Une triple énigme (âmes sensibles, s'abstenir)

© Justine F.
C'est une grotte d'une cinquantaine de mètres carrés au sol, taillée dans le tuffeau, une cave, comme l'on dit par ici, et cave elle l'est doublement puisqu'elle sert de cave à l'habitation qui se trouve une quinzaine de mètres au-dessus. De la maison, on y parvient en poussant un portail au bout du jardin : il faut ensuite descendre quelques marches de pierre irrégulières, contourner le puits et aller jusqu'au bout de l'allée enlierrée et pentue qui semble s'enfoncer sous terre. Un décor idéal pour un film fantastique...

 Une clé robuste ouvre un vantail à claire-voie. Encore quelques marches à descendre, et l'on se trouve dans un large vestibule au sol carrelé à la bonne franquette, tomettes et carreaux de ciment mêlés. Trois mètres sous voûte. La partie gauche est encombrée par un tas de vieux bois, planches et poutres mangées, plus quelques ferrailles. Devant, une spacieuse voûte en cul de four, avec quelques niches creusées dans la roche, deux colonnes basses de pierre rapportée (supports d'étagère, restes d'un autel ?) et, vers le fond, sur la droite, soigneusement cimentée, une ouverture qui devait communiquer avec une autre cave. En oubliant le deuxième tas de bois et de ferraille assorti d'une centaine de bouteilles vides qui encombre le fond, on peut imaginer être dans une sorte d'abside primitive et que vont bientôt apparaître par l'ouverture condamnée les servants d'un culte ancien, ou bien dans un lieu servant d'abri à une assemblée joyeuse de brigands qui vont et viennent par cette ouverture pour entreposer leur butin au fond d'un souterrain, ou encore…

 À droite du vestibule, une salle profonde au sol en terre battue dont la hauteur diminue progressivement pour atteindre 1,80 m à son extrémité. Une alcôve, séparée de la salle par une arche romane en pierre appareillée, est largement éclairée par une ouverture munie de barreaux verticaux située à 1, 70 m du sol, tandis qu'à l'extérieur elle se trouve juste au niveau de l'allée par laquelle on arrive. À gauche de la fenêtre, un four à pain et un poêle à cloche attestent que ce lieu magnifique était une « cave demeurante ».

 Il se trouve que, depuis un peu plus d'un an, d'étranges phénomènes s'y produisent, comme en témoignent les observations rapportées ci-dessous.

 Première semaine de juin 2010 : quelque chose de curieux sur le sol de la salle dans la partie la moins éclairée par la lumière naturelle (1). Un trou bouché par des cailloux. Comme si quelqu'un avait cherché à creuser à cet endroit. Juste à côté, une barre de fer un peu rouillée, se terminant par un gond, sorte de paumelle ancienne. Il me semble que lorsque nous avions visité la cave avec l'agent immobilier, il n'y avait aucun trou dans le sol.

Mi-juillet 2010 : le trou semble plus important. Je prends la paumelle et la range quelque part près de la partie carrelée.

Fin juillet : début d'un deuxième trou à une trentaine de centimètres du premier.

Deuxième semaine d'août : S. me fait remarquer que, dans la partie opposée, on voit très nettement que la terre, bien qu'aplanie, a été remuée sur une assez grande surface, dont la forme étrangement rectangulaire fait penser à... une tombe.

 Mi-septembre, avec W., mon voisin venu m'aider à faucher l'herbe du jardin : non, il n'avait jamais entendu parler de ces trous auparavant. Il pose un bâton d'une dizaine de centimètres comme témoin en travers du premier, dont la surface est nettement plus importante que celle du second.

12 novembre, avec A. : le bâton de W. est toujours à sa place. Le trou n° 2 semble agrandi. Il est lui aussi rempli de cailloux.

 Pas d'autres visites à la cave de tout l'hiver. Il fait assez froid comme ça, et avec la neige et le verglas, ni l'escalier de pierre ni l'allée en pente ne sont des endroits par où il est recommandé de se risquer.

Mi-mars 2011, avec B.-J. : le trou n° 2 est nettement agrandi. Il y en a un troisième, un peu plus au fond, à environ une trentaine de cm du trou n° 2. Lui aussi bouché par des cailloux. Le bâton témoin n'est plus sur le trou n° 1.

 24 juin, avec F. L., le brocanteur : la surface de terre remuée autour du trou n° 1 semble bien plus grande. Le trou n° 2 semble plus important, lui aussi. A. remarque autour du trou n° 1 des traces de griffures et des arrondis, comme l'empreinte d'une patte : « Ça doit être un animal. Pas si petit que ça. Peut-être un blaireau. Ils sont capables de creuser, comme ça. » Le lendemain, une objection de taille : certes, les blaireaux creusent, ce faisant, ils peuvent déplacer de gros cailloux, mais ils les laissent autour avec la terre, en aucun cas ils ne les remettent dans le trou. Un singe, alors ?

8 juillet : J'entreprends de dégager la fenêtre du lierre qui la masque. Avec des morceaux de grillage récupérés que j'accroche aux trois clous enfoncés dans l'encadrement et cale avec des pierres, je l'obture presque complètement de l'extérieur. Rats et souris peuvent passer, mais un animal plus grand devra forcer le passage et ça se verra.

À l'intérieur, deux carreaux de ciment du vestibule ont été visiblement déplacés. Je tente de les remettre à leur place. Plus près de la dernière marche, une tomette est cassée. L'était-elle avant ?

10 juillet : armée d'un balai de paille, j'efface toutes les empreintes de pattes ou de griffes. J'en profite pour examiner soigneusement les trous. La surface de terre fraîchement remuée près du trou n° 1 a encore augmenté. Je sors les cailloux qui le bouchent. Il n'est pas très profond, quelques centimètres à peine. Parmi les cailloux, des morceaux mous de carton. Même chose pour le trou n° 3, avec davantage de bouts de carton et un petit morceau de bois.

Le trou n° 2 réserve la plus grande surprise. J'enlève caillou sur caillou, certains, vraiment gros, doivent peser de 150 à 200 gr. Il y a aussi un bout de bois assez gros et long (le témoin de W. ?).

Mais surtout, ces éléments de remplissage semblent avoir été soigneusement agencés. Par exemple, un tesson est posé sur le bord, comme pour retenir la terre. Autre motif d'étonnement, certains cailloux sont des silex, alors que la cave est dans le tuffeau.

Dimensions du trou : une main sur une main et demie, et une main de profondeur. Je le rebouche tant bien que mal, en tassant un peu, et pose un nouveau témoin sur le dessus.

12 juillet : la petite caisse en bois que j'avais laissée à l'extérieur, bien parallèle à l'arête de la première marche en ciment, est tout de traviole. Le témoin sur le trou n° 2 ne semble pas avoir bougé. Sur le trou n° 3, un morceau de bois long (deux mains) et plat que je ne me rappelle pas avoir mis il y a deux jours. Et deux empreintes très nettes (animales) près du trou n° 1. Comme si le grattage avait repris.

Je remarque aussi pour la première fois, au début de la salle, une poudre blanche, comme de la pierre écrasée, sur une surface assez importante, une trentaine de cm2. La voûte au-dessus est ocre pâle, sans aucune trace d'un quelconque délitement. En revanche, le long de la paroi, juste après l'arche, quelques grosses pierres détachées sont plutôt d'un blanc crème. Pas la moindre trace de poussière blanche tout autour, mais, tout près, une bouteille allongée qui aurait bien pu être utilisée pour les écraser.

En partant, je pose 7 cailloux ramassés dans le voisinage (alors qu'il y en a très peu ailleurs sur le sol) sur le morceau de bois du trou n° 3 : un nouveau témoin, très parlant. Et, au moment de fermer la porte, je prends la caisse en bois et la pose à l'intérieur sur la première marche, devant le vantail qui ne s'ouvre pas. Un animal de la taille d'un chat peut passer facilement sous l'un ou l'autre vantail. Boucher cet accès ?

15 juillet : ni la caisse ni les témoins n'ont bougé. En revanche, deux nouveaux trous se creusent près du trou n° 1, un troisième au milieu (dans la longueur) et au bord intérieur de la « tombe ».

18 juillet : impression confirmée pour les trous n° 1 bis et 1 ter comme pour celui au bord de la « tombe ». Sur ce dernier (trou n° 4), une empreinte unique de patte dans la terre ameublie. Elle a la dimension d'une petite paume, on voit nettement les coussinets et les traces de griffes. Renseignements pris sur la Toile, il ne s'agit ni d'un chien, ni d'un chat, ni d'un blaireau. Une genette ou un furet, peut-être.

19 juillet : rien de nouveau.

21 juillet, avec S. et J : près du trou n°1 une empreinte très nette de chaussure : pointure 37, talon carré et extrémité pointue caractéristique. J. va chercher son appareil et prend plusieurs photos. Une empreinte moins visible, mais venant de la même paire de chaussures, se touve au bord de la « tombe ».

trous n°2 et n°3 © Justine F.

La nuit, je revois en pensée ces empreintes. Et s'« il » avait aussi les clés de la maison ? Par la fenêtre du bureau, qui surplombe l'allée, je guette un moment dans la nuit. Mais celle-ci n'est pas assez noire et l'angle n'est pas le meilleur pour apercevoir une éventuelle lumière dans la cave.

 

2e empreinte de pas et trou n°4 avec empreinte de patte © Justine F.

23 juillet : rien de nouveau.

28 juillet : à la lumière du jour, je remarque, sur la terre remuée de la « tombe » et le sol en terre durcie, près de la 2e empreinte de pas et du trou n°4, plusieurs traces en forme de « V », chaque branche mesurant 6 cm. Comme si le pied métallique bifide d'un appareil assez lourd avait été posé là.

En sortant, je remonte l'allée jusque dans la rue et rencontre Cl. Je lui raconte toute l'affaire. W. est en train de discuter sur le pas de sa porte avec un ami. Tous m'accompagnent, y compris le chien du pote de W. Nous observons trous et empreintes. Ils me persuadent de sécuriser la fermeture de la porte, qu'ils gardent, le temps que je revienne avec deux cadenas, un grand et un petit. Deux précautions... Une grande chaîne solide, quoique rouillée, qui pend à un clou fait l'affaire. La porte est verrouillée par une triple fermeture.

30 juillet : porte et cadenas intacts, rien de nouveau à l'intérieur. Idem le 2 août avec M. et G., ainsi que le 4 avec Ma.

13 août en début de soirée (19h30), avec I. et C. (2) : la porte est intacte, les deux cadenas sont en place. Mais, lorsque nous nous dirigeons vers la salle, juste après l'endroit où j'avais remarqué la poudre blanche (sa présence devenue depuis moins nette, elle a été peu à peu dispersée par les allées et venues des visiteurs), nous voyons une figure géométrique blanche se détacher très nettement sur le sol : elle dessine un arc d‘à peu près 40 de cm de long et 3 à 4 cm de large se terminant par un trait droit perpendiculaire un peu moins épais, long d'environ 12 cm. À première vue, il s'agit d'une poudre très blanche identique à celle précédemment remarquée. Le tracé de la figure est si net qu'elle semble avoir été faite au pochoir.

C. et I. vérifient, intérieur extérieur, que les barreaux de la fenêtre ne sont pas descellés. Le grillage n'a pas bougé. De toute manière, les barreaux sont si rapprochés que même la tête d'un enfant de 5 ans ne passerait pas entre. Y aurait-il quelque part une entrée secrète ? Rien de visible, à part l'ouverture maçonnée de « l'abside ». Le courage me manque pour m'en approcher et l'examiner de plus près.

 Plus au fond, trous et empreintes sont absolument identiques aux fois précédentes. Avant de sortir, nous cherchons à nouveau le signe blanc. Pas la moindre trace sur le sol. L'aurions-nous effacé en marchant dessus ? Impossible qu'il ait entièrement disparu. Un phénomène chimique alors, une sorte d'oxydation du fait de notre présence ? Mais en si peu de temps ? Et cela n'explique en rien son apparition.

En refermant la porte avec clé et cadenas, je me promets d'attendre un bon moment avant de revenir. Il y a des mystères qu'il vaut mieux laisser reposer...

Post-Scriptum (commentaire du 15 août 2011 remonté dans le billet) :

En ce jour anniversaire d'un mystère assomptionnel, j'ai attendu que les cloches de l'église toute proche, Notre-Dame de N., sonnent l'appel aux fidèles pour une messe “grégorienne” en soutane (regagnons les territoires perdus par la faute de Vatican II) pour descendre, munie d'un mètre ruban – mesurer enfin précisément les longueurs au lieu de les évaluer –, de mon plus gros marteau et d'une masse estampillée SNCF. Téméraire !

Par chance, ma voisine Me, qui était dans l'allée (c'est chez elle, nous n'y avons qu'un droit de passage), m'a accompagnée.

Les constats de ce jour :

– porte et cadenas intacts ;

– le ciment qui ferme l'ouverture de l'“abside” n'est pas du toc : impossible de l'ébranler en tapant de toutes ses forces, impossible même d'en détacher le moindre morceau ;

– confirmation de l'avis qu'aucun humain ne peut passer entre les barreaux ;

– traces, trous et empreintes quasi identiques à ce qu'ils étaient ; cependant, un petit bout de bois léger et un caillou sont venus se poser sur l'empreinte du trou n° 4 ;

– selon Me, les empreintes seraient féminines (largeur du pied) ;

– le tuyau de cheminée qui s'arrête au-dessus du poêle à cloche mesure 22 cm de diamètre intérieur ;

– l'emplacement du conduit de cheminée que l'on devine à l'extérieur existe bel et bien et correspond grosso modo à celui du tuyau ;

– ce que je prenais pour son extrémité, hors de toute portée humaine quand on est dans l'allée, semblait bouché par une colonie de plantes de muraille ; mais une intuition soudaine m'a fait regarder au-dessus, chez moi, à l'endroit où tourne l'escalier qui descend dans le jardin, où j'avais remarqué récemment du mouvement parmi les pierres supportant quelques pots de succulentes ; en dégageant ces pierres, j'ai vu que c'est là qu'aboutit le conduit de la cheminée de la cave (test de la pierre effectué) ! Trop petit néanmoins pour permettre le passage d'un être humain…

– l'arc était présent, au même endroit que précédemment, mais d'une dimension beaucoup plus imposante, et sans la partie rectiligne ; avec Me, nous l'avons regardé à deux reprises, sous trois angles différents ; elle est partie trois minutes avant moi ; lorsque j'ai regardé à nouveau avant de fermer la porte, il avait disparu…

Ajout du 26 mars 2013.

L'arc est réapparu plusieurs fois durant l'année 2012. Toujours au même endroit, avec des variations dans ses dimensions et sa forme (ce fut la plupart du temps un arc pur, mais il y eut une fois une autre figure rappelant celle qui l'accompagnait lors de sa première apparition, cette fois de l'autre côté).

Début mai, je crois bien que c'était le premier mai, j'étais avec une amie (elle aussi abonnée à Mediapart), nous étions allées vers le fond de la cave examiner les trous quand, en me retournant, j'ai vu que l'arc, très large, était là, alors qu'il n'y avait rien auparavant. Je n'avais pas encore mentionné ce phénomène à cette amie. Nous nous sommes installées fermement au pied (si j'ose dire) de l'arc, et nous avons assisté, stupéfaites, à sa transformation progressive : l'arc devenait de plus en plus étroit et son dessin de plus en plus lumineux, puis il a commencé à s'effacer, d'abord sur la gauche, puis sur la droite, et enfin au milieu. Aucune trace, plus rien sur le sol. J'avais eu le réflexe de passer lentement une main entre l'ampoule et lui, et nous avions pu voir que l'ombre de ma main faisait disparaître la portion d'arc correspondante.

Nouvelle apparition deux semaines plus tard, le jour de l'Ascension ! Cette fois, l'arc était là à notre (j'étais avec une autre personne) arrivée dans la cave. Nous sommes bien sûr restés plantés devant et l'avons vu gagner en luminosité puis disparaître exactement de la même façon que précédemment. J'ai à nouveau passé ma main entre l'ampoule et lui et observé cette fois le dessus de ma main, sur lequel se dessinait un arc lumineux plus mince en proportion (pas étonnant quand on se souvient du théorème de Thalès). La conclusion s'imposait : il s'agissait d'un phénomène lumineux. Oui, mais pourquoi cette forme (ne correspondant pas même pas à celle du filament de l'ampoule, lequel en outre se trouve de l'autre côté), et seulement à cet endroit, alors qu'il y a une deuxième ampoule dans la cave ?

Le phénomène s'est reproduit le premier dimanche de juin, dans l'après-midi. Cette fois nous étions 5, dont une assez avisée pour s'être munie de son appareil photo et capter le phénomène avec précision. Voici les 6 photos dans l'ordre dans lequel elles ont été prises : 

 

Qu'ajouter ? Le phénomène s'est reproduit d'autres fois, mais pas fin septembre, en présence d'un physicien, qui plus est zététicien. Heureusement qu'il y avait les photos… Comme nous, il a été incapable de trouver un début d'explication.

(1) La cave est éclairée par 2 ampoules au tungstène. Toutes les observations, sauf la première de la journée du 28 juillet 2011, ont été faites avec les ampoules allumées.

(2) Respectivement médecin et photographe, ils ont sens de l'observation et esprit scientifique.

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