L’Œuvre Ouvert de Roman Opalka

O comme Ouvert, comme Opalka, comme « Okno », fenêtre en polonais... Les « Détails »  qu'il a peints depuis 1965 ne sont-ils pas, silences traversés des Mondes et des Anges, autant de fenêtres ouvertes sur un vertige, celui que crée en chacun de nous la pensée de l'infini ?

O comme Ouvert, comme Opalka, comme « Okno », fenêtre en polonais... Les « Détails »  qu'il a peints depuis 1965 ne sont-ils pas, silences traversés des Mondes et des Anges, autant de fenêtres ouvertes sur un vertige, celui que crée en chacun de nous la pensée de l'infini ?

 Le peintre avait travaillé dans une complicité amicale avec Philippe Piguet, le commissaire de l’exposition « Opalka, le vertige de l’infini » qui se tient au Mans jusqu’au 22 janvier 2012. Il aurait dû être là pour le vernissage, le 3 novembre, mais… Vertige d’une mort qui, le 6 août 2011, a interrompu cet œuvre sans le refermer.  

L’exposition se déroule en deux lieux très différents. L’espace magnifique de la Collégiale Saint-Pierre-la-Cour accueille son versant contemporain, c’est-à-dire des œuvres contemporaines des débuts du « programme » que s’était donné Opalka, qu’il a nommé OPALKA 1965/ 1 – (voir ici).  

Au centre de la nef, un « Détail » complet, avec la voix de Roman Opalka égrenant les nombres en même temps qu’il les peignait et des autoportraits photographiques, est encadré d’un côté par les eaux-fortes  de la série « Description du monde » (1968-1970) et de l’autre par deux photolithographies de 1967, « De Cronstadt à Vladivostok » et  « C’est la lutte finale ». Une anecdote, à propos de cette dernière : c’est avec elle que Roman a remporté le concours de photos organisé en Pologne pour le 50e anniversaire de la révolution bolchévique, les organisateurs ne s’étant pas rendu compte qu’on y voyait une foule marchant sur elle-même…

L’exposition se prolonge au musée de Tessée, faisant remonter le temps au regardeur, de l’abstrait au concret et jusqu’aux œuvres de jeunesse, blanc sur noir, noir sur blanc : la magnifique série de 1964 où un seul geste fait surgir une forme blanche d’un fond recouvert de tempera noire, des études à l'encre, sur le mouvement avec le all-over, sur la foule, des paysages, des mains, un portrait de sa première femme où le mouvement des lignes évoque le trait de Matisse.

Pour finir, sur un écran, un film de Didier Morin où l’on peut voir, blancs – cheveux, chemise, peau –, sur blancs – murs de l’atelier, parapluie de photographe, fond de la toile, peinture à l’extrémité du pinceau – Roman Opalka  peignant ce qui sera son dernier détail, s’acheminant vers une dissolution, blanc sur blanc, tableau et œuvre interrompus, conformément à ce qu’il avait projeté, par une mort dont il savait qu’il ne l’atteindrait jamais puisqu’il n’en apprendrait jamais la nouvelle, mais dont le geste minutieux, obstiné, continu  transforme le temps en durée pure tandis que s’avance l’éternité.

 « Je voulais manifester le temps,

son changement dans la durée,

celui que montre la nature,

 

 

 

 

 

 

mais d'une manière propre à l'homme,

sujet conscient de sa présence définie par la mort :

émotion de la vie dans la durée irréversible. »

Cinq millions six cent sept mille deux cent quarante-neuf…

Nous étions quelques-uns, invités par Marie-Madeleine Opalka, à visiter, avant le vernissage de l’exposition du Mans, l’atelier où ce nombre, en polonais, résonna, le dernier que Roman prononça. Ce n’est pas l’atelier dans lequel Christophe Loizillon avait tourné en 1986 Détail, Roman Opalka, le film qui permit à beaucoup de découvrir ce peintre (on peut le voir, malheureusement désynchronisé, ici ). 

 Désireux de se rapprocher de Paris, Opalka avait quitté sa maison-forteresse de Thézac, dans le Lot-et-Garonne.  Marie-Madeleine Opalka raconte comment il est tombé en amour d’une ferme isolée dans la campagne sarthoise. Il avait enfin trouvé  l’atelier dont il avait toujours rêvé. Les bâtiments sont envahis par la végétation, mais Roman a une idée précise du parti qu’il peut tirer de l’ensemble. Le chantier lui prend une année pleine. À une jeune collaboratrice qui lui demande pourquoi il s’est lancé, à 76 ans, dans ces travaux pharaoniques, il répond : « Même pour un seul jour, ça vaudrait le coup ! » 

Il avait trouvé son lieu et allait jusqu’à prétendre qu’il faisait toujours beau dans cette Sarthe qui, avec son paysage plat et ses vaches, lui rappelait sa Pologne.

 

 

 

 

 

« Je ne distingue pas entre l’homme et une œuvre qui est un projet de vie », dit Philippe Piguet qui, à propos d’Opalka, évoque Claude Monet. Il y a quelque chose de l’érémitisme dans la démarche de Roman Opalka et l’acte de peindre, encadré par un rituel méticuleux – le choix d’un nouveau pinceau, identique aux précédents, au début d’un nouveau Détail, la chemise blanche suspendue à un cintre qu’il revêt en se mettant au travail, la photographie noir et blanc de son visage devant le détail en cours, qui termine sa journée, « peau à rides », trace  « d’une existence abandonnée de tous et d’elle-même » – ressemble à une longue prière laïque, reprise jour après jour là où elle s’était arrêtée.

Et c’est bien un vaisseau appelant à une aventure spirituelle qu’évoque l’atelier haut et long aux murs blancs, avec son élan vertical, sa poutraison apparente, ses ouvertures étroites, d’origine, réparties selon un rythme musical, nord, est, sud, tandis qu’au pignon ouest  domine une haute fenêtre ogivale  et que les poutres adoucissent la lumière des néons placés juste au-dessus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En plein chœur, l’installation du peintre : le chevalet à crémaillère dans un compartiment surbaissé, l’appareillage pour l’enregistrement sonore, photographique, le cintre pour la chemise. Pots et tubes sur un rebord de fenêtre. Et, dans un coffret vitré, les pinceaux déjà utilisés, sur lesquels sont inscrits les  nombres du Détail qu’ils ont servi à peindre, et les nouveaux, prêts à être utilisés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans l’entrée, séparée du reste de l’atelier par de hautes étagères, un grand Christ baroque, tête penchée, bras en croix.

Baroque est bien le mot qui, porté par la rigueur de cette ascèse, vient à l’esprit  lorsque l'on pense au geste d’Opalka,  chiffre après chiffre, un déséquilibre retenu de main ferme au bord de l’abîme et palpitant du mouvement même de la vie, « énigme où se tend et se détend l’infini […] comme infinition de l’infini, comme gloire ».

 

 

 

 

 

 

 

(Les citations sont extraites d’Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, d'Emmanuel Levinas, à l'exception de la phrase encadrant la photo de la main d'Opalka en train de peindre, qui est d'Opalka lui-même).

 

Deux billets ont été publiés sur Mediapart au moment de la mort de Roman Opalka : ici et

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