La Pâque, Adolf Rudnicki

Le 19 avril 1943, veille de la Pâque juive, commençait l’insurrection du ghetto de Varsovie en réponse à l’ultime grande rafle organisée par les nazis. À l’occasion de ce 75e anniversaire, voici un récit écrit deux ans plus tard par Adolf Rudnicki.

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I

Pendant la première nuit de la Pâque juive, que les Juifs appellent « La nuit de vigile », commença le massacre de ce qui restait de population. Dans le ghetto pris à la gorge, dans les caves, les cachettes, les chambres camouflées, dans les bunkers, ils veillaient et attendaient la venue de l’ennemi. « Mon cœur s’attend à l’insulte et à la douleur ; j’espérais que quelqu’un me prendrait en pitié, mais il n’y eut personne ; je cherchais quelqu’un qui me consolât, mais je ne le trouvai pas. Et ils me donnèrent du fiel pour me nourrir et, lorsque j’eus soif, ils m’abreuvèrent de vinaigre. » Ce langage de nos pères redevenait actuel. Les combattants rejoignirent leurs postes. À deux heures du matin, les gendarmes prirent position le long du mur.

S’étant heurtés à une résistance, ils amenèrent des canons. Ils les installèrent sur la place Krasiński, d’où ils tiraient sur la rue Swiętojerska, ainsi que derrière l’église Saint-Jean, rue des Frères-de-la-Charité, d’où ils en dirigeaient le feu sur la rue de Muranów. Tout ce quadrilatère, de l’autre côté du mur, était défendu par des ouvriers. Par des brossiers.

Ils ne possédaient qu’une patrie : ces rues galeuses, décimées par le typhus et la famine, grasses de sang et de souffrance, coupées par des barbelés, comme autant de cages dans un zoo, et c’était là qu’ils voulaient mourir. Ils n’avaient pas engagé le combat afin de vaincre. Ils ne possédaient qu’un fusil mitrailleur, quelques pistolets hors d’usage et des grenades rondes qui n’éclataient pas. Ils avaient acheté tout cela à prix d’or, pour mourir en hommes.

Les canonniers de la rue Krasiński et de la rue des Frères-de-la-Charité chargeaient et tiraient au milieu de la sympathie de la racaille. Le regard de certaines femmes accompagnait les tentatives pleines de bravache des SS qui cherchaient à s’approcher du mur. Nous regardions cela et nous ne voulions pas y croire. Cela faisait trop souffrir.

Ce qu’est une souricière, depuis longtemps les murs du ghetto le disaient. À présent, on venait de nous donner une illustration d’autres expressions de l’OKW (1) : Der Feind wurde ausgeräuchert (2). Ceux qui étaient massés dans l’étranglement à l‘entrée de la rue Swiętojerska voyaient comment, cent mètres plus loin en ligne droite, par une ouverture faite dans le mur par un obus, les Allemands, secondés d’Ukrainiens et de Lettons en uniforme noir, lançaient des grenades dans les caves. De temps à autre, quelque chose en sortait qui semblait tantôt être une femme, tantôt un homme et qui faisait quelques gestes gauches avant que ne partît le coup de feu. La foule tendait la main dans cette direction : Oh, oh, oh !… On plissait les paupières pour bien voir.

Cette fraternité affreuse dura une journée. Varsovie a toujours possédé ses cent justes, bien qu’il n’existât pas de justice d’un prix inférieur à la vie. Le lendemain, les Allemands chassèrent les badauds de l’emplacement des batteries, fermèrent la place Krasiński et toutes les rues en bordure des lieux du combat. On racontait qu’on avait tiré sur les Allemands d’une maison de la rue Nowiniarska. On parlait d’une tentative pour venir au secours des combattants. L’ennemi s’isola et, ayant dispersé les policiers le long de ses lignes extérieures, entreprit le siège selon les schémas classiques.

L’artillerie incendiait et détruisait, et lorsque la dernière trace de vie s’était écoulée des maisons, la soldatesque avançait : l’homme de la Wehrmacht à côté de celui de Vlassov, le fasciste ukrainien à côté du flic polonais. Les officiers, montrant le mur élevé par les Allemands, disaient à leurs soldats : « Les communistes et les Polonais on aidé à construire la forteresse que vous voyez. Le monde entier a approvisionné en armes ces bandits. Mais le soldat d’Adolf Hitler est inaccessible à la peur. »

Le cimetière de Varsovie était passé au rang de forteresse, et les revolvers qui s’enrayaient des brossiers de la rue des Franciscains étaient devenus les « armes venues du monde entier ». Dans les journaux français on pouvait lire : « Les Polonais, pour se venger de Katyn, ont incendié le Ghetto. Les Allemands font ce qu’ils peuvent pour défendre la population assaillie. » Dans les forges de Goebbels, on fondait et on soudait tout ce qui tombait sous la main, n’importe comment : les Allemands y croyaient. Pas seulement les Allemands, d’ailleurs — nous le savions mieux que quiconque. Au cours de ces années-là, nous avions appris à connaître la force du feu, mais plus dangereux était le venin du verbe.

En isolant le terrain des combats, l’ennemi avait également coupé la ligne du tramway dans la rue Nowiniarska. Partant de Żoliborz, elle n’allait que jusqu’à Muranów et, à partir du centre, qu’à la place Krasiński. La circulation des piétons avait également été interdite. À partir de ce moment-là, pour se rendre de Żoliborz dans le centre, il fallait passer par la Ville Neuve. Aussi ce quartier fourmillait-il d’incessantes processions se dirigeant du sud au nord et du nord au sud.

Une nouvelle industrie prit naissance. Là où avait passé le tramway poussèrent de longues files de wagons-plates-formes et de charrettes. Chariots à ridelles ou chariots à caisse, hele, comme on les appelle en Grande Pologne. Les charretiers disposaient des chaises en guise de marchepied et installaient à l’intérieur des bancs ou des tabourets. Pour une distance de deux ou trois arrêts, on payait autant que pour une quinzaine de parcours en tramway. Malgré cela, ce commerce marchait bien. Les charretiers, longtemps après que les combats se furent apaisés, continuèrent à payer le commissaire Rostanki, dit « la Charge de flanc » afin qu’il ne rétablit pas le tramway.

En ce mémorable printemps de 1943, les Pâques chrétiennes tombaient à la fin avril. Le journal Die Woche fournissait d'étranges comparaisons d'où il ressortait que c'étaient là les Pâques les plus tardives du XXe siècle. Pendant toute la semaine sainte se poursuivirent les processions incessantes en direction du mur. Elles ne cessèrent pas davantage pendant les fêtes. À peine les mots : « Allez en paix, la messe est achevée, alléluia, alléluia » avaient-ils retenti que la foule sortant des églises combles, l'âme encore brûlante, bruissante de printemps, des fleurs fraîches à la main, accouraient vers le mur, au spectacle. À la représentation pascale varsovienne.

C'était un spectacle peu banal. Les habitants des maisons mitoyennes voyaient comment — là-bas, derrière le mur — des gens à demi fous bondissaient hors des caves et, tels des lézards, rampaient d'étage en étage, plus haut, plus haut encore. L'incendie se coulait derrière eux, les balles les poursuivaient et eux, sans recours, sans espoir, cherchaient un recoin à l'épreuve des flammes, invisible pour l'œil du gendarme. Lorsque le feu commençait à leur lécher les jambes, le mari confiait l'enfant à sa femme, tous trois se donnaient un dernier baiser, puis ils sautaient, la femme d'abord avec le petit, l'homme ensuite. Les pompiers, dont le devoir était de monter la garde sur les toits environnants afin que le feu ne se communiquât pas à la partie aryenne de la ville, rentrés dans leurs chambres sûres, comme des jardins en plein midi, racontaient: « Les gosses, là-bas, ça dégringole comme des noix ; les vieux, aussi. Les femmes, ils les obligent à écarter les jambes, et alors ils tirent. » Les gens des maisons voisines entendaient le craquement des os, le grésillement des corps jetés sur les bûchers : une couche de bois, une couche d'êtres humains.

Les uns venaient, les autres partaient. Tant qu'il faisait jour, ils se tenaient au pied du mur. Ils regardaient, parlaient, se lamentaient. Ils se lamentaient sur les marchandises, les richesses, sur l'or, l'or légendaire, mais avant tout sur les appartements et les maisons, « ces maisons les plus belles ». Ils disaient: « Est-ce que le roi Hitler n'aurait pas pu régler cette question autrement ? » Les lueurs de l'incendie étaient visibles de chaque coin de la ville et à toute heure. De tout cela, des enfants transformés vifs en viande fumée, on disait: « C'est dans le ghetto », ce qui résonnait comme à des distances infinies. On disait: « C'est le ghetto », et la tranquillité d'esprit revenait. Or, cela avait lieu rue Nowolipie, rue Muranów, rue Swiętojerska, à cinquante ou soixante mètres. À cent mètres plus loin dans l'espace, à quinze mois de distance dans le temps — et cela suffisait. L'ennemi inventif modelait les pensées et les marchands nouveaux riches de Varsovie s'y pliaient.

Le ghetto était en flammes. Les gens disaient: « Quel bonheur qu'il n'y ait pas de vent, autrement l'incendie nous atteindrait ». Les petits « Heinkel III » désinvoltes, comme en se jouant, planaient dans le ciel parfumé du printemps, avant de plonger dans la nappe de fumée, avant de lancer leurs œufs, comme on appelait les bombes. Derrière les murs, on mourait avec la conviction que la bestialité avait atteint ses bornes. En effet, que pouvait-il y avoir de pire ? Le général Sikorski en appelait aux consciences. Mais nous, ici, sur place, nous voyions combien est petite, dérisoire, la conscience des hommes. Les détonations secouaient la terre, les rues, mais non les hommes.

Le spectacle pascal dura bien au-delà de Pâques. la ville en fut émue pendant une semaine, deux, mais après ? L'indifférence est chez l'homme ce qu'est dans la nature une forêt qui, si on ne l'éclaircit pas, en viendra à tout recouvrir. Elle avait eu lieu, la première du spectacle. La ville se fit indifférente, puisque rien n'y avait changé... On se plaignait de la cupidité des voituriers. Les habitants de la Ville Neuve récriminaient contre la foule perpétuelle : leur quartier, en effet, continuait à rappeler une courroie de transmission.

II

Et nous ?

Nous qui, nous colletant avec mille difficultés, vivions du côté aryen, comme on disait, l’héroïsme des combattants nous avait intérieurement lavés. Notre peuple, ce qu’il comptait de plus bas : les portefaix de la rue Miła, les cordonniers de la rue Wołyńska, les contrebandiers de Stawki, révélaient à présent aux élites les vérités simples mais immuables de la vie. Battus et diffamés, rendus furieux par la haine et le mensonge au point que nous en étions déjà à parler de nous-mêmes dans ce grognement de fauve qui était le langage de l’ennemi, nous avons retrouvé au fond de nous la pureté des souffrances apportées par l’amour et la lutte, en contraste avec les douleurs embourbées et sales, effet de l’amertume et de la passivité.

La ville s’était figée, la ville était devenue indifférente, mais nous, nous continuions à courir vers le mur, oublieux des dangers, perdus dans l’écoute de l’Apocalypse. Nos yeux — ouverts comme ceux de l’agonisant — suppliaient le ciel d’envoyer la pluie de feu qui, elle, ne fait pas de si effroyables distinctions. Nous nous reconnaissions parmi les étrangers à nos yeux animés d’une brusque flamme familière et, nous croisant sans un mot, nous nous appelions, nous montrions l’un à l’autre leur et notre destin.

Mais tout cela ne faisait que décupler notre désespoir, car nous nous sentions comme des manchots. Nos mains étaient impuissantes, inorganisées.

III

Cette jeune femme brune tremblait.

Elle se retrouvait toute seule. Cent sortes de mort lui avaient arraché un être après l‘autre — comme une branche après l’autre d’un arbre à la frondaison épaisse — jusqu’à ce qu’elle restât seule, tel un moignon, tel un lambeau, telle une petite flamme par miracle non étouffée sous une montagne de sable, ou un petit morceau de verre fragile non encore brisé. Je la rencontrai rue Freta et, oublieux du monde au sein de la marée humaine, nous poursuivîmes ensemble notre chemin. Elle ne disait rien de ses morts récents. D’une voix aux résonances lourdes et lentes — qui, en ces jours, nous trahissait le plus —, nous nous transmettions ce que nous savions sur le ghetto, là-bas, et sur eux, les martyrs et les héros.

La ruelle débouchait sur l’hôtel de la Monnaie. Et de nouveau tout ressuscita, comme un spectacle surgi du délire. Derrière l’écran de la rue Freta, ce n’était qu’un souvenir, maintenant nous le revoyions de nouveau. La douleur s’intensifia d’un coup.

À présent, la jeune femme ne faisait pas que trembler. Elle ravalait ses larmes. Je me penchai vers elle, je touchai ses épaules. Il fallait la sauver. Du sort des autres, un seul regard malveillant nous séparait. Une main d’enfant pouvait nous tuer. Des soldats de la Wehrmacht se tenaient sur le glacis de la Citadelle. Les affiches demandaient qu’on livrât les fuyards d’hier et ceux qui depuis longtemps se cachaient. Dans la foule dans laquelle nous baignions, nous comptions — ici comme dans la ville — moins d’amis que d’ennemis. Dans l’orbite de tout ce qui se passait, nos larmes nous définissaient. Nous trahissaient. En outre, nous étions tous deux si bruns ! Si bruns que c’était comme si nous étions nus.

— Du calme, du calme, répétais-je, en touchant son épaule comme je l’eusse fait de la blessure la plus chère, poursuivi par un souci de sécurité dont j’étais la négation parce que, voulant la dissimuler, je ne l’exposais que davantage aux regards.

— Ils meurent, chuchotait-elle. Et ils périront sans laisser de traces. Et rien, si ce ne sont des décombres, des cendres et un vague souvenir, ne subsistera de cette immensité de vie, d’amour, de douleurs, de coutumes, de talents. D’eux, qui étaient l’air de nos poumons, notre vie éclatante…

— Du calme.

Elle me regarda avec des yeux pour lesquels je ne chercherais pas d’épithètes.

— Que du moins quelqu’un écrive cela ! L’élève, très haut vers le soleil, se fasse le témoin de leur vie et de cette fin inhumaine et si merveilleuse ! Si l’un d’eux doit survivre, qu’il l’inscrive dans la Bible ! Afin que les hommes d’au-delà la septième mer viennent ici, au pied de ce mur, et pleurent comme nous le faisons aujourd’hui.

Elle n’essayait même pas de retenir ses larmes.

Je ne m’arrêtai pas. Je ne marquai en rien l’étonnement provoqué par le vocabulaire si peu habituel qui sortait de sa bouche. Pendant ces journées, nous étions tous revenus à un langage qu’on aurait cru mort pour des siècles ; ces mots étaient neufs et d’actualité, comme sortis droit des rotatives. Je ne laissais pas deviner combien ils m’avaient pénétré profondément. Un instant seulement, ne sachant maîtriser le choc, je fermai les yeux. À travers un mur de douleur et d’espoir, seuls parvenaient jusqu’à moi, du monde entier, ses sanglots silencieux pour lesquels je n’avais pas de remède.

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D’après la traduction d'Anna Posner, in Les Fenêtres d’or et autres récits, Gallimard, 1966.

(1) Haut commandement de la Wehrmacht.

(2) L’ennemi est enfumé.

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