L’ensorceleuse

Si toute ville est un palimpseste, certaines exercent au fil des siècles une singulière fascination. On connaît l’exemple de Rome pour Stendhal, avec en particulier ses Promenades dans Rome, ou pour Freud, qui alla jusqu’à en faire, dans Le Malaise dans la Culture, une métaphore de l’inconscient. Moins connue est celle d’Alger, que Salah Guemriche évoque tout au long de son livre Alger la Blanche.

Si toute ville est un palimpseste, certaines exercent au fil des siècles une singulière fascination. On connaît l’exemple de Rome pour Stendhal, avec en particulier ses Promenades dans Rome, ou pour Freud, qui alla jusqu’à en faire, dans Le Malaise dans la Culture, une métaphore de l’inconscient. Moins connue est celle d’Alger, que Salah Guemriche évoque tout au long de son livre Alger la Blanche.

Un livre ? C’est plutôt à un millefeuille que fait penser ce livre épais et érudit, d’une conception très originale,  comme le souligne son sous-titre, Biographies d’une ville. Une ville vue comme une personne,  ce qui permettrait de relater, dans l’ordre chronologique de préférence, les événements particuliers qui l’ont constituée ?  C’est faire peu de cas d’un pluriel grammatical à ne pas prendre pour une coquille.  Lequel invite à penser qu’une ville ne peut qu’être plurielle, et que c’est de ce pluriel qu’elle tire sa singularité. « Biographie éclatée », écrit l’auteur, qui revendique la subjectivité de son cheminement « avec tours et détours, ce qui suppose des enjambées et des enjambements, donc des choix, des partis pris, avec les personnes comme avec les lieux, avec le passé comme avec le présent. »

Ce pluriel annonce le principe qui a guidé la construction de l’ouvrage, découpé en brefs chapitres – 42 pour  375 pages –, chacun organisé autour d’un événement ou d’une série d’événements, d’un angle particulier, d’un lieu ou d’une personne, d’un personnage ou d’un simple nom, et lui-même pourvu d’un titre et d’un sous-titre desquels l’humour n’est pas absent. La table des matières est déjà par elle-même un délice. Elle incite le lecteur à entrer dans l’ouvrage au hasard de sa gourmandise et à pratiquer une lecture buissonnière, ce que facilitent les nombreuses possibilités de glissement d’un chapitre à un autre, qu’elles apparaissent directement au moyen d’une note ou que l’on ait recours à l’index très précis, séparé en deux listes, l’une pour les personnes ou personnages, l’autre  pour les quartiers, monuments, rues et autres sites. Une architecture rigoureuse pour un livre foisonnant dans lequel on peut se promener sans jamais craindre de se perdre…

Il s’ouvre sur une citation de Balzac qui, en 1830, évoque l’engouement pour la ville d’Alger dont était alors saisie une France déjà gagnée par l’orientalisme. En 1846, le même écrivain verra dans le port d’Alger « “un second Toulon devant Gibraltar” », permettant l’avancée de la France « “dans la domination de la Méditerranée” [1] ». Balzac partisan de la colonisation ? Oui, à peu près dans les mêmes termes que Jules Ferry quarante ans plus tard. Les écrivains français qui furent attirés par Alger sont tous là, à la suite de Balzac, les frères Goncourt, Maupassant, Daudet, Gide, Montherlant, et l’on y trouve aussi Delacroix et Fromentin, qui ne se sont pas contentés de peindre, mais qui ont aussi écrit sur l’Algérie et dont les noms avaient été choisis pour les deux lycées de jeunes filles de la ville, ainsi que Camille Saint-Saëns, dont le nom avait été donné à une artère pompeusement appelée boulevard (aujourd’hui boulevard Mohamed-V) qui monte depuis le tunnel des Facultés jusqu’au Telemly, rapidement devenue boulevard Sans-Sens dans le parler populaire algérois. On peut suivre leur relation à Alger et à la colonisation à travers leurs productions littéraires, musicales ou picturales – tout un chapitre est consacré au célèbre tableau « Femmes d’Alger dans un appartement », avec une analyse inédite de ce dernier. Parlent aussi d’eux les lieux où ils ont habité, en particulier pour Camille Saint-Saëns, qui fit une vingtaine de séjours dans la ville, officiellement pour des raisons de santé, du moins au début, tandis que par la suite n’y fut probablement pas étrangère « la fonction pédérastique d’Alger », selon la formule  de Jean de Maisonseul reprise par l’auteur.  

Comme le montre l’exemple princeps de Balzac, la lucidité sur le fait colonial et ses conséquences fut loin d’être le lot de tous. Le regard quelque peu européodécentré des frères Goncourt, qui doivent à la découverte de cette ville l’inflexion de leur œuvre de la peinture à la littérature, les rendit sensibles tant à la « “bigarrure” [2] » de ses rues et au « “dévergondage des couleurs” [3] » qu’aux « “mutilations du tissu urbain et du patrimoine architectural d’Alger par l’administration coloniale” [4] », alors que Fromentin, qui présentait le travers bien connu des voyageurs cherchant à ramener l’inconnu au connu, manifesta une certaine réticence à protester contre les destructions des maisons anciennes intervenues dès les premières années pour faire place à une « ville nouvelle » (ce qui ne fut pas le cas de Delacroix).

On rencontre dans Alger la Blanche bien d’autres figures célèbres. Le captif Cervantès et sa grotte, qui à l’époque donnait directement sur la mer. Cette grotte étant située  dans le quartier de Belouizdad (Belcourt), non loin de la maison natale de Camus, c’est l’occasion pour Salah Guemriche d’oser un rapprochement entre les deux hommes, le premier devenant l’illustration par anticipation de l’Homme révolté du second. On ne s‘étonnera pas que, de tous les noms de l’ouvrage, celui de Camus soit le plus souvent cité, ni d’y retrouver, avec le rappel de leurs désaccords à propos du terrorisme ou de la situation des « Algériens musulmans », deux écrivains de la même génération : Mouloud Feraoun et le poète Jean Sénac, tous deux assassinés à onze années d’intervalle, le premier le 15 mars 1962 par l’OAS avec cinq autres inspecteurs de l’Éducation nationale, le second le 30 août 1973 dans des conditions obscures qui ne sont pas sans rappeler la mort de Pasolini, et cela après « une traversée semée d’embûches et de coups bas » telle que Salah Guemriche put conclure un de ses textes (censuré dix années durant) en écrivant que « le poète était mort non pas assassiné mais “achevé” ». Un autre écrivain algérien lui aussi opposé à Camus sur la même question, Kateb Yacine l’irréductible, est bien sûr présent. Impossible de prétendre que ce rebelle aux assignations comme aux tentatives d’appropriations appartiendrait à telle ou telle ville d’Algérie, mais « son répertoire théâtral en langue “dialectale” [avait ] marqué profondément les mémoires des Algérois, son public de travailleurs et d’étudiants » et il avait « un immense amour pour Alger et sa population ».  Tandis que les écrivains, journalistes, intellectuels qui, comme Tahar Djaout et tant d’autres, furent assassinés au cours de la terrible décennie noire sont évoqués dans un chapitre émouvant organisé autour de la figure du « Soleil fraternel [5] » et encadré, du titre à la dernière phrase, par un emprunt à une réplique du Malentendu, le soleil tue les questions [6]

Plus de six cents noms d’époques et d’origine différentes (sans compter les personnages de fiction), de Barberousse (Baba-Aroudj) et son frère Kheïr-Eddine à Karl Marx, de Joséphine Baker à Cheikha Rimitti, traversent ce livre en un tourbillon organisé où se mêlent comédiens, poètes, éditeurs, journalistes, écrivains, musiciens, philosophes, historiens, peintres, saints musulmans et hommes d’église, pirates et corsaires, cinéastes et architectes. Sans oublier les hommes politiques (jusqu’à François Hollande [7]) et tous ceux que la guerre de libération a rendus célèbres, en particulier au moment de la bataille d’Alger : militants nationalistes,  combattants du FLN, poseuses de bombes, généraux tortionnaires, ainsi que ceux qui furent guillotinés ou « suicidés », ou disparurent dans des circonstances que l’État français se refuse toujours à éclaircir. Rien n’est oublié de ce qui, entre mémoire et présent, fait le tissu vivant, mouvant d’une ville. Et peut-être plus que de toute autre de celle qui, autrefois appelée Ikosim (l’île aux Mouettes) puis Ikosium, christianisée « avant Tours, cité qui était considérée comme la “Rome des Gaules” », et devenue ensuite El-Djazaïr [(Les îles), nom qui, après un passage par le catalan Alguèr, donnera au XIVe siècle Alger], « entre sa souche berbère et son passé tour à tour judéo-berbère, phénicien, vandale, byzantin, arabe, turc et français […] ne sait plus où donner de sa mémoire » et où « le conquérant a toujours fini par être conquis ».

On découvre aussi dans ce livre nombre de personnages trop peu connus de ce côté-ci de la Méditerrannée, et ce n’est pas le moindre de ses intérêts. Dans l’impossibilité de les énumérer tous, je m’en tiendrais à quelques-uns, par exemple le pirate « renégat » Mourad Raïs, Albanais ou Hollandais de naissance qui, « “capturé à l’âge de 12 ans par un corsaire algérien” » aurait été, selon Roland Courtinat, auteur de La Piraterie barbaresque en Méditerranée : XVIe-XIXe siècle que cite Salah Gemriche,  « “le seul pirate à avoir franchi le détroit de Gibraltar” » avant d’achever « “sa carrière comme amiral d’Alger” ». La raison de cette élection ? La banlieue d’Alger où j’ai passé une partie de mon enfance s’appelait Birmandreis, déformation par des gosiers européens de Bir Mourad Raïs (le puits de Mourad Raïs), toponyme qu’elle a aujourd’hui retrouvé en même temps que, rattrapée par la ville, elle en est devenue un quartier…

Mais toute ma tendresse va à trois d’entre eux, tous enfants de la Casbah, elle-même personnage à part entière du livre. Le miniaturiste Mohamed Racim (né en 1896) au nom prédestiné (el-Racim signifiant le peintre), issu d’une famille de peintres-enlumineurs et qui créa l’École d’Alger de la miniature. Cet homme doux qui « “excluait de son univers pictural l’hiver et son inclémence, comme en étaient bannies la misère et la douleur” [8] », cet artiste pour qui « “tout sentiment violent […] était désordre inconvenant” [9] » fut assassiné dans sa demeure algéroise en 1975… Himoud Brahimi, dit Momo (1918-1997), le poète qui désirait de toute son âme devenir « l’illuminé de la Casbah » dont il disait que ce n’était pas un quartier mais « “la conscience endormie d’une civilisation” [10] » et dont le génie éclate dans le film de Mohamed Zinet, Tahia ya Didou. Et enfin Ismaïl Aït Djafer (1929-1995), auteur de la bouleversante Complainte des mendiants arabes de la Casbah et de la petite Yasmina tuée par son père [11] inspirée d’un fait divers d’octobre 1949 : « Les mains des pauvres/ À la Casbah/ Sont longues et maigres et tendues comme des racines/ De pomme de terre. » Expulsé d’Algérie en 1958, revenu au moment de l’Indépendance, Ismaïl Aït Djafer quitta sa terre natale en 1965 et mourut à Paris, loin de sa Casbah…

 

 

Alger la Blanche, biographies d’une ville, de Salah Guemriche,

Paris, Éditions Perrin, 2012, 415 p., 24 €.


[1] Honoré de Balzac dans Feuilleton, n° 8, cité par l’auteur.

[2] Edmond de Goncourt, Pages retrouvées, cité par l’auteur.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] L’une des signatures de Jean Sénac.

[6] « J’ai hâte de trouver ce pays où le soleil tue les questions ».

[7] Dans une note faisant la liste de personnalités ayant séjourné à l’hôtel Saint-Georges !

[8] D’après Mohamed Khadda, Feuillets épars liés, Alger, Sned, 1983, cité par l’auteur.

[9] Ibid.

[10] D’après des propos recueillis par Kamel Bouslama et cités par l’auteur.

[11] Édité en 1951 par l’association de la Jeunesse de l’UDMA, ce texte dont Salah Guemriche cite de longs passages fut découvert par Francis Jeanson et publié dans le n° 9 des Temps modernes, puis parut aux éditions P.-J. Oswald et fit ensuite l’objet de nombreuses rééditions, dont une avec une préface de Kateb Yacine.

Déjà parus dans Mediapart sur ce livre :

http://blogs.mediapart.fr/blog/lirina-bloom/130512/85-salah-guemriche

http://blogs.mediapart.fr/blog/fadela-hebbadj/101012/alger-la-blanche

Salah Guemriche, écrivain et journaliste indépendant, a publié les romans :

Un amour de Djihad, Paris, Éditions Balland, 1995 ;

L’Homme de la première phrase, Paris, Éditions Rivages/ Noir, 2000 ;

Un été sans juillet, Paris, Éditions Le Cherche-midi, 2004.

Ainsi que :

Sapho, Paris, Éditions Seghers, coll. Poésie et Chanson, 1988 ;

L’Ami algérien (coécrit avec Gérard Tobolem), Éditions JC Lattès, 2003 ;

Le Dictionnaire des mots français d’origine arabe, Éditions du Seuil, 2007, également paru  en collection de poche (2012) ;

Abd er-Rahmane contre Charles Martel, La véritable histoire de la bataille de Poitiers, Paris, Éditions Perrin, 2010 ;

Le Christ s'est arrêté à Tizi Ouzou, Conversions en terre d'islam, essai, Paris, Éditions Denoël, 2011.

On peut l’écouter à propos de son Dictionnaire des mots français d’origine arabe dans l’émission Tire ta langue d’Antoine Perraud : http://www.franceculture.fr/emission-tire-ta-langue-les-mots-francais-d-origine-arabe-2012-07-15

 

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