Trois mais une (maison) surtout

La première, c’est sur quelques cartes postales d’un site donné en lien par Emmanuelle Caminade dans son avant-dernier billet que je l’ai reconnue, de dos, avec son jardin à flanc de montagne, comme si ses murs épais me portaient depuis toujours. J’avais eu beaucoup de mal à la retrouver lorsque j’avais entrepris ce voyage, une dizaine d’années après un départ tant attendu, tant espéré. Le car nous avait déposés quelque part dans la petite ville, et j’avais aussitôt retrouvé le chemin de son seul hôtel – il figure aussi sur plusieurs cartes postales. La patronne était française. Son ami algérien, un ancien employé de mon père, me reprocha vivement de ne pas avoir prévenu de ma visite : « On aurait fait une grande fête en ton honneur. » Je ne voulais ni fête, ni honneurs. Juste apercevoir ma maison.

Ce fut une errance de trois jours, sous une pluie battante. Mon repère était pourtant des plus solides. La maison se trouvait juste en face de l’église, il n’y avait que la rue à traverser. Je me souvenais aussi d’un grand tournant, un peu plus loin, sur la route qui descendait au cimetière. Le tournant, oui, il me sembla bien le reconnaître. Mais je ne trouvais pas l’église. Et le soir, l’ami de la patronne qui nous rejoignait après dîner se contentait de hocher la tête en écoutant le récit de mes recherches infructueuses. Ce n’est que la veille de notre départ qu’il parvint à m’avouer que le Père blanc resté sur place après l’indépendance avait fait don de son église à la municipalité, laquelle, embarrassée par un monument dont elle ne savait que faire, l’avait abattu pour le remplacer par un jardin public. La patronne, une femme un peu forte qui me faisait penser à Madame Hortense dans le roman de Níkos Kazantzákis, poursuivit : « Et, depuis, il dit la messe dans sa chambre. Rendez-vous compte ! J’y vais, le dimanche, mais tout de même… la messe dans la chambre d'un prêtre… ce n’est pas convenable ! »

Je l’ai vue le lendemain, en allant prendre un car pour le Sud, avec son large perron de pierre descendant jusqu’à la rue. Je n’ai pas voulu frapper à la porte, chercher à voir si le trou aux bords noircis fait par le kanoun dans le plancher de la pièce où nous avions le droit d’écrire sur les murs était encore là. Nous y gravions nos poèmes dans le plâtre, les auteurs se reconnaissaient à la hauteur de l’écriture, les miens étaient tout en bas, l’un d’eux commençait par « Anio », cela avait fait rire, je n’étais pas allée plus loin. On est très sérieux quand on a quatre ans.

La troisième maison, nous y étions allés dès le lendemain de notre arrivée à Alger. À ma demande, le taxi – « Mais qu’est-ce que vous allez faire là-bas ? C’est pauvre, il n’y a rien ! » – nous avait laissés sur la place du terminus des autobus (c’étaient autrefois des trolleys). Je voulais vérifier : d’abord l’école, dans son renfoncement, puis l’église, la mairie, et aussi le marchand de cacahuètes enveloppées dans des cornets de papier journal, devant la vitrine vieillotte de la boulangerie, ainsi que, juste en face, côte à côte, le marchand de beignets occupé à faire cuire ses yoyos dans l’huile bouillante et le bureau de tabac où nous achetions bonbons et réglisses. Ils étaient tous là, exactement au même endroit ; seule l’église, devenue mosquée, avait subi quelques modifications.

Je voulais surtout faire à pied le reste du trajet, monter la longue côte en observant l’intérieur sombre des boutiques, passer de la gauche à la droite de la route à tel endroit précis, à cause d’un certain portail mystérieux, me demander en arrivant tout en haut si nous allions continuer tout droit ou prendre la route qui bifurque, à droite, les deux arrivées sont tellement différentes, choisir la première option, l’autre était réservée aux retours de classe buissonniers. Je voulais ce pas qui accélère de lui-même, le cœur qui semble s’arrêter lorsque se profile la haute silhouette sombre de l’araucaria, les yeux qui bientôt ne voient plus rien, et les jambes qui vont toutes seules jusqu’à la placette aux platanes. Puis rester là, devant le portail étroit et la vue plongeante sur le jardin.

Cette maison, je pouvais la reconstruire centimètre par centimètre. Je l’avais vue naître, fascinée, sur les plans que l’architecte déroulait sur la table familiale. J’avais vu la terre entaillée révéler ses veines de différentes couleurs, rouge, jaune, beige, quand avaient été faites les fondations. J’aurais pu dessiner le grand escalier de marbre éclairé par de hautes ouvertures dont les carreaux de verre épais protégeaient d’une lumière trop vive les bégonias géants qui y fleurissaient tout au long de l’année, décrire l’odeur particulière des jours de lessive, quand les femmes s’activaient dans la buanderie noyée de vapeur, ou le son du pilon de cuivre qui s’entendait du matin au soir à l’approche de Noël, écrasant les blanches amandes mondées une à une pour en faire une poudre qui, colorée en vert par quelques gouttes de bleu de méthylène, servirait à faire les montagnes de dattes fourrées indispensables au bon déroulement de la fête, ou encore le goût des olives cassées puisées à pleines poignées dans leur jarre de saumure parfumée, mangées au soleil avec du gros pain, ou celui des oranges ruisselantes de jus tiède mordues à même la peau en se penchant à une fenêtre de l’étage, pour limiter les dégâts.

J’étais devant le portail, immobile, dans une double attention, dedans, dehors. Sur la place, comme autrefois, les garçons jouaient au foot, et c’était le même cri qui montait à l’unisson pour annoncer qu’un but était marqué, “Illyéééé”, comme une résurgence d’un rite très ancien. Intrigué par notre présence, un garçon d’une douzaine d’années s’est approché de nous, et j’ai dû expliquer pourquoi nous étions là, deux adultes avec un enfant qui ne marchait pas encore : « Je connais les gens qui habitent ici, vous n’avez qu’à sonner. » Non, je ne voulais pas sonner. Trop tard, il l’avait déjà fait pour moi. Une femme apparut à la première fenêtre du bas, et j’ai dit très vite, sans l’avoir voulu : « J’ai habité ici. Cette pièce où vous êtes, c’était ma chambre. J’avais peint des personnages sur la porte. »

La porte d’entrée s’est ouverte en grand, il fallut tout visiter, ou presque. Il y eut du thé, des gâteaux, des paroles. La cuisine au rez-de-chaussée, oui, c’est plus pratique. Et combien d’enfants avez-vous ? Mais j’étais ailleurs. Et quand le maître de maison me dit que cette villa m’appartenait, que lui et sa famille étaient prêts à me la laisser si je venais vivre dans ce pays, je me rappelai la manière dont, la veille, lorsque mes pieds avaient rencontré le sol goudronné de l’aéroport, retrouvant la beauté de la lumière telle que je l’avais oubliée, je m’étais demandé comment je pouvais vivre ailleurs, tout en sachant, maintenant que j’étais dans cet intérieur, que, non, je ne pouvais pas envisager de vivre là.

Nous ne sommes pas allés jusqu’à la deuxième maison, la maison du jardin, des arbres fruitiers, abricotier, néflier, amandier, plaqueminier, et du vieux figuier aux branches accueillantes, de la haie de romarin, du bassin aux têtards et des constructions savantes pour les escargots, de l’histoire racontée à la tombée de la nuit, les enfants réunis sur le banc, chaque jour un épisode différent, et la peur qui nous faisait frissonner dans le noir. Les jours sont parfois trop petits pour les émotions qu’il leur faut contenir.

Curieusement, c’est dans la troisième que je reviens le plus souvent. J’y arrive parfois en car, il fait nuit, je monte la côte jusqu’en haut et choisis de continuer tout droit, c’est plus sûr. D’autres fois, je me trouve directement à l’intérieur, je vais de pièce en pièce, je suis là pour je ne sais combien de temps. J’y suis bien. Il n’y a plus de piano à queue dans le salon, mais j’écoute un nocturne de Chopin en m’accoudant à l’une de ces fenêtres d’angle que j’aime tant, ou le concerto de Schumann dont les accords parviennent jusqu’à ma chambre, au rez-de-chaussée. Oui, j’y dors souvent, ça vous étonne ? Parfois d’autres personnes sont là aussi, nous nous répartissons les pièces pour la nuit. Je ne descends pas toujours les volets roulants, et quelquefois, au réveil, je constate que la porte d’entrée n’avait même pas été fermée à clé. Je me glisse dans le jardin dans la lumière du matin. Il n’y a plus de poulailler dans le fond, les cannas et les arums ne montent plus la garde dans les massifs, mais il y a toujours le jasmin, les chèvrefeuilles et les bougainvillées rouges pour nous protéger de la vue des passants.

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