La Chute ou les éléments verticaux et horizontaux dans la vie de l'homme contemporain (1/3)

 

 

 

 

 

 

Autrefois

il y a très très longtemps

il y avait un fond solide

que pouvait toucher

l'homme

 

l'homme qui avait touché le fond

grâce à son insouciance

ou grâce au secours de son prochain

était regardé avec horreur

intérêt

haine

joie

on le montrait du doigt

et lui se reprenait parfois

se redressait

souillé il s'enfuyait

 

C'était un fond solide

on peut dire

un fond bourgeois

 

un autre fond était destiné

aux dames et aux messieurs

en ce temps-là il y avait

par exemple des femmes tombées

compromises

il y avait des banqueroutiers

espèce à présent à peu près

inconnue

le politicien avait son propre fond

et le prêtre le marchand l'officier

le caissier le scientifique

 

il y avait aussi autrefois un deuxième fond

dont aujourd'hui ne reste qu'un vague

souvenir

mais il n'y a plus de fond

et personne ne peut

dégringoler jusqu'au fond

ni s'y allonger

 

Le fond dont se souvenaient

nos parents

était quelque chose de stable

sur le fond

malgré tout

on était quelqu'un

de défini

un homme perdu

un homme ruiné

un homme qui

se relevait

depuis le fond

 

depuis le fond il était également possible

de tendre les mains d'implorer « de profundis »

de nos jours de tels gestes n'ont plus grande

signification

dans le monde contemporain

le fond a été évacué

 

une chute continuelle

ne favorise pas les positions

pittoresques les postures

inflexibles

 

La Chute (1)

est encore possible

uniquement en littérature

dans un songe fiévreux

vous vous souvenez de ce récit

 

d'un homme convenable

 

il n'est pas allé au secours

de l'homme qui cultivait « la débauche »

qui mentait qui était giflé

à cause de cet aveu

ce grand mort peut-être le dernier

moraliste contemporain français

reçut un prix

en 1957

 

et parfois innocentes étaient les chutes

 

vous vous souvenez

de l'ancien très ancien

temps

des Confessions

de l'évêque d'Hippone

 

« il y avait, à proximité de notre vigne, un poirier chargé de fruits que ni leur beauté ni leur goût ne rendaient alléchants. Pour secouer cet arbre et le piller, notre bande de jeunes garnements organisa une expédition en pleine nuit – car, selon une lamentable habitude, nous avions prolongé jusque-là notre jeu dans les carrefours – et nous avons emporté de là une énorme charge de fruits ; ce n'était pas pour nous en régaler, mais seulement pour les jeter aux porcs ; et même si nous en avons mangé quelques-uns, l'essentiel était pour le plaisir attendu d'un acte défendu. Voilà mon cœur, ô Dieu, voilà mon cœur que tu as pris en pitié au fond de son abîme… »

 

« au fond de son abîme »

 

pécheurs et pénitents

saints et martyrs de la littérature

mes agneaux

 

vous êtes comme les enfants encore au sein

qui entreront au Royaume

(dommage qu'il n'y en ait pas)

 

 

(à suivre)

Poème écrit en 1963 par Tadeusz Różewicz (né en 1921). Traduction personnelle (2) à partir de celle de Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski publiée dans Regio, Éditions Arfuyen, 2008. Pour l'extrait des Confessions d'Augustin, les traducteurs ont choisi la traduction de Tréhorel et Bouissou (Desclée de Brouwer, 1962)

 

(1) En français, puis en polonais dans le texte.

(2) Une façon d'étudier le polonais.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.