Quand une femme prend le western, «La Dernière Piste»

Qu'est-ce en fait qu'un western ? C'est la question posée par La Dernière Piste (Meek's cutoff), un film réalisé en 2010 par Kelly Reichardt, la première cinéaste femme à se confronter à ce genre né quasiment en même temps que le cinématographe.

Tous les ingrédients narratifs sont bien là : le paysage aride des plateaux de l'Oregon, trois familles, hommes, femmes, enfants, qui vont vers l'Ouest, emmenant avec eux quelques biens et provisions dans des chariots bâchés, des armes, des chevaux, un aventurier, trappeur de son état, la menace des Indiens (hors champ), la rencontre avec l'un d'eux, et les trois appuis, peur, tension, loi, avec le basculement final, qui voit la victoire du gentil sur le méchant, impeccablement effectué par une narration qui maîtrise l'art du suspens.

 

Sauf que... Meek, le méchant n'est pas tellement méchant, il a juste présumé de sa capacité à s'orienter dans une contrée désertique. Après avoir convaincu les trois familles de quitter le groupe dans lequel elles se trouvaient en leur promettant de les faire passer par un raccourci (cutoff), il s'est perdu et les a entraînées sur des territoires qu'il ne connaît pas. Les provisions et surtout les réserves d'eau diminuent, les hommes n'ont plus confiance en lui, ils envisagent un moment de le pendre, mais n'ont pas d'autre solution que de continuer à le suivre. Meek tente de conforter sa position en racontant les horreurs que telle ou telle tribu indienne, qu'il prétend connaître, leur ferait subir. Jusqu'au moment où ils atteignent une vaste nappe d'eau, qui se révèle être alcaline. Meek veut la contourner par le Sud. Les hommes s'y opposent et choisissent de revenir en arrière.

 

Sauf que ... le gentil est une femme, et d'ailleurs, elle n'est pas tellement gentille. Emily Tetherow est une jeune femme mariée à un homme nettement plus âgé, un veuf dont elle respecte la parole et l'autorité, elle sait quelle est sa place de femme blanche et s'y tient. Lorsque la première, et par hasard, elle aperçoit l'Indien, si elle court chercher un fusil et tire, c'est pour alerter les hommes partis à la chasse. Et lorsque l'Indien est ramené après avoir été capturé, si elle finit par lui apporter de la nourriture, par recoudre une de ses chaussures malgré la puanteur qui s'en dégage, ce n'est pas par intérêt pour un être différent, ni même par charité. Seul un calcul égoïste dicté par son instinct de survie règle sa conduite : elle veut qu'il lui doive quelque chose.

 

C'est à son instigation que le groupe décide de laisser l'Indien libre dans la journée et de le suivre, elle pense que lui seul connaît la région et peut les conduire vers un point d'eau. Et lorsque Meek, qui supporte mal d'être supplanté dans ce rôle de guide, par un Indien, qui plus est, saisit un prétexte et s'apprête à le tuer, elle s'empare à nouveau d'un fusil et le tient en joue jusqu'à ce qu‘il baisse son pistolet, coupant ainsi définitivement (cut off) l'once de pouvoir et de supériorité à laquelle il continuait de s'accrocher.

 

Sauf que... la loi n'est pas celle, immuable, qu'applique son représentant désigné, le shérif, ni même celle de la religion. La Bible est certes présente, les prières marmonnées à la tombée du jour donnent le courage et l'équanimité nécessaires pour affronter l'inconnu de la nuit et du lendemain, et si c'est elle aussi qui guide les actions des uns et des autres, le plat qu'une femme vient apporter à ceux qui ont moins de nourriture, le refus de boire d'un père pour laisser un peu plus d'eau à son fils et sa femme enceinte, qui le conduira au bord d'une agonie christique, son autorité n'est jamais invoquée ni le nom de Dieu prononcé. Quant à la loi des hommes, elle suit ce que décide, dans une circonstance donnée, la majorité des trois chefs de famille, et même lorsque Emily Tetherow a raison de Meek, la décision de continuer à suivre l'Indien est avalisée par son mari.

 

Sauf que... l'action proprement dite est très ténue, on ne voit ni chevauchées ni poursuites, le spectaculaire – la capture de l'Indien, la découverte d'un gisement d'or, et jusqu'à la chasse vivrière – est tenu en dehors du champ. Lorsque l'Indien est ramené, on voit juste un peu de sang sur son visage couturé. Pas davantage de violence dans le son. Aucune scène de colère ou d'impatience, pas un mot plus haut que l'autre, les conversations, rares et brèves, se tiennent à voix basse. Lorsqu'ils envisagent de pendre Meek, les hommes sont hors champ ou filmés de très loin, il faut tendre l'oreille pour saisir ce qu'ils disent. Pas de violence non plus dans l'image. Couleurs et contrastes sont adoucis, beaucoup de scènes se passent le soir ou la nuit, dans le clair obscur d'une lampe à pétrole ou de feux où cuisent les aliments. Et pour l'inoubliable vue d'une lune flottant sur une houle de nuages d'un bleu presque marine, l'utilisation affichée d'un filtre renoue avec les codes du cinéma des premiers temps.

 

Kelly Reichardt va jusqu'à refuser l'écran large pour revenir au format 1,33 qui était celui du cinéma, y compris du western, avant l'avènement du cinémascope. Elle rompt de la même manière avec une latéralisation caractéristique du cinéma dominant (et de la télévision), qui privilégie les hors-champs à gauche et à droite de l'écran, au bénéfice des hors-champs avant et arrière, construisant un espace fermé, centripète et travaillé par la profondeur de champ, comme le firent Robert Bresson et quelques autres (1).

 

Sauf que... contrairement aux bonnes règles scénaristiques, on entre dans le film in media res – la difficile traversée d'une rivière –, sans scène d'exposition, sans même de retour en arrière, et il n'y a pas davantage de dénouement final. Les spectateurs ne sauront jamais ce qu'il adviendra du groupe qui, mené par Emily Tetherow, suit l'Indien. Finiront-ils par trouver de l'eau, retrouver l'emplacement du gisement d'or et atteindre leur but initial, rencontreront-ils la tribu de l'Indien, avec quelles conséquences, ou finiront-ils par périr, les uns après les autres, de soif, de faim et d'épuisement ? La cinéaste fait ainsi comprendre que l'histoire en tant que telle n'est pas le propos du film.

 

Que reste-t-il alors ? Tout. Les ingrédients absents se dissolvent dans du jamais vu, dans ce que les westerns, toutes catégories confondues, escamotent. La lente et monotone progression d'une marche à pied à côté des chariots, reprise jour après jour. À l'arrêt, les gestes des uns et des autres. Les hommes taillent dans un billot de bois pour faire un nouvel essieu, consolident les cercles des roues avec des clous. Et pour les femmes, le ramassage du bois, la louche qui sort la précieuse eau d'un tonneau, le café à moudre, le pâton de pain pétri replié et mis à lever dans une marmite, les tentes dépliées pour la nuit, la lessive étendue sur un fil, la préparation individuelle des repas, chaque femme à son foyer, le tricot… Et aussi, celle qui pendant la marche court en arrière pour rattraper son foulard que le vent emporte et doit courir en sens inverse pour rattraper le convoi qui ne l'a pas attendue, celle qui jette par-dessus bord meubles et souvenirs pour alléger le poids du chariot, celle qui sort un mouchoir pour éponger le front ruisselant de transpiration d'un bœuf, celles dont les regards, étonnés ou anxieux, interrongent le hors-champ.

 

Car ce sont bien les femmes qui sont les héroïnes de ce film. Non pas comme personnages, au sens classique du terme. Nous ne savons pas grand-chose de chacune d'elles, et pas plus à la fin qu'au début. Aucun caractère n'est vraiment dessiné, pas même celui d'Emily Tetherow. Mais comme représentantes de la situation qui est la leur à une période historique donnée. Ne pas se méprendre. Il ne s'agit pas d'un film féministe, il n'y a ni apitoiement ni revendication, juste, sans aucun manichéisme, un clinamen qui transforme le point de vue. C'est par leurs regards vers le hors-champ, leurs brefs échanges à propos des discussions entre hommes, une conversation nocturne entre Emily et son mari, que sont montrés la manière humble et tranquille dont est vécu ce rapport de domination qui leur semble si naturel, et comment, de l'intérieur, elles trouvent leurs propres marques et participent, à leur manière, aux décisions du groupe. Leurs échanges, marqués au début par le rire et le simple plaisir d'être, tendent ensuite à se limiter à des gestes, des regards, comme ceux de leurs hommes auxquels les lie un destin commun.

 

Et quelles femmes ! Aux antipodes de la star hollywoodienne, elles sont entravées par de longues robes sarcophages dont ne dépasse ni pied, ni sein, coiffées de quichenottes qui emprisonnent leurs cheveux et les protègent autant des regards que du soleil, joues et mains marquées de salissures, tout comme les hommes... Pas de scènes érotiques, ni même de chastes baisers. L'amour tient tout entier dans les gestes quotidiens, un gobelet d'eau tendu à un mari, à un fils, un simple regard inquiet ou tendre.

 

Des femmes comme seule pourrait les montrer une femme ? Ce serait singulièrement réduire la portée politique de ce film. Car ces femmes sont très proches, vêtements compris, de celles que l'on peut voir dans certains films iraniens, je pense en particulier aux deux films que j'ai vus de Asghar Farhadi, La Fête du feu et Une séparation. Tandis que l'Indien, surveillé par tous et attaché la nuit, qui s'exprime, parfois longuement, dans une langue que personne ne comprend, y compris les spectateurs puisque ses paroles ne sont pas traduites par des sous-titres, et qui ne manifeste jamais l'ombre d'un sentiment – même pas la moindre marque de gratitude quand Emily vient lui apporter un peu de nourriture, recoud sa sandale ou le sauve de la mort – est cet Inconnu radicalement autre auquel les civilisations dominantes ne cessent de se confronter, aujourd'hui comme autrefois. L'essence du western ?

(1) Un bémol, néanmoins, à cause d'un mixage pas tout à fait abouti : une petite gêne ressentie au début à cause d'un écart de niveau trop important quand des paroles « off » deviennent « in », et une grande lorsque la malheureuse stéréophonie vient rajouter une latéralisation parasite.

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