Passe-passe mémoriel quai Branly (3/3)… et racisme d’État rue de Bellechasse

En février 2010, Jean-François Gavoury, président de l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS (Anpromevo), rencontre Hervé Oudin, alors directeur adjoint du cabinet du secrétaire d’État à la Défense et aux Anciens Combattants (1), à propos de l’inscription sur le mémorial du quai Branly du nom de victimes civiles de la fusillade de la rue d’Isly, annoncée par Hubert Falco le 5 décembre 2009 (2).

Après un préambule de Hervé Oudin consacré à la présentation des orientations du secrétaire d’État dans le domaine de la politique de mémoire, le président de l’Anpromevo pose plusieurs questions à propos de l’annonce faite le même jour par M. Hubert Falco de la possible inscription, sur la colonne centrale du mémorial, du nom de toute victime civile de la guerre d’Algérie pour laquelle une demande aura été formulée et estimée justifiée par ses services.

Jean-François Gavoury cherche à cerner le périmètre de cette mesure, dans le temps – jusqu’au 2 juillet 1962 ou plus tard (3)– et dans l’espace – s’agit-il des victimes en Algérie seulement ou également en France métropolitaine (4).

Réponse : «Conformément aux propos de M. Hubert Falco le 5 décembre 2009, sont visés par l’hommage les “civils français, victimes innocentes de la guerre d’Algérie”. Il s’agit des personnes ayant trouvé la mort hors de métropole. Quant à l’application de la mesure dans le temps, elle est prévue à droit constant.»

Le président de l'Anpromevo pose alors la question de l’origine et de la nationalité des personnes éligibles, en prenant l’exemple des six victimes de Château-Royal (5).

Question : «… quid, par exemple, des six inspecteurs des centres sociaux éducatifs collectivement massacrés, sur leur lieu de travail et dans l’exercice de leurs fonctions, par un commando de l’OAS le 15 mars 1962 à Alger, à la veille de la signature des Accords d’Évian (en d’autres termes, MM. Ali Hammoutène, Mouloud Feraoun et Salah-Henri Ould Aoudia seront-ils, le cas échéant, traités distinctement ou non de MM. Marcel Basset, Robert Eymard et Max Marchand) ? En ce cas, quid, en particulier, de Salah-Henri Ould Aoudia, dont le père, Boudjemâ-Benjamin Ould Aoudia, avait été admis à la qualité de citoyen français par jugement du TGI de Tizi-Ouzou ?»

Réponse : «Conformément aux propos de M. Hubert Falco le 5 décembre 2009, sont visés par l’hommage les “civils français, victimes innocentes de la guerre d’Algérie”. Par “français”, il convient d’entendre “Français d’origine européenne” ou admis à la qualité de citoyens français (à l’exclusion, en toute hypothèse, des “sujets”) (6).»

Jean-François Gavoury pose ensuite trois questions techniques. La première concerne la possibilité d’appeler à l’aide d’une borne un nom de la deuxième colonne sur la troisième, comme c’est actuellement le cas pour les noms de la première colonne. Il lui est répondu que cela sera «techniquement possible, moyennant quelques aménagements». La question suivante concerne les modalités de défilement.

Question : «… par ordre alphabétique, avec indication individuelle du lieu, de la date et des circonstances du décès ? par ordre alphabétique, sous chapeau de présentation commun à chaque catégorie de victimes civiles et moyennant quel libellé ? par ordre alphabétique général, sans précision particulière ?»

Réponse : «Par ordre alphabétique général, sans identification particulière, les noms de victimes civiles de l’OAS pouvant prendre rang derrière ou devant les victimes algéroises de la rue d’Isly, selon l’ordre alphabétique.»

La troisième question porte sur l’occurrence du défilement.

Question : « … au rythme de défilement du nom des Morts pour la France sur la colonne gauche et des conditions de déroulement de la liste des victimes civiles sur la colonne centrale, quelles sont les solutions envisagées pour éviter toute discrimination positive à l’égard de ces dernières ? »

Réponse : «Pas de solution possible.»

Ainsi, depuis le 26 mars 2010, le nom d’un sympathisant d‘une organisation criminelle mort lors de la manifestation de la rue d’Isly s’affiche avec une fréquence environ 500 fois supérieure à celle d’un combattant «mort pour la France» et, pour certains d’entre eux, du fait de cette même organisation criminelle.

Ainsi, dans l’hypothèse où des noms des victimes civiles de cette organisation criminelle seraient inscrits sur la colonne centrale, ils se trouveraient mélangés, par ordre alphabétique, à ceux des sympathisants de la même organisation, ce qui constituerait une falsification de l’Histoire inscrite en toutes lettres sur un monument de la République.

Ainsi, seules trois des six victimes du massacre de Château-Royal, et peut-être un quatrième, dont le cas serait minutieusement examiné (7), auraient droit à figurer sur la colonne centrale : le révisionnisme qui inspire la politique mémorielle du gouvernement confine au racisme d’État, puisqu’il arguë pour cela, 48 ans après l’extinction de la colonisation, d’une conception coloniale de la nationalité aussi inique que désuète, alors que ces fonctionnaires de la République sont morts dans l’exercice de leur fonction et du fait même de cette fonction (8), qu’ils ont poursuivi leur travail malgré les menaces dont ils étaient l’objet et qu’était visé, à travers eux, leur idéal commun, que Germaine Tillion décrivait ainsi dans Le Monde daté du 18 mars 1962 :

«Entre l’écrivain Mouloud Feraoun, né en Grande Kabylie ; Max Marchand, Oranais d’adoption et docteur ès lettres ; Marcel Basset, qui venait du Pas-de-Calais (exactement : de Fouquières-lès-Lens) ; Robert Aimard, originaire de la Drôme ; le catholique pratiquant Salah Ould Aoudia et le musulman Ali Hammoutène, il y avait une passion commune : le sauvetage de l’enfance algérienne, – car c’était cela leur objectif, l’objectif des centres sociaux : permettre à un pays de vivre dans son ensemble, et grâce à sa jeunesse, de rattraper les retards techniques que l’on appelle “sous-développement”. Dans un langage plus simple, cela veut dire : vivre»

Et aujourd’hui, les satisfactions accordées par un ministre à ceux dont on sait qu’ils cherchent à réhabiliter une organisation qui avait pour but avoué de lutter par tous les moyens contre la République feraient que ces six patronymes pourraient être séparés ? Autant vouloir séparer des sangs mêlés dans le ruisseau tragique dont l’empreinte marqua pendant de longs mois le sol de Château-Royal (9).

«Unis dans le sacrifice comme ils l’étaient dans leur œuvre d’éducation, ils doivent le demeurer dans notre souvenir» écrivait alors un autre ministre, Lucien Paye, dans le communiqué destiné à être lu dans tous les établissements scolaires de France. Notre République aurait-elle, 48 ans après, à ce point modifié les valeurs auxquelles elle se réfère ?

Le mémorial du quai Branly doit revenir à son état initial, conformément à la proposition de loi déposée le 7 juillet (10), et les noms des morts de la rue d’Isly, qui actuellement défilent sur sa colonne centrale, doivent en disparaître.

 

Merci à Jean-François Gavoury et à l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS, à Jean-Philippe et Madeleine Ould Aoudia, à leur mère et à l’Association des amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons, à la LDH de Toulon, qui mène une action d’information exemplaire sur son site : http://www.ldh-toulon.net/, ainsi qu’à Henri Pouillot, infatigable traqueur des résurgences de l'OAS : http://www.henri-pouillot.fr/.

 

(1) Le directeur adjoint était assisté notamment de M. Christian Léourier, sous-directeur de l'action culturelle et éducative à la direction de la mémoire, du patrimoine et des archives du ministère de la Défense.

(2) Voir Passe-passe mémoriel quai Branly (1/3).

(3) Cette question est d'autant plus importante que, à la suite d'errements de l'administration compétente, la qualité de «mort pour la France» a été attribuée le 5 novembre 2009 à un civil disparu le 5 juillet 1962 dans la région d'Oran (voir à ce sujet Passe-passe mémoriel quai Branly (1/3) note 10). Cette qualité lui a été retirée le 21 décembre dernier, l'expert de haut niveau auprès du secrétariat d'État ayant entretemps pris acte de la nécessité d'une régularisation.

(4) Toutes les citations concernant cette rencontre proviennent du compte-rendu rédigé par Jean-François Gavoury et validé par le directeur adjoint du cabinet d’Hubert Falco.

(5) Voir Passe-passe mémoriel quai Branly (2/3).

(6) Cette question de la nationalité des «musulmans» d’Algérie jusqu’en 1962 («musulman» était le terme générique employé par l’administration coloniale, y compris pour désigner ceux qui étaient catholiques pratiquants !) est analysée par Patrick Weil, en particulier dans Le statut des musulmans en Algérie coloniale. Une nationalité française dénaturée, un document qui se trouve sur Internet et peut être téléchargé en pdf. On peut y lire notamment, p. 12 :

«La procédure de naturalisation à laquelle est soumis le musulman d’Algérie – juridiquement français – constitue donc bien […] “ une dénaturation de la notion de nationalité”. De jure, le musulman d’Algérie est Français. La nationalité du musulman d’Algérie, vidée de ses principaux droits et de son sens, ne peut en effet devenir “pleine” que par une procédure réservée en droit français à l’étranger le moins “assimilé”. De facto, les musulmans d’Algérie étaient les ressortissants d’une origine étrangère la plus indésirable, dont on ne laissait entrer les membres qu’au compte-goutte.»

Ainsi que, p. 16-17 :

«À cette date [l’indépendance en 1962], seuls quelques dix mille musulmans sont pleinement Français, soit qu’ils aient été eux-mêmes naturalisés, soit qu’un de leur parent l’ait été. Quant à la grande masse des musulmans d’Algérie, ils peuvent rester Français, mais à condition de souscrire en France (c’est-à-dire en métropole ou dans les départements d’outre-mer), avant le 22 mars 1967, une déclaration de reconnaissance de la nationalité régulièrement enregistrée par le ministre chargé des naturalisations.»

(7) Ceux qui, depuis une vingtaine d’années, sont passés par l’épreuve d’avoir à prouver leur nationalité française comprendront ce qu’un tel examen implique.

(8) Ce qui devrait leur valoir d’être déclarés « morts pour la France », qualité qui ne leur a jamais été accordée.

(9) Jean-Philippe Ould Aoudia, L’Assassinat de Château-Royal, Éditions Tirésias–Michel Reynaud, 1992, p. 42.

(10) Voir Passe-passe mémoriel quai Branly (1/3), note 14.

Il faut également signaler la lettre ouverte adressée par neuf associations au président de la République le 28 avril 2010 :

«Dans le domaine de la mémoire liée à la guerre d’Algérie, la démarche du gouvernement est devenue de plus en plus ostensiblement discriminatoire. Les conséquences négatives n’ont pas tardé : le 19 mars dernier, les organisations extrémistes qui inspirent cette politique se sont opposées frontalement au déroulement des commémorations du cessez-le-feu et provoqué, localement, des incidents et troubles à l’ordre public.

De façon brutale, en l’absence de toute concertation préalable avec les associations d’anciens combattants concernées, et sans la moindre considération à l’égard des porteurs d’autres mémoires, le secrétaire d’État à la défense et aux anciens combattants a annoncé, en décembre 2009, qu’hommage serait officiellement rendu aux participants à une manifestation interdite, initiée par l’OAS, le 26 mars 1962 à Alger.

Ainsi la colonne centrale du Mémorial national des Morts pour la France en AFN, quai Branly à Paris, a-t-elle été mise à la disposition d’associations d’anciens activistes et sympathisants de l’OAS pour y faire défiler les noms des victimes de la fusillade ayant tragiquement conclu cette manifestation, rue d’Isly.

Pourtant, le souvenir en est déjà rappelé dans la capitale avec le monument dit de la butte du Chapeau rouge, dans le XIXe arrondissement de Paris, inauguré par M. Jacques Chirac le 11 novembre 1996 ; leurs noms sont même gravés sur des plaques individuelles auprès de la statue de Notre-Dame d’Afrique érigée sur un promontoire à Théoule-sur-Mer (Alpes-Maritimes).

Au respect dû à toutes les victimes de la guerre d’indépendance de l’Algérie, l’État a préféré la mise à l’honneur de celles et ceux qui ont obéi à une organisation terroriste dont l’objectif consistait à faire obstacle, par les armes, à l’application des accords d’Évian, majoritairement approuvés par les Français.

L’inscription sur le Mémorial national, désormais effective, a soulevé l’indignation du monde rapatrié comme du monde combattant : le premier y a vu le risque d’une identification du peuple pied-noir à des partisans de l’OAS ; le second y a vu une tentative d’assimilation des morts de la rue d’Isly aux Morts pour la France, tombés sous les coups notamment de l’OAS, de l’officier supérieur de corps d’armée à l’appelé du contingent et au membre des forces de l’ordre.

Bienveillant à l’égard des anciens séditieux, l’État s’est par contre montré hostile à toute marque, où que ce soit, quai Branly ou ailleurs, du sacrifice des victimes de l’OAS en Algérie et en France, civils, militaires, magistrats, fonctionnaires, défenseurs des institutions et des valeurs de la République.

Moyennant le soutien renforcé des pouvoirs publics, les associations extrémistes peuvent dès lors se déchaîner, en falsifiant l’histoire, en conspuant publiquement le nom du général de Gaulle, en élevant leurs requêtes au paroxysme de la puissance revancharde, en diffamant la mémoire des victimes de l’OAS et en menaçant ceux qui la défendent. Alors que les instances en cours devant les juridictions administratives et judiciaires aboutissent à la condamnation de l’apologie des factieux, il est un membre de la représentation nationale qui ose à présent demander au Gouvernement d’étendre le bénéfice du dispositif arrêté en faveur de victimes civiles de la fusillade de la rue d’Isly à celles des événements survenus à Oran au lendemain de l’indépendance.

Encouragée par la surenchère politique, la violence du discours peut précéder la libération des actes : l’assassinat de Jacques Roseau, figure emblématique du monde rapatrié, commis en 1993 à Montpellier par un ancien membre des commandos Delta de l’OAS avec la complicité de deux de ses amis au sein de l’Union syndicale de défense des intérêts des Français repliés d’Algérie, en a apporté la plus malheureuse démonstration.

L’État doit se ressaisir, se détourner de la voie du déshonneur, revenir à ses fondamentaux républicains pour redevenir une référence, en particulier à l’égard des collectivités territoriales : il doit mettre un terme au désordre mémoriel, à la transgression de la vérité historique et à la division entre Français.

Dans cette perspective, les organisations soussignées exigent que cessent au plus vite toutes les initiatives – nationales et locales – d’inspiration révisionniste, non seulement parce qu’elles interviennent au mépris du droit et affaiblissent le crédit de nos institutions, mais aussi parce que, deux ans avant le grand rendez-vous du cinquantenaire de la fin de la guerre d’Algérie, elles nuisent à la réconciliation des mémoires ainsi qu’à l’apaisement des rapports entre la France et l’Algérie.

Dans un premier temps, le Mémorial national du quai Branly doit retrouver sa vocation d’origine et être remis en l’état où il se trouvait antérieurement à mars 2010.

Association des anciens appelés en Algérie contre la guerre

Association nationale des cheminots anciens combattants (ANCAC)

Association nationale des pieds-noirs progressistes et de leurs amis (ANPNPA)

Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS

Association républicaine des anciens combattants (ARAC)

Coup de soleil

Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie (FNACA)

Fédération nationale des déportés et internés, résistants et patriotes (FNDIRP)

Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons»

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