Nouveau champ de recherches historiques, l’histoire de la Fédération de France du FLN fait l’objet de publications de quelques témoins prestigieux, comme Mohamed Mechati, qui en fut le créateur, Ali Haroun et Omar Boudaoud, qui firent partie du comité fédéral de sa 3e organisation, ou de jeunes historiens, comme Daho Djerbal ou Linda Amiri. C’est à la figure complexe et au sort tragique de l’un de ses principaux cadres, Abdallah Younsi, que s’est attaché Jean-Luc Einaudi, dont l’action têtue pour la reconnaissance des massacres du 17 octobre 1961 est dans toutes les mémoires.

Le titre choisi pour son ouvrage sous-titré « 1962 : Procès secret et aveux d’un chef FLN en France »,  Le dossier Younsi, est une mise en abyme du dossier constitué en 1962 par le FLN sur « l’affaire Mourad » (l’un des pseudos d’Abdallah Younsi), Jean-Luc Einaudi étant parvenu à  rencontrer dix témoins essentiels au cours d’une enquête qui dura six ans, de 1987 à 2013. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur l’évocation de deux d’entre eux que l’auteur installe en figures tutélaires de son récit : Robert Bonnaud et Madeleine Baudoin. Le premier, né en 1929 et mort en janvier 2013 (quelques mois avant la publication de l’ouvrage qui lui est dédié), était un ami d’enfance de Pierre Vidal-Naquet. Parti contre son gré faire son service militaire en Algérie, il fut à son retour l’un des premiers à signer de son nom dans la revue Esprit une dénonciation de l’atrocité de cette guerre. La seconde, née en 1921 et morte en 2005, s’engagea tôt dans la résistance, d’abord avec le mouvement Franc-Tireur, puis au Front patriotique des Jeunes à Aix-en-Provence et, après novembre 1942, dans les Groupes francs des Mouvements unis de résistance. Le fait d’avoir été grièvement blessée le 16 mars 1944 ne l’empêcha pas de reprendre le combat jusqu’à la libération de Marseille.

En 1958, Robert Bonnaud commença à participer au soutien au FLN tout « naturellement » en acceptant de cacher un paquet compromettant.  Il était à l’époque professeur à Marseille au lycée Périer. Madeleine Baudoin enseignait dans la même ville au lycée Michelet. En mai 1960, quelques semaines avant de prendre en charge l’organisation du soutien au FLN pour toute la région après l’arrestation de son responsable, Lucien Jubelin, Robert Bonnaud lui demanda si elle pouvait abriter chez elle des réunions de trois ou quatre personnes. Madeleine Baudoin était « naturellement » du côté des Algériens luttant pour leur indépendance et les méthodes de l’armée ou de la police la révoltaient. En acceptant cette proposition, elle renoua avec les principes de clandestinité de ses jeunes années. Son appartement, idéalement placé, ne servit pas seulement à des réunions clandestines.  Elle y hébergea de façon régulière quelques jours par semaine des responsables du FLN dont, durant 3 mois, de février à mai 1961, Abdallah Younsi, qu’elle avait rencontré pour la première fois lors de cette première réunion de mai 1960.

En février 1988, alors que Jean-Luc Einaudi poursuivait son enquête sur les manifestations du 17 octobre 1961, Robert Bonnaud, tout en attirant  son attention sur ce qu’il appelait « l’affaire du traître », le mit en relation avec Madeleine Baudouin. Peu après, cette dernière lui remettait la copie en sa possession du dossier de 1962, cent soixante-huit pages numérotées, ainsi que l’ensemble des notes qu’elle avait rédigées sur cette période.

Abdallah Younsi, né en 1930 en Petite Kabylie, était allé à l’école française et s’exprimait fort bien en français, à l’oral comme à l’écrit, ce qui joua un rôle dans son accès à des postes de responsabilité au sein de la Fédération de France du FLN. Durant son activité, il usa d’un grand nombre de pseudos – Charles, Jacques, Mourad, Ferrari, Paul, Guy, Monsieur Ramirez , Belkaïr Moussa… –  ce qui donne à penser sur l’intrication de ses relations et les ramifications de ses actions. Ses responsabilités ne furent jamais remises en question malgré les avertissements de militants alertés par certains indices d’un possible double jeu. Au contraire, il connut une ascension rapide dans la hiérarchie de la Fédération.

Après avoir été interné dans un camp en 1954 (1), il gagna la « métropole » et commença à militer au FLN. Arrêté en août 1957 et, selon ses dires, torturé, il fut condamné à seulement 10 mois de prison et remis en liberté en juin 1958, bénéficiant ainsi d’un traitement de faveur alors que ses camarades arrêtés en même temps furent plus lourdement condamnés. Dès sa sortie de prison, il devint responsable du FLN pour la région de Nice. À la suite d’une série d’arrestations de cadres dans la région, il accéda en quelques mois à peine à la tête de la willaya 3 bis (qui couvrait le sud de la France de Nice à Bordeaux). Pourtant, des rumeurs circulaient déjà, que ce soit sur son attitude avec les femmes de militants détenus – il aurait subordonné l’octroi de secours au fait qu’elles couchent avec lui – ou sur une somme importante qu’il aurait « mise de côté », tandis que, alors que les arrestations remplissaient par vagues la prison des Baumettes, il n’était jamais lui-même arrêté. Il dirigea la willaya 3 bis de juin 1959 à juillet 1960, date à laquelle il fut envoyé en mission hors de France, notamment en Tunisie, où il se rendit à Ghardimaou, la base arrière de l’ALN. Il y rencontra Abdelaziz Bouteflika, alors adjoint de Boumedienne.

À son retour en France en janvier 1961, il retrouva son poste de responsable de la willaya 3 bis. Malgré une nouvelle histoire d’argent en mars-avril – un million d’anciens francs évaporés entre Marseille et Paris alors qu’il était responsable du comptage des sommes collectées avant qu’elles ne soient confiées à l’agent de liaison qui les transportait à Paris –, il fut promu en mai 61 chef de la willaya 3, à Lyon, tout en continuant à superviser la willaya 3 bis. Les arrestations dans cette dernière se multiplièrent, dont celle de Robert Bonnaud, et tandis qu’une nouvelle affaire d’argent intervenait – la disparition en octobre 1961 de vingt millions d’anciens francs sur les cotisations de la willaya 3 –, les rumeurs au sujet de Charles allaient bon train aux Baumettes. En janvier 1962, alors que des arrestations se produisaient à Lyon et à nouveau à Marseille,  une valise contenant 329 millions d’anciens francs fut saisie par la police à Paris chez un Français dont seul Charles et Daniel (Mohand Akli Benyounes), qui le supervisait depuis l’affaire des vingt millions, connaissaient l’existence. En février, d’autres valises furent saisies par de pseudos policiers. Le même mois, des rapports partirent de la prison Saint-Paul de Lyon pour alerter la Fédération sur le cas Mourad. Enfin, le 14 mars, une agent de liaison est arrêtée avec une somme de cent millions d’anciens francs après un rendez-vous avec Charles et Daniel. Ce même jour, soit quatre jours avant la signature des accords d’Évian, Younsi fut officiellement  « mis en disponibilité » par le FLN, c’est-à-dire démis de toutes ses responsabilités. Il partit alors en Tunisie, selon lui pour y retrouver sa famille. Compte tenu des tensions entre le GPRA, que soutenait la Fédération de France, et l’État-major général de l’armée des frontières, ce séjour a pu achever de le rendre suspect.

Revenu en France le 9 mai 1962, il fut arrêté le 17 par Mohammedi Mohand Sadek sur ordre de la direction de la Fédération et séquestré dans un pavillon d’Aubervilliers. Deux jours après, il s’ouvrit les veines, mais fut sauvé par ses gardiens qui firent venir un médecin. Après un mois de détention et une tentative d’évasion manquée, il profita d’une lettre que le propriétaire de la maison lui demandait d’écrire à une assistante sociale pour prévenir celle-ci de son sort. Pris de remords, il avoua ce subterfuge et demanda lui-même qu’on le change d’endroit.  On le transféra dans une autre maison d’Aubervilliers où il eut le bras gauche attaché au montant du lit par des menottes. C’est dans ces conditions qu’il rédigea une première confession détaillée, situant fin juin-début juillet 1961 la date à laquelle il avait été retourné par la police. Dans une deuxième confession écrite, revenant sur certains détails, il précisa qu’il était en fait en relation avec la DST bien avant la date précédemment donnée. Une troisième confession écrite peu après date du 5 janvier 1959 le début de cette relation…  D’autres textes apportant des précisions sur tel ou tel épisode suivirent, ainsi que des lettres adressées à sa femme. Plus d’une centaine de pages écrites en quelques jours par un homme menotté, les dernières la veille de sa mort…

Il fut étranglé dans l'après-midi du 28 juin 1962 et son corps jeté dans la Seine.

Ses écrits, joints aux rapports accablants rédigés en mai-juin 1962 par des militants qui l'avaient connu de près, constituent le dossier du FLN. S’y trouvent aussi trois rapports attribués à Claudette Cotton, qui à partir de mai 1961, alors qu’elle était étudiante à la faculté des Sciences de Marseille, était devenue son agent de liaison. Jean-Luc Einaudi est parvenu à retrouver cette dernière en 2012. Les pages qu’il lui consacre sont à la fois émouvantes et dérangeantes, que ce soit quand il raconte comment elle accepta, portée par un idéal qui lui semblait devoir aller au-delà de sa petite personne, les relations sexuelles imposées par Younsi, de véritables viols assortis de chantage – il la menaçait de la renvoyer si elle refusait –, ou comment, convoquée le 17 mai 1962 (le jour de ses vingt ans) dans un endroit de la banlieue parisienne où, après avoir été laissée seule une journée entière, elle apprit et la disparition de sommes d’argent importantes des valises qu’elle avait transportées et que son exécution avait été envisagée par le FLN pour complicité dans ces détournements ( par chance, alors qu’elle avait été filée pendant des semaines, rien dans son mode de vie d’étudiante pauvre n’avait confirmé ces soupçons). Ce même jour, on lui dit en outre lorsqu’elle demanda des nouvelles de Younsi que celui-ci se trouvait « au fond de la Seine avec une pierre au cou »…  Alors qu'il venait tout juste d'être arrêté, quarante-et-un jours avant son assassinat !

Quand Jean-Luc Einaudi lui donne à lire les trois rapports qu’elle aurait rédigés les 2, 4 et 25 juin, deux signés à la main de son prénom, le troisième se terminant par la mention dactylographiée de ses noms et prénoms, elle  dément formellement les avoir écrits et dément également la plupart des informations qu’ils contiennent : « C’est faux… c’est de l’invention… un fatras de mensonges ». Les signatures ne sont pas de sa main. Et d’ailleurs, elle ne savait pas, elle n’a jamais su taper à la machine… Elle dément tout aussi vivement certains des passages écrits par Younsi la concernant.

Le livre refermé, une question s’impose, celle-là même que Tolstoï met en titre d’une de ses nouvelles, Pourquoi ? Pourquoi la Fédération de France du FLN a-t-elle pendant si longtemps confié d’importantes responsabilités à Younsi malgré la remontée des doutes le concernant ? Pourquoi n’a-t-il pas eu droit à un véritable procès, avec témoins et défenseurs, alors que l’indépendance de l’Algérie était devenue réalité depuis la signature des accords d’Évian ? Pourquoi une telle fin infamante ? Pourquoi ces rapports mensongers mettant gravement en cause une jeune fille qui avait apporté toute l’aide qu’elle pouvait à ceux qui luttaient pour cette indépendance ?

Alors que pour Ali Haroun cet assassinat « était la seule décision concevable à l’époque (2)»,  Jean-Luc Einaudi y voit la préfiguration de tous ceux qui, des années durant, « ensanglantèrent l’histoire de l’Algérie indépendante ».

Madeleine Baudoin en avait trop vu à la Libération pour accepter un tel crime. Chaque fois qu’elle se rendait à Paris, elle jetait dans la Seine un bouquet de fleurs en souvenir d’Abdallah Younsi. 

 

Le Dossier Younsi, 1962 : Procès secret et aveux d’un chef FLN en France, Paris, Éditions Tirésias, 2013, 16 euros.

 

(1) Voir à ce sujet Sylvie Thénault, Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale, camps, internements, assignations à résidence, Paris, Odile Jacob, 2012.

(2) Propos cités par Einaudi dans sa préface, sans que leur auteur soit explicitement nommé. Mais la périphrase « un autre acteur de cette affaire, ancien dirigeant de la Fédération de France du FLN, devenu ministre algérien des Droits de l’Homme… en 1991-1992 puis membre du Haut Comité d’État » ne laisse aucun doute sur son identité.

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Même dans le livre du "jeune historien" qui a aujourd'hui plus de 70 ans "L'organisation spéciale de la Fédération de France du FLN" publié en 2012 Younsi n'est nullement mentionné. Merci pour la présentation de ce livre qui n'est pas encore en vente en Algérie.