Comme un pansement sur une plaie sanglante

Glisser en silence d’une photo à l’autre, revenir en arrière, éviter à l’instinct, sans les voir, les autres regardeurs. Premier étage du Mémorial de la Shoah, l’exposition Regards sur les ghettos nous met face à « l’évidence stupéfiante du : cela s’est passé ainsi » (Roland Barthes).

Glisser en silence d’une photo à l’autre, revenir en arrière, éviter à l’instinct, sans les voir, les autres regardeurs. Premier étage du Mémorial de la Shoah, l’exposition Regards sur les ghettos nous met face à « l’évidence stupéfiante du : cela s’est passé ainsi » (Roland Barthes). Et si l’on franchit seul le portique de l’entrée sécurisée, quand on pousse les lourdes portes de la sortie, un fantôme nous accompagne : le nôtre.

Cela s’est passé ainsi, des hommes, des femmes, épuisés par la sous-alimentation, ont travaillé dans des ateliers et fabriqué les uniformes de leurs bourreaux, des matelas, des chaussures, trié les plumes et duvets des oreillers récupérés sur les lits abandonnés par leurs voisins déportés, et par tous les temps, pieds nus ou avec des chaussures de fortune qui les blessaient à chaque pas, ils ont tiré-poussé des charretées de cadavres ou des conteneurs remplis de merde, planté des légumes dans des terrains boueux, cherché à mains nues parmi les cailloux les rares morceaux de charbon qui pouvaient leur fournir un peu de feu,  « Notre voie est le travail » était le mot d’ordre de Chaïm Rumkowski, le chef du ghetto de Łódź. Se livrer à ce travail forcé permettait à ceux qui le pouvaient d’échapper, pour un temps, à la déportation.

Cela s’est passé ainsi, des vieillards, des femmes, des enfants trop faibles pour être enrôlés dans le travail forcé vendaient de pauvres trésors, des boissons, du pain. Parfois aussi les enfants jouaient, et quand c’était au gendarme et au voleur, le « gendarme » était visiblement très heureux d’être déguisé en policier juif.  Ils avaient d’ailleurs au début beaucoup souri à l’objectif, comme leurs parents, ignorants du sort qui les attendait, et ces sourires tordent le cœur davantage encore, si c’est possible, le petit garçon du ghetto de Rzeszów qui, chaudement vêtu sur fond de neige, regarde avec confiance le photographe et semble si heureux de vivre devenant ainsi l’inoubliable pendant de l’ « icône du génocide ».

 

 

 

 

 

 Cela s’est passé ainsi, les adieux, larmes ou baisers échangés à travers un grillage, ou cette femme qui, accompagnée de ses trois enfants, allongée au ras du sol pour dire quelques mots au petit garçon assis derrière le grillage de la prison centrale du ghetto de Łódź où il attend d’être déporté, et l’on peut deviner  ses paroles rien qu’en observant ses mains croisées, son visage aux paupières baissées, l’attitude de ses enfants et le buste penché de celui auquel elle s’adresse. Cela s’est passé ainsi, la déportation, les personnes chargées de sacs de toile parfois passés autour du cou, visages amaigris, vêtements élimés ; et ce cortège de déportés du ghetto de Szydłowiec illuminé par l’amour d’une jeune mère qui du bras gauche porte tout contre elle un garçon de quatre ans aux pieds nus qui pleure et qu'elle embrasse tandis que de son autre bras elle entoure le cou de son aîné, âgé d'environ huit ou neuf ans, collé contre elle et dont le visage est rempli d’inquiétude.

Dans une volonté documentaire exemplaire, l’exposition regroupe les photos par auteur, avec un texte qui présente le photographe et les conditions dans lesquelles elles ont été prises. Une manière de pondérer l’émotion des regardeurs en les entraînant dans une réflexion, toujours à recommencer, sur le rapport entre le photographe et son objet. C'est qu'un grand nombre des photos exposées ont été faites par des Allemands, photographes de métier ou pas, agissant de leur propre initiative avec ou sans l’autorisation de leurs supérieurs. L’un d’eux, Hugo Jaeger, photographe attitré d’Hitler, les enterre en 45 dans des pots de verre près de Munich, avant de les vendre dix ans plus tard à Life. Un autre, le sergent Heinrich Jöst, attend quarante ans pour les confier à un journaliste de Stern. Et c’est la fille de Max Kirnberger qui remettra ses négatifs au Musée d’Histoire allemande de Berlin. Tandis que d’autres Allemands travaillaient directement pour le service de propagande.

Cela s’est passé ainsi, y compris avec l’évidente mise en scène pour certaines des photos, des corps allongés contre un mur ou sur les rails désaffectés du tramway alors que passent des personnes indifférentes, des enfants qui mangent dans un coin ou mendient devant une confiserie, des hommes au visage las qui ont ôté leur chapeau en signe de respect envers le représentant du régime qui nie leur appartenance à l’humanité, de jeunes couples bien habillés qui devisent joyeusement dans un café. Et Wiera Gran sur la scène d’un cabaret du ghetto de Varsovie, dans une longue robe claire, les cheveux ornés de fleurs, radieuse, bras tendus, mains ouvertes et tête rejetée en arrière face à un public invisible.

Il n’y eut pas que des Allemands. Mendel Grossmann et Henryk Ross pour le ghetto de Łódź, George Kadish pour celui de Kaunas ont multiplié les clichés clandestins pour témoigner de ce qui se passait sous leurs yeux. Grossmann et Ross travaillaient au département statistique du ghetto, ce qui leur permettait d’avoir pellicule et produits. Kadish se fournissait auprès d’intermédiaires, volait de la pellicule aux infirmiers, ce qui lui a valu d’être battu par la police et poursuivi par la Gestapo. Pour pouvoir photographier à son aise, il se faisait prendre pour un officier allemand en civil, allant même parfois jusqu’à se déguiser, uniforme impeccable, bottes et traîneau tiré par des chevaux. 

Sur une vidéo que l’on peut visionner dans un coin avec des écouteurs, Henryk Ross, qui a survécu et fut un des témoins du procès Eichmann,  raconte comment, déguisé en homme d’entretien, il se fait enfermer par des ouvriers des chemins de fer dans un hangar sur un quai  pendant quatorze heures ; il entend les pleurs, les coups de feu ; et il peut photographier à travers un trou fait dans une planche la montée des déportés dans un train.  Tout à côté, une autre vidéo permet de voir George Kadish, qui a lui aussi survécu, dire comment, avant même la constitution du ghetto, l’entrée des Allemands dans Kaunas est suivie d’un pogrom dû aux Lituaniens. Il entend dans la nuit des cris puis de terribles hurlements de femme. Quand il se lève, il découvre sur le palier son voisin grièvement blessé qui, avant de mourir, trempe son doigt dans sa poitrine ensanglantée et parvient à écrire sur la porte en lettres de sang le mot « נקמה » (‘vengeance’ en hébreu) : « J’ai pensé qu’il me demandait de prendre des photos. Je suis fier d'avoir essayé de venger l'un d'eux. »

Les photographies de Mendel Grossmann, Henryk Ross, George Kadish et de ceux, Polonais juifs ou catholiques, dont on ignore le nom sont des armes qui traversent le temps. Le premier n’a pas survécu à une « marche de la mort » en 1945. Avant d’être déporté lors de la liquidation du ghetto, il avait enterré ses négatifs dans une boîte, comme Henryk Ross. George Kadish avait enterré les siens dans des bouteilles de lait.

Sur le mur de l’étroit couloir séparant les deux salles de l’exposition, accompagnés de la mention « Anonyme – Ghetto de Varsovie – avril 1943 », on peut lire ces mots : « Quelque chose pèse et étouffe. Ce sont les mots qui n’ont pas été dits, les mots qu’on n’a pas eu le temps d’exprimer. Il y a encore tellement de choses à dire. À ma femme, à ma mère – clarifier, expliquer. Les mots qui n’ont pas été dit pèsent comme un pansement appliqué sur une plaie sanglante. Mais c’est déjà la fin. Pourquoi cela m’intéresse-t-il encore ? Seul un fil très fin me relie à la vie et il va bientôt se rompre. Quand ? »

Notre plaie n'en finit pas de saigner.

« Regard sur les ghettos », Mémorial de la Shoah, 17 rue Geoffroy l’Asnier, Paris 4e

du 13 novembre 2013 au 28 septembre 2014

entrée gratuite

catalogue 29,80 euros.

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