Implacable ! C’est le mot qui vient à l’esprit quand on referme le dernier livre de Jean-Philippe Ould Aoudia qui, en deux volets, le premier consacré à la politique algérienne du général de Gaulle et tout particulièrement à l’année 1961, le second à l’assassinat en mai 1959 de Maître Amokrane Ould Aoudia  devant la porte de son étude, 10 rue Saint-Marc à Paris, ouvre sur les abymes d’une improbable raison d’État qui autorise, excuse ou sert de prétexte à quelques crimes plus ou moins habilement maquillés tandis qu’un silence opiniâtre est la seule réponse apportée à ceux qui, ne se contentant pas de la version officielle, cherchent à en savoir davantage.

Que l’auteur soit particulièrement concerné par le deuxième volet de cet ouvrage n’étonnera personne, patronyme oblige : Amokrane Ould Aoudia était le neveu de Boudjemâ Ould Aoudia, son grand-père, dont il a retracé la vie exceptionnelle dans un livre précédent (1). La mort à 34 ans de celui qui était l’avocat d’étudiants algériens accusés de reconstitution de l’Union générale des étudiants musulmans de France (dont plusieurs avaient en outre dénoncé dans un ouvrage collectif, La Gangrène, la torture dont ils avaient été victimes), à la veille de l’ouverture du procès, tout d’abord officiellement attribuée à une crise cardiaque, puis à un crime passionnel, est replacée dans le contexte parisien de l’époque et des actions illégales menées en toute impunité par les services secrets. Ce serait le président de la République lui-même qui aurait choisi le nom de l’avocat en le désignant du doigt sur la liste de deux personnes à abattre qui lui était proposée, de préférence au second, celui de Jacques Vergès, « au motif que c’est un Français », ajoutant au forfait une discrimination raciste évidente, puisque les deux parents d’Amokrane Ould Aoudia étaient eux-mêmes citoyens français et qu’en outre la Constitution de 1958 venait d’accorder à tous les natifs d’Algérie une pleine citoyenneté française.

Jean-Philippe Ould Aoudia est au moins tout autant concerné par le premier volet de son ouvrage, l’analyse de la politique gaullienne au cours de l’année 1961 et ce qui s’en est suivi jusqu’à la date tragique du 15 mars 1962 où son propre père, Salah Ould Aoudia, fut assassiné avec cinq de ses amis et collègues dirigeants des Centres sociaux éducatifs créés en Algérie par Germaine Tillion (2).

L’État français aurait-il eu, à un certain niveau, une responsabilité dans le massacre de Château Royal dont on sait qu’il fut commis par les sbires de l’OAS ? C’est ce qu’établit, pied à pied, plus de cinquante ans après les faits, le minutieux travail de rapprochement entre déclarations publiques ou privées effectué par l’auteur, que synthétise la dédicace à sa mère Giselle, disparue en février 2014, poignante pour qui connaît l’attachement de cette dernière à une certaine idée de la Droiture et de la Justice qu’elle s’est efforcée de faire partager à ses élèves tout au long de sa carrière d’institutrice : « À ma mère, ce qu’il est préférable qu’elle n’ait pas su. »

Si l’année 1961 fut une année cruciale pour l’Algérie, ce n’est pas seulement parce qu’elle a commencé avec le référendum du 8 janvier sur l’autodétermination en Algérie, suivi de la création de l’OAS à Madrid, du putsch des généraux en avril 1961, tandis que se poursuivaient les premières négociations avec le FLN. Mais aussi parce que le mitan de l’année fut le moment choisi, avec une habileté machiavélique, par de Gaulle pour faire apparaître au grand jour le projet d’une partition de l’Algérie avec regroupement de part et d’autre des deux communautés – une possibilité qui était depuis deux ans déjà dans les cartons du gouvernement. L’annonce de cette éventualité, conçue à l’origine comme une « poire d’angoisse » dans les négociations avec le FLN, eut aussitôt de tragiques conséquences : la répression de la manifestation du 1er juillet à Alger à la suite d’un tract diffusé par la wilaya IV appelant à protester contre toute partition fit 25 morts et 102 blessés selon le décompte officiel (350 victimes selon les responsables de la wilaya) ; celle de la manifestation suivante du 5 juillet dans toute l’Algérie fit 86 morts et 403 blessés, toujours selon le décompte officiel ; tandis que l’attaque de Bizerte le 18 juillet par Bourguiba, qui voulait profiter de l’occasion pour s’attribuer une partie du Sahara, et la riposte française firent en tout 652 morts et 1582 blessés.

Ce qui n’empêcha pas de Gaulle de maintenir la possibilité d’une partition afin d’« avoir deux fers au feu » et de demander à Alain Peyrefitte de plancher sur la question. D’où la parution d’un premier article en août dans La Vie française et d’une série de quatre articles en septembre dans Le Monde.

Si les Algériens s’opposaient unanimement à ce projet, ce n’était pas le cas de l’OAS pour qui il devenait une occasion supplémentaire de division entre les « militaires », qui rejetaient ce plan, et certains des « nationalistes » issus du milieu étudiant. C’est à partir de là que se mettent en place les éléments du scénario maléfique qui aboutira aux assassinats du 15 mars 1962 à Château Royal, avec l’entrée en scène de Jean Sarradet, chef des fameux commandos Z de l’OAS, et  donc, à ce titre, responsable de multiples actions terroristes. Sarradet, qui se dit porteur d’un projet devant « ramener la paix et la réconciliation dans une Algérie partagée entre Algériens et Européens », arrive, par l’intermédiaire de l’abbé Cortès – avec lequel l’auteur s’est entretenu et dont le témoignage est capital –, à rencontrer René Petitbon, auquel Jean Morin, délégué général en Algérie du ministre d’État chargé des Affaires algériennes Louis Joxe, avait fait appel et qui était « chargé d’assurer auprès du délégué général en Algérie et sous son autorité, avec le titre de commissaire général à la Jeunesse, la coordination de l’action des différents services en Algérie (3) ».

Petitbon, le septième nom qui se trouvait sur la liste que les assassins de l’OAS avaient en main quand ils ont appelé, un à un, les dirigeants des Centres sociaux éducatifs qui participaient à la réunion du 15 mars. Petitbon, qui n’était pas présent ce jour-là, s’étant opportunément décommandé la veille. D’où est venue la trahison qui a permis à l’OAS de connaître la date de la réunion et le lieu précis, malgré les précautions prises par Max Marchand (convocation verbale, salle changée au dernier moment) ?  Pourquoi et comment le crime qui a suivi cet appel a-t-il été préparé à l’avance ? Par qui et comment Petitbon a-t-il été prévenu du danger qui le menaçait ?

Le livre de Jean-Philippe Ould Aoudia apporte toutes les réponses à ces questions qui en amènent au moins une autre – en dehors des collaborateurs directs de Petitbon (dont aucun, pas plus que le principal intéressé !, n’a jugé utile de prévenir Max Marchand), d’autres personnes de la délégation générale n’auraient-elles pas été mises au courant d’une menace, laquelle pouvait concerner les autres participants à la réunion de Château Royal (4) ? – et dénonce avec force la légèreté avec laquelle un représentant de l’État français a pu entretenir des relations suivies avec un des chefs terroristes de l’OAS sur fond de démission de cet État et de déliquescence des autorités le représentant en Algérie, accentuée par le déplacement, à partir de septembre 61, de la délégation à Rocher Noir, à une cinquantaine de kilomètres d’Alger, où elle vivait en circuit fermé derrière des barbelés protecteurs sans aucun contact avec la population quelle que soit son origine, et cela sur ordre de Paris…

 

(1) Jean-Philippe Ould Aoudia, Un élu dans la guerre d’Algérie, Droiture et forfaiture, Paris, Éditions Tirésias, 1999, 196 p.

(2) Voir ces deux anciens billets : Passe-passe mémoriel quai Branly 2/3 ; Mouloud Feraoun assassiné pour la deuxième fois.

(3) Selon le décret du 12 avril 1961, paru dans le Journal officiel du 15 avril 1961.

(4) Rappelons qu’un mois auparavant, lors d’un séjour en France à l’occasion d’un stage, plusieurs d’entre eux avaient rencontré Bernard Tricot, conseiller du général de Gaulle pour les Affaires algériennes, pour lui faire part de leur inquiétude concernant ce qui se passait en Algérie du fait de l’OAS et leur sécurité personnelle. Tricot leur avait alors demandé de regagner leur poste et de « travailler coûte que coûte »… Tandis qu’au même moment, Max Marchand demandait sa mutation immédiate au ministre de l’Éducation nationale, mutation qui lui fut refusée.

 

 

 

 Jean-Philippe Ould Aoudia, Deux fers au feu, de Gaulle et l’Algérie, 1961, suivi d’Un crime d’État, Paris 23 mai 1959

       Éditions Tirésias, coll. Les oubliés de l’Histoire, 16 €

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Anne? Expliquez-moi? Pourquoi revoilà votre texte à la Une de Mediapart?

Il est à nouveau d'actualité?

Mais il sera d'une actualité éternelle!