une minute de silence à la mémoire des six fonctionnaires assassinés. Il y eut des endroits, rares, où de rares enseignants refusèrent de lire le texte et d’observer la minute de silence. Encore plus rares furent les élèves qui refusèrent de se lever pendant cette dernière. Ce fut pourtant le cas, au lycée Pasteur de Neuilly, d’un adolescent de 13 ans nommé Patrick Buisson. Celui-là même qui sera plus tard directeur de Minute, de Valeurs actuelles, qui dirige aujourd’hui la chaîne Histoire, les cabinets Publifact (16) et Publiopinion, qui a publié en 1984 un livre à la gloire de l’OAS (17) et récidivé en 2009 avec un album sur la guerre d’Algérie (18), et par ailleurs conseiller personnel de Nicolas Sarkozy lequel, en 2007, le décora de la Légion d’honneur en déclarant spontanément, après avoir abandonné son texte écrit : « C’est à lui que je dois d’avoir été élu (19)!». 

Comme le dit très justement Madeleine Ould Aoudia, il n’est pas question de reprocher à un adulte ce qu’il a pu dire ou faire à un âge où les opinions ne sont le plus souvent que le reflet de celles des parents. C’est en ce sens que son frère écrivit à Patrick Buisson, en l’interrogeant simplement sur le jugement qu’il portait aujourd’hui sur cette attitude d’autrefois :

« Il est capital de savoir si, devenu conseiller du Président de la République, vous reconnaissez rétrospectivement vous être mal comporté en refusant de prendre part à l’hommage rendu à six fonctionnaires de l’Éducation nationale, hommes de culture, de paix et de réconciliation, massacrés au nom de l’Algérie française par une organisation terroriste.

Je ne puis croire en effet que vous persistiez dans cette approbation donnée si ouvertement, quarante-six ans plus tôt, à des agissements que Raoul Salan, chef suprême de l’OAS, aurait désavoués à l’époque, et que déplorent aujourd’hui d’anciens criminels de l’organisation. »

Trois envois successifs, dont le dernier en recommandé avec accusé de réception, sont restés sans réponse (20). Il est des refus qui sont éloquents…

 

Voir aussi : Passe-passe mémoriel quai Branly (1/3), Passe-passe mémoriel quai Branly (3/3)… et racisme d'État rue de Bellechasse

(1) Mouloud Feraoun est le premier écrivain algérien à avoir acquis une renommée internationale. Cf. ici et .

(2) Jacques Soustelle, qui venait d’être nommé gouverneur général, avait demandé à Germaine Tillion de «mettre en place une formule d’organismes adaptée aux besoins des masses algériennes déshéritées ». Cf. Jean-Philippe Ould Aoudia, L’Assassinat de Château-Royal, Éditions Tirésias–Michel Reynaud, 1992, p. 65. Ce livre relate les résultats de l’enquête obstinée, minutieuse, menée par un fils pour élucider les circonstances de la mort de son père et de ses compagnons ; il n’est pas dans mon propos de rapporter ici l’ensemble d’un ouvrage qui traque les complicités, actives ou passives, entre une organisation terroriste et l’armée, la police, la justice, l’opinion ; je ne peux qu’engager à sa lecture. Je me contenterai dorénavant d’indiquer pour cet ouvrage les seuls numéros de page.

L’arrêté instituant la création du Service des Centres Sociaux énonce :

« Le Centre Social a pour but : de donner une éducation de base aux éléments masculins et féminins de la population, qui n’ont pas bénéficié ou ne bénéficient pas de la scolarisation et de mettre à la disposition de ces populations des cadres spécialisés dans les différentes techniques de l’éducation et spécialement de l’éducation agricole.

De mettre à la disposition de ces populations un service d’assistance médico-sociale polyvalent […] Et d’une manière générale, de susciter, de coordonner et de soutenir toutes les initiatives susceptibles d’assurer le progrès économique, social et culturel des populations de son ressort.» p. 66.

Voir aussi, à propos de cette femme exceptionnelle, l’article de Vincent Truffy paru dans Mediapart le lendemain de sa mort : Germaine Tillion, une conscience pour le XXe siècle.

(3) p. 29.

(4) Il y en eut 611 à Alger pour le seul mois de mars 1962.

(5) « Un centre social, dans ce pays en guerre, c’est un havre de paix, un endroit où on retrouve un peu d’espoir. Ceux qui ont faim peuvent même y trouver un peu de lait, les directeurs ayant pris l’initiative de donner à manger à leurs élèves qui leur avouaient venir au cours le ventre vide ! » p. 68.

(6) Deux opérations spectaculaires, en 1957 et 1959, entraînèrent une quarantaine d’arrestations : 13 personnes, dont 4 femmes, furent torturées ; il y eut deux disparus, l’un des hommes arrêtés, probablement mort des suites de la torture et le jeune frère d’une des femmes torturées, parce que celle-ci avait eu le courage de porter plainte contre ses tortionnaires (p. 69-76).

(7) p. 76 ss.

(8) p. 84.

(9) Serge Jouin, Le destin tragique de Maxime Marchand… et de l’Algérie, Paris, 1986, cité par Jean-Philippe Ould Aoudia, p. 84.

(10) 109 douilles de 9 mm furent ramassées par la police. Pour tous les détails concernant le déroulé de cet événement, je ne peux que renvoyer au livre de Jean-Philippe Ould Aoudia, déjà abondamment cité, p. 29-44. Ce dernier révèle un fait important et rarement évoqué : la liste écrite des personnes à abattre comportait un septième nom, celui de René Petitbon, directeur du service de Formation de la jeunesse en Algérie. Il n’était pas présent à cette réunion à laquelle il aurait dû assister. Cette absence reste une énigme, malgré l’enquête sur ce personnage et ses relations avec l’OAS, qu’il était chargé d’infiltrer et de diviser (p. 89-104).

(11) Engagé dans la légion étrangère, Roger Degueldre participa aux guerres d’Indochine puis d’Algérie. Il fut nommé lieutenant au début de l’année 1961. Il déserta quelques jours plus tard (p. 146-149).

(12) p. 124

(13) Cf. le site de la LDH de Toulon.

(14) Cf. le billet d’Edwy Plenel sur Mediapart : « Hors de France ! », ce cri de haine sur la Croisette.

(15) « Le temps des excuses est fini. » Cité par Lucie Martin, L’Humanité du 28 février 2008. Article reproduit sur le site de la LDH de Toulon.

(16) Voir notamment ici.

(17) OAS, histoire de la résistance française en Algérie, ainsi présenté par l’association « Jeune pied-noir » (merci au passage à « Pumacurieux » et au nouveau moteur de recherche de Mediapart) :

« La première histoire illustrée de l’OAS - Par Pascal Gauchon et Patrick Buisson - Préface du capitaine Pierre Sergent [condamné à mort par contumace à deux reprises, en 1962 et 1964, A. G.-C.] – Par le texte et par l’image vous allez revivre le combat pour l’Algérie française de 1958 à 1962 – Le texte de Pascal Gauchon, professeur agrégé d’histoire, est la première synthèse objective et complète d’un combat de 4 ans […] 190 photos expressives ajoutent leur force au récit – En annexes, les plus beaux textes de l’Algérie française : Colonel Bastien-thiry (sic), Antoine Blondin, Jean Brune, Jacqyes (resic) Perret, Maître J-L Tixier-Vignancour, Cdt Denoix de Saint Marc… 168 pages - 5 cartes - Format 230x32».

N. B. Ce texte, qui n’est plus accessible sur le site de l’association, a été repris sur un blog personnel.

(18) Voir sur Mediapart l’article de Samuel Kuhn dans l’édition participative «Usages et mésusages de l’Histoire» : La guerre d'Algérie française de Patrick Buisson par Mohammed Harbi et Gilbert Meynier.

(19) Carole Barjon, Le Nouvel Observateur, numéro 2298, 20 novembre 2008. C’est dans ce même article qu’est révélé le refus de la minute de silence. Voir le site de la LDH de Toulon.

(20) Voir le lien note précédente.

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Bonjour Yasmina,

Salah Henri Ould Aoudia était le fils aîné de maître Boudjemâ Benjamin Ould Aoudia (âgé de 4 ans en 1891), dont la vie “hors du commun” est retracée par Jean-Philippe Ould Aoudia dans Un élu dans la guerre d'Algérie (Paris, Éditions Tirésias, 1999). La personne dont il est question dans l'article de Libération est son cousin germain, maître Amokrane Joseph Ould Aoudia, aîné des trois fils du jeune frère de Boudjemâ. Devenu avocat comme son oncle, il a été assassiné à l'âge de 35 ans à Paris devant la porte de son étude, à la veille du procès où il devait défendre une dizaine d'étudiants algériens dont certains avaient participé à l'écriture de La Gangrène, un livre dénonçant les tortures qu'ils avaient subies dans les locaux de la DST rue des Saussaies. Ce n'est que fort tardivement, à partir de 1994, que la vérité sur ce crime commença à filtrer : il fut commis à l'instigation de Jacques Foccart avec l'approbation silencieuse du chef de l'État (de Gaulle aurait désigné du doigt, sans rien dire, le nom d'Amokrane Ould Aoudia sur une liste qui ne comprenait que deux noms, l'autre étant celui de… Jacques Vergès) et avec l'accord personnel de Michel Debré.

P.-S. Le sextuple assassinat de Château-Royal dont il est question dans cette série de billets a eu lieu en mars 62 (et non 61).

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