Wojciech Has, un cinéaste libre (1) : le pouvoir

«Il ne m’importe pas de faire des films. Ce qui m’importe, c’est de faire mes films.»


En 1948, à l’âge de vingt-trois ans, Wojciech Has, malgré les vifs encouragements de ses professeurs de l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie, décide de renoncer à la peinture pour se consacrer au cinéma. Le moyen métrage de fiction qu’il réalise alors, Harmonia, lui vaut très vite d’être considéré comme suspect. Le film n’est pas distribué. L’année suivante, le congrès de Wisla (1949) impose le réalisme socialiste au tout jeune cinéma polonais. Le documentaire Rue Brzozowa, que Has réalise cette même année avec un autre jeune cinéaste, Rozewicz, n'est pas non plus distribué. Il travaille alors au studio du film documentaire, à Varsovie (WFD). Mais quand il termine, en 1950, Ma ville, un court métrage consacré à Cracovie, en osant un commentaire à la première personne, il est aussitôt envoyé un peu plus en retrait, au Studio du film éducatif, à Lodz, alors même que ce dernier film est proposé comme objet d’étude aux élèves de l’école de cinéma ouverte en 1948 dans la même ville.


Le temps passe. Ceux de sa génération, Kawalerowicz, Wajda, Munk, Rozewicz, commencent à faire des longs métrages de fiction. Oui, mais Has n’a toujours pas de carte du Parti (il ne la prendra jamais). Et donc il attend, encore. Quand, à partir de 1956, une nouvelle organisation du cinéma polonais se met en place, il dépose deux scénarios qui ne sont pas retenus. Peu après, Jerzy Zarzycki, le directeur artistique d’un des Ensembles de production nouvellement créés, lui propose de réaliser un long métrage, La Terre. Has raconte, des années plus tard, en 1994 (il ne s’est exprimé sur le déroulement de sa carrière qu’après 1990, et seulement auprès d’interlocuteurs polonais) :

 
«Le film était entré en production, on avait commencé les essais caméra. Moi, j'étais bien préparé, mais, dans ce travail, c'était Jerzy Zarzycki qui me dérangeait. Nous nous sommes rencontrés un soir à dîner, et je lui ai demandé : “Est-ce que je suis un débutant et cela est mon début, ou est-ce que je suis l'assistant ?” Il m'a répondu que c'était plutôt la deuxième [hypothèse], alors je lui ai dit au revoir et je suis parti (in Jan Slodowski, Rupieciarnia marzen/ Le bric-à-brac des songes)».

 
Il peut enfin commencer à réaliser des longs métrages de fiction à partir de 1957. Et tourner un film par an, grâce à la protection de Jerzy Bossak, le directeur artistique de l'Ensemble Kamera. Mais, à partir de Manuscrit trouvé à Saragosse et des Codes, son rythme se ralentit. Et il doit attendre cinq ans après La Poupée pour pouvoir tourner La Clepsydre. Viennent ensuite dix années de silence. Aucun de ses projets, qui sont tous des adaptations d'œuvres littéraires, n’est retenu.

 
Le pouvoir craint trop ce qu’il est capable de faire en adaptant des œuvres du passé. Tandis que, de son côté, Has refuse de céder à la demande qui lui est faite de déposer un scénario contemporain. Il répond notamment au ministre qui lui promettait une voiture neuve (les papiers étaient sur la table, il suffisait de signer) en échange simplement d’un titre, juste un titre, mais de film contemporain : «Monsieur le Ministre, venez voir par la fenêtre. Vous voyez la voiture qui est là, en bas, toute rouillée ? C’est la mienne. Elle a été acquise avec des moyens honnêtes, et je n’en veux pas d’autre. Et vous n’aurez pas de titre (Ibidem)».

 
Un témoignage enfin, pour parachever ce portrait, à propos d’une action qu’il s’est bien gardé de raconter à quiconque. Sachant qu’il ne tournerait plus après La Clepsydre (il avait notamment refusé d'enlever un plan de ce film), il avait accepté d’enseigner le cinéma à l’École de Lodz, son salaire d'enseignant devenant sa seule ressource matérielle. Dans un ouvrage collectif sur cette célèbre école publié à Varsovie en 1995, Janusz Kijowski raconte que, des années après y avoir eu Has comme professeur (avec une relation privilégiée qui fait qu'il le considère comme son maître), il apprit comment il avait pu être admis à l'école en 1974. Kuszewski, qui à l’époque était recteur et président de la commission des admissions, l'avait rayé de la liste à cause de sa participation aux manifestations étudiantes de 1968. Has mit alors sa démission dans la balance en déclarant : «Vous pouvez rayer ce candidat, à condition que vous me rayiez ensuite de la liste des professeurs.»

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