Ton cri, je l'entends encore (à Malika)

En écho à l'article de Jean-Pierre Perrin publié hier, « Un horrible “crime d’honneur” bouleverse l’Iran».

Lycée Fromentin, classe de 5e2 © Monique Scotti Lycée Fromentin, classe de 5e2 © Monique Scotti
Des années après, nous t’évoquons toujours entre nous. Le temps a passé, et nous ne nous souvenons plus exactement de l’année où c’est arrivé. Dans quelle classe étions-nous ? Sans doute pas en cinquième, nous étions trop « petites ». Il suffit de nous regarder sur une photo de classe avec nos cheveux nattés et nos vêtements sages, corsages boutonnés et jupes plissées, pour en être convaincu. Sans doute pas en troisième non plus. Trop « grandes ». J'opterais donc pour la quatrième, la classe où peu à peu l’esprit s’ouvrait au monde des idées.

Tu étais en avance sur nous dans ton développement. À l’internat, dans ce bâtiment appelé « Le Nid » qui abritait les sixièmes et cinquièmes, tu avais à peine onze ans quand tu as découvert des taches de sang sur tes draps. Un petit groupe était allé prévenir la surveillante que tu étais malade. Celle-ci vous a alors expliqué ce que vos mères s’étaient bien gardées de vous apprendre.

Tu étais surtout si vive d’esprit et si souvent joyeuse, solaire, que tu attirais la sympathie. Tu avais beaucoup d’amies. J’en faisais partie, bien que je ne sois pas comme toi interne à ce moment-là : nous savions l’une et l’autre que ton oncle, le frère de ton père, et mon père travaillaient dans la même ville, se connaissaient et s’estimaient.

Quand soudain, un jour ordinaire dans le cours ordinaire de notre vie d’élèves, la nouvelle de ta mort nous saisit d’effroi. Ton père venait de te tuer : tu avais une relation amoureuse avec un garçon.

Il a fallu du temps pour, détail après détail, connaître la façon dont ça s'était passé. Tu vivais avec tes parents dans une petite ville de la Mitidja. Ton amoureux avait le même âge que toi. Comment ton père a-t-il appris son existence malgré le soin que vous mettiez à dissimuler vos rencontres ? Avec votre innocence d’enfants, vous ignoriez que, dans toute zone habitée de la planète, à tout moment de la journée ou de la nuit, plusieurs paires d’yeux vous observent et plusieurs bouches sont prêtes ensuite à rapporter.

Toujours est-il qu’un jour il t’a suivie. Avec  précaution, pour que tu ne te doutes de rien. C’est aussi par précaution qu’il avait emporté son fusil. Quand il vous a découverts, il n’a pas pu s’empêcher et a tiré sur ton amoureux. Tu as alors crié : « Maintenant que tu l’as tué, tue-moi ! » C’est ce cri que j’entends chaque fois que je pense à toi. Un cri de révolte et de défi qui, bien qu'il m'ait été seulement raconté, résonne toujours en moi.

Si j’en parle aujourd’hui publiquement, c’est à cause des accusations qui s’agrègent dans les commentaires à l’article de Jean-Pierre Perrin publié hier. Parce que nous étions bien placées, à l'époque, pour savoir que l’islam avait bien peu à voir avec ta mort.

Pas seulement parce que ton père, directeur d’une école de la République, pouvait difficilement être soupçonné d'obéir à une foi que son patronyme permettait de lui attribuer. Mais surtout parce que, sans qu’il soit besoin que ce soit dit de façon explicite, chacune d’entre nous savait que, dans cette société méditerranéenne dans laquelle nous étions nées et avions grandi, notre destin n’était pas séparable du tien, Malika. Certes, nos pères ne seraient sans doute pas allés jusqu’à nous ôter la vie, mais pesait sur nous, issu d'un même sens de l'honneur familial, le même intransgressible interdit que sur toi.

Et quand un représentant des autorités est venu en personne nous expliquer qu’il fallait que nous acceptions le verdict de la Justice, qui n’avait pas condamné ton père, nous avons baissé la tête sans protester, cela ne faisait qu’imprimer davantage en nous cette intime conviction. Nous savions désormais qu’il n’appartenait qu’à nous seules de nous délivrer. Ta révolte était devenue la nôtre.

Sur la photo, en partant d'en haut et en allant de gauche à droite, Malika est la 7e du 4e rang.

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