Oh Jim ! Dominique Rolin et le fardeau d'Adam

Non, Dominique Rolin n'est pas morte il y a sept jours. Elle s'est juste endormie à vie. « Êtes-vous capable de saisir la nuance ? » « La Grande Réalisatrice a décidé de déstructurer son ouvrage. Déstructurer, mot admirable, mot fascinant. Supprimer l'épaisse doublure laineuse d'un manteau.

Non, Dominique Rolin n'est pas morte il y a sept jours. Elle s'est juste endormie à vie. « Êtes-vous capable de saisir la nuance ? » « La Grande Réalisatrice a décidé de déstructurer son ouvrage. Déstructurer, mot admirable, mot fascinant. Supprimer l'épaisse doublure laineuse d'un manteau. En assouplir l'architecture trop rigoureuse. Rétablir l'intimité entre les corps et les tissus, qu'ils se caressent, qu'ils glissent, qu'ils se plaisent et se comprennent, qu'ils échangent leurs fluides, leurs chaleurs, leurs odeurs, leurs respirations. Qu'est-ce qu'une étoffe, sinon le mouvant projet d'une pensée attendant sa raison d'être ? Déstructurer un habit, c'est se jeter sur les mots avec violence. On les disperse, on les assemble, on les retourne, on les détourne, on les contourne, on les façonne, ainsi finit-on par créer un nouveau modèle de narration, peut-être tordue mais infiniment plus juteuse.

Coup de barre. Où es-tu, Dominique ? Chez toi.

Tu entreprends (le mot n'est pas trop fort) la descente de ton escalier intérieur, raide et tournant. Tu prends appui sur le mur et sur la rampe, corps incliné à gauche puis à droite. Prudence, les pieds bien collés au passage de chaque marche. Évite la chute, fracture, appels à l'aide, hôpital, soins, opération, rééducation, bref, dégradations dont, sauvagement, je refuse l'éventualité. Oh ! Petite mère, tu en es morte, toi. Au moment de ton accident, tu avais hurlé. Tes cordes vocales s'étaient brisées net, perdue ta voix de déclamatrice heureuse, des mots morts sortaient de ta bouche grande ouverte, c'est la dernière image que j'ai gardée de toi.

 

Jim est un réfugié de luxe sur son île. “Veux-tu que je rentre ?” me dit-il au téléphone avec une douceur de ferme velours. Je te vois d'ici, ramassé sur le manuscrit en cours, ton cou de presque enfant sent bon. Il fait si chaud qu'il s'est mis nu, le roi d'une île a toute autorité sur ses charges : la germination des mots est sa priorité.

[…] Un roi reste un roi n'importe où, à n'importe quel prix, debout sur son socle de bronze. Il n'obéit jamais à rien ni à personne.

Il domine ici, retiré tout au fond de moi. Il est ma sauvegarde, il est ma carte de séjour, mon passeport, acte de naissance inclus.

Divine comédie du bonheur de vivre.

Pas aussi simple que ça.

Trois semaines d'attente encore avant son retour, c'est-à-dire une immensité d'espace et de temps qui s'obstine à me renier.

Entre chaque nuit qui se ferme et chaque matin se creuse un vertigineux enfer. Quelques gestes mineurs stupidement utiles m'aident à en sortir, voilà qui est beau, voilà qui est respectable. Ouvrir la fenêtre sur la perspective des toits, défaire le lit pour aérer les draps. Mouiller mon visage et relever mes cheveux en chignon, ça dégage, un bain très chaud me plonge dans une odeur de travail prémonitoirement achevé. Reprise du choc très doux de la respiration qui coïncide avec le premier appel au téléphone disant : “Rejette ce que Dante appelle le fardeau d'Adam.” Je réponds : “D'accord.” Ce fardeau de mort menace n'importe qui, n'importe où. Prononcé par Jim, qui sourit même quand il ne sourit pas, la petite phrase en question n'a rien de solennel, au contraire, elle est intimiste et tendre, conseil patient, paisible encouragement à l'audace, à la ténacité. Ça me connaît. Je suis on ne peut plus d'accord.

 

J'ai donc le droit d'ouvrir le manuscrit au point où je l'ai rangé hier. Mais  à ma surprise, la phrase commencée la veille n'a pas été interrompue au cours de la nuit comme on pourrait le croire d'habitude. Une main étrange, se substituant à la mienne, l'a poursuivie et terminée. Et je ne suis pas déçue. Au contraire. Cette fin de phrase dégage, mot après mot, une espèce de chaleur intéressante et vierge. À moi de profiter de l'occasion qu'elle me propose en toute liberté. J'en suis la bénéficiaire poétique absolue, personne au monde ne peut me la chiper, soit par bêtise, soit par malveillance, je suis ce matin la reine d'une phrase nocturne anonyme. Mille courants sanguins gratuits, chauds et vifs me parcourent de la tête aux pieds.

 

Jim, ne crains rien, je me surveille, je me contrôle seconde après seconde, crois-moi, nous ne serons pas déçus, me voici uniquement moi pour un centième de seconde encore  — et c'est beaucoup, tu le sais !

Corps (écoute bien, c'est à toi que je m'adresse, imbécile, ne feins pas d'être sourd), fous-moi la paix. Mes organes que tu surveilles jalousement y sont fourrés pêle-mêle pour obéir aux basses fonctions. C'est normal. Mais quand tu essaies de toucher ma pensée, c'est-à-dire mon amour et mon travail, je te hais et fais le nécessaire pour te rejeter. Notre lutte à tous les deux s'engage chaque matin, tôt. Tu me vaincrais si je ne t'opposais qu'une résistance plus ou moins ramollie. Pas de ça, pas de ça. Je connais dans ses moindres replis les secrets de tes manœuvres de souillures. Haaa ! Tu viens de me rater une fois de plus. Corps immonde. Trop tard. Je suis parvenue à te refouler dans tes caveaux étranglés. Tu peux y grogner à l'aise, rien ni personne ne t'empêchera d'écrire. Te voilà maté jusqu'à nouvel ordre. J'ai le droit d'être fière de moi.

 

[…] Le coup de fil inattendu interrompt mon travail en milieu de page, c'est la voix de mon frère Denys l'aviateur, mort au début de cette année.

— Bonjour, Sœur.

— Bonjour, Vieux.

“Sœur” et “Vieux” étaient nos identités mutuelles depuis l'enfance, jamais remises en question, sauf une seule fois, juste avant la fin, en décembre dernier. Il s'est soudain mis furieusement en colère, il criait : “Je ne suis pas vieux, c'est toi qui es vieille.” Nous nous sommes tus, un peu surpris, choqués même, mais soulagés aussi. Nous ne pouvions pas aller plus loin. “Sœur” et “Vieux” sont sortis indemnes de la petite affaire.

— Le christ en croix que papa t'a donné, tu te souviens ?

Chaleur, détente nerveuse absolue du dialogue entre la vivante que je suis et le mort, le mort mis en cendres depuis février dernier. Ça nous rapproche, pour un peu nous aurions de nouveau sept et neuf ans qui fut le départ de notre complicité. Ce christ, Papa l'avait repéré au cours d'une promenade à Genk, au croisement de deux chemins de sable argenté traversant la lande de bruyère.

[…] il est pendu contre le mur dans un angle de ma grande pièce, toujours le même avec ses bras chétifs verticalement fixés sur la croix. Mais sa tête s'incline de plus en plus vers l'épaule, prête à se détacher. On le croirait saisi par une fatigue qu'il ne supportait peut-être plus depuis pas mal de temps.

 

— Sœur (reprend mon frère l'incinéré), tu te souviens que tu me l'as promis pour après toi ? Tu me l'avais dit, n'est-ce pas ?

Cet entretien mon dérange. Brûler un corps est un crime aussi laid que théâtralement comique : enfermer des restes dans un tiroir parmi tant d'autres, pourquoi ? On s'y recueille parfois en serrant les mâchoires, carnaval indigne. Non, rien ne vaut le sommeil en terre, oui, la bonne et riche terre. C'est ce que j'ai souhaité pour ma part, cimetière de haut niveau, pelouses ratissées, fleurs, monuments stupides, oiseaux vifs, juste ce qu'il faut pour que l'oubli s'installe avec sobriété ; je me transformerai sans hâte en compost (comme disent les jardiniers).

Quoi désirer de plus noble et de plus juste ? Être consommée avec patience et méticulosité avant d'être digne d'alimenter les ténèbres. Être digérée ensuite, sans autre ambition que celle d'une insignifiance, quoi désirer de plus noble et de plus juste ?

Jusqu'à ce que Dieu, pourquoi pas, descende jusqu'à moi au fond des abysses avant de m'emporter en surfant sur l'infini dont j'apprendrai peu à peu à me gorger.

Je mérite une telle aventure, non ?

Mes compagnons d'en-bas, en train d'y parachever leur décomposition obscure, en resteront bouche bée quand ils verront mes ailes se déployer, ils entendront Dieu me dire : “Va, va”, la jalousie les fera mourir une seconde fois.

“Pourquoi elle ? Pourquoi elle et pas nous ?” gronderont-ils entre eux, irrités par la partialité du Tout-Puissant à mon égard.

“Pourquoi moi, imbéciles ?” crierai-je alors en traversant des flottilles de nuages de plus en plus élevés, “parce que vous avez sous-estimé la vie, et moi non, et moi non, compris ?” (Le Futur immédiat, 2002) ».

Dominique Rolin a 99 ans aujourd'hui.

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