Roman Opalka par Bernard Lamarche-Vadel, la lumière qui monte du fond des tableaux

… Telle qu'elle est, et si nous n'en connaissions pas le projet qui est autant de disparaître, les chiffres se résorbant chromatiquement sur leur fond, que d'apparaître dans l'épiphanie du dernier détail, l'œuvre de Roman Opalka est radicalement réaliste, on peut même dire qu'exhaussant l'abstraction des nombres dans leur représentation, à sa manière, elle clôt la force du réalisme, elle le condamne à son essence. Ce faisant, parce que du chiffre un à l'infini, cette œuvre représente par la suite des nombres qu'elle égrène le monde, cette œuvre est aussi profondément symbolique ; davantage encore dans la mesure où nous savons son projet de disparaître graduellement jusqu'à son retournement final en totalité visible.

 

Oui, réaliste, cette œuvre l'est, à la mesure de son époque, s'y ajointant par un geste ampliatif sur le mode qui invente et donne lieu spéculaire à sa funeste perspective qui d'habitude et par chacun est soit cachée soit refoulée. À ce péché mortel qui domine le XXe siècle qui a eu mouvante géographie terrestre avant que d'être demain cosmique, qui nourrit ses chantres et enfante des guides, il fallait certes au moins un rédempteur. C'est-à-dire un qui dans l'ordre de l'art face aux imaginations qui produisent toutes ces idoles suspendues au veau d'or de la reconnaissance capitalisée oppose l'imagination instituante de l'icône dont le trait dans le visible est portail où affluent les prières, est portail qui scelle et ouvre le passage aux puissances de l'invisible, de l'expérience, de l'imagination pure.

[…]

Nous n'en finirons pas de sitôt avec le vrai complot diabolique dans le monde du XXe siècle dont tous les autres complots dépendent qui a installé le chiffre dans la position de trône du globe où les hommes ont progressivement assis toute la vérité, c'est-à-dire le mensonge le plus pur, le plus atroce aussi. Calculs, statistiques et mesures, tout y concourt, le monde est prosterné au pied d'un chiffre, formant vœu de s'y confondre, prenant parti de s'aligner dans une suite de nombres. La guerre et la paix, la faim et la sexualité, le silence et la foule ne sont plus affaires de mots et de volonté, de regards et d'écoutes, que surdéterminés par des forêts de chiffres qui viennent en procession à l'oreille du souverain lui dire un jour que la guerre est bonne, le lendemain que l'Afrique doit mourir. Mais c'est à chacun aussi, en secret, que le chiffre vient imposer sa loi et donner ses ordres, issus du grand chiffre de l'univers auquel l'univers a décidé de ressembler jusqu'à n'être qu'un chiffre qui prend chaque jour davantage puissance de dissoudre ou éliminer ce qu'il n'est pas […] Que celui-là à côté de moi soit

Extraits du Discours en l'honneur de Roman Opalka, prononcé à l'Institut d'Art de Varsovie, Bruxelles, galerie Isy Brochot, 1992.

 

Le peintre polonais Roman Opalka est mort le 6 août, à Rome.

Depuis 1965, il peignait en un même format des «Détails» composés de nombres blancs sur fond noir se succédant en partant de l'unité. Depuis 1970, il nommait – en polonais – chacun des nombres au fur et à mesure qu'il les inscrivait, enregistrant ce son sur bande magnétique. À partir de 1972, il entreprit d'éclaircir chaque fois de 1% le fond de ses «Détails», visant la disparition de la séparation entre fond et chiffres. C'est vers la même époque qu'il a commencé à se photographier – vêtu d'une chemise blanche identique – chaque jour ou presque, devant son tableau en cours ou achevé.

Une grande fête devait avoir lieu à Venise le 27 août à l'occasion de son 80e anniversaire

 

Pour prolonger la rencontre avec Opalka, on trouvera :

 

un extrait de son texte Rencontre par la séparation ici ;

un entretien donné en 2000 ici ;

un reportage de l'Ina tourné en 2004 ici ;

enfin, son site officiel ici.

 

Bernard Lamarche-Vadel était écrivain, photographe et critique d'art. Il s'est donné la mort en mai 2000. Le musée d'Art moderne de la ville de Paris lui a consacré une exposition en 2009. On peut regardécouter sa conférence “L'Abandon de la critique d'art” ici.

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