D’un exil l’autre (écho intimiste à la série d’Antoine Perraud, en forme de lettre à un père)

Des années après ta mort trop tôt survenue, ton frère aîné me raconta comment, quand il regardait de son balcon les montagnes niçoises, c’était en réalité le Gouraya, où vous conduisaient vos jeux de jeunes garçons des rues, qu’il voyait. Mais je ne saurai jamais ce que tu voyais, toi, lorsque tu t’isolais chaque soir pour contempler le coucher du soleil jusqu’à la disparition des dernières lueurs, assis silencieux sur les marches extérieures de la maison que vous aviez fini par trouver dans ce pays qui, bien qu’étant celui de ta femme, n’avait été pour toi qu’une lointaine patrie découverte bien après ton mariage, et que, par un renversement prévisible de l’Histoire, tu devais maintenant apprendre à considérer comme ton seul pays jusqu’au jour où ce sable des Landes que foulaient tes semelles de corde deviendrait le doux berceau accueillant ton cercueil.

Voyais-tu les détails de ce relief dont tu m’avais un jour appris tout le vocabulaire, depuis les vagues de la côte jusqu’aux crêtes montagneuses, de la même manière que tu me disais chaque fleur sauvage, chaque chant d’oiseau, me donnant en les nommant la totalité de ta terre à connaître, à aimer ? Pensais-tu aux tombes jumelles de tes parents laissés dans le cimetière de Béjaïa, si près de la mer ? Ou à tous ces départs préparant ta naissance ? À ton père adolescent quittant une Bourgogne ruinée par le phylloxéra et traversant en famille la Méditerranée depuis Marseille ? À ton grand-père maternel qui, dans les derniers jours de l’année 1834, rejoignit à cinq ans par des moyens de fortune, avec ses parents et sa petite sœur âgée de quelques jours à peine, le port de Ciutadella, à l’autre extrémité de son île natale, pour embarquer vers l’Algérie, portés par le mouvement d’émigration spontanée qui, de 1830 à 1836, vida Minorque de plus du quart de ses habitants ? Ou bien à ton départ à toi, qui n’était en rien un retour ?

Le vrai retour, c’est celui que j‘aurais tant voulu pouvoir t’offrir, vers cette île dont le nom n’était jamais prononcé, comme s’il avait fallu, pour devenir vraiment Français, oublier la misère initiale, les manières de pauvre, la langue déformée, la naturalisation tardive… ce retour que j’ai, il y a quelques années, enfin accompli, sans toi.

Tu n’auras pas lu partout, depuis les enseignes des magasins jusqu’aux inscriptions funéraires, les noms de tes aïeux. Tu n’auras vu ni les calanques inaccessibles, ni ce paysage mamelonné de collines tendrement posées les unes près des autres, leurs sommets tendus vers le ciel, le vert vif de leur végétation et le rouge amarante d’une terre retenue par d’interminables murets de pierres qui en suivent ou contrarient les courbes, construisant une géométrie à trois dimensions qui donne à l’ensemble l’apparence d’un jeu pour initiés. Tu n’auras pas rencontré, disséminés dans la nature et comme hors du temps, les restes de talayots éboulés ou les altières taulas orientées vers le sud que tes probables ancêtres érigèrent à l’intérieur d’aires délimitées par des dalles dressées.

Et tu n’auras pas non plus partagé mon étonnement en découvrant combien mes deux plus jeunes fils, ces petits-enfants que tu n’as pas connus, ressemblaient étrangement à ces deux jeunes Minorquins typiques découverts sur des gravures vieilles de plus d’un siècle, avec leurs traits si caractéristiques de la présence arabe pour l’un, et pour l’autre d’une occupation écossaise, le hasard génétique ayant mystérieusement frayé ce fragile passage à travers les exils.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.