Cinquante-trois ans après, l’OAS à l’honneur en Espagne

La commune de Polop en Espagne (province d'Alicante) s’apprête à ériger dans son cimetière une stèle honorant l’OAS, formation responsable de la mort de plus de 2 700 personnes.

Polop, une commune de la province d’Alicante qui n’avait jusqu’à ce jour pas beaucoup fait parler d’elle, s’apprête à ériger dans son cimetière une stèle honorant l’OAS, formation responsable de la mort de plus de 2 700 personnes, créée… en Espagne le 11 février 1961 avec l’aide de  Ramón Serrano Súñer, organisateur de la rencontre entre Hitler et Franco le 23 octobre 1940 à Hendaye, puis entre Franco et Mussolini le 12 février 1941 à Bordighera.

L’inauguration de la stèle est prévue pour le 7 juin. Seront ainsi « gravés dans le bronze », comme l’annonce un document interne de l’Adimad, Association amicale pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus et exilés politiques de l’Algérie française, bien connue pour ses liens étroits avec l’extrême droite, les noms de :

–  Jean Bastien-Thiry, ingénieur militaire, lieutenant-colonel de l’armée de l’air, organisateur de plusieurs attentats contre le général de Gaulle, dont celui du Petit-Clamart le 22 août 1962 ;

– Roger Degueldre, lieutenant du 1er régiment de parachutistes de la Légion étrangère, déserteur en décembre 1960, cofondateur avec Jean-Claude Perez des commandos Delta de l’OAS, responsables d’une centaine d’attentats à l’explosif et de nombreux assassinats, dont celui de six inspecteurs des Centres sociaux créés en Algérie par Germaine Tillion, parmi lesquels l’écrivain Mouloud Feraoun ;

– Albert Dovecar, sergent au 1er régiment de parachutistes de la Légion étrangère ayant participé au putsch  d’avril 1961 puis déserté pour rejoindre Degueldre, devenu chef du commando Delta 1, responsable en particulier de la mort le 31 mai 1961 du commissaire Roger Gavoury, poignardé à son domicile algérois alors qu’il venait d’être nommé commissaire central à la suite du putsch ;

– Claude Piegts, ancien légionnaire au 1er régiment de parachutistes, membre du commando Delta 1, également responsable de l’assassinat du commissaire Gavoury, première action d’éclat avec laquelle se manifeste l’OAS.

Quatre hommes qui ont été jugés, condamnés à mort et fusillés, le 7 juin 1962 (Dovecar et Piegts), le 6 juillet 1962 (Degueldre) et le 13 mars 1963 (Bastien-Thiry). Où l’on voit que le choix de la date du 7 juin pour l’inauguration de la stèle de Polop ne doit rien au hasard… Il faut dire que, pour  les membres de l’Adimad tout autant que pour Louis Aliot, compagnon de Marine Le Pen et nouvel élu du Parlement européen, les membres de l’OAS « sont des héros », des « résistants de l’Algérie française » comparables à ceux qui combattirent pendant l’Occupation. Que dire alors des 4 condamnés à mort et fusillés ? Des martyrs !

Selon El Periódico qui, après El Watan – « L’OAS passe les Pyrénées pour glorifier ses tueurs », édition du 20 mai – , vient de consacrer un article à cette affaire, l’érection de la stèle serait due à une initiative privée. Le maire (socialiste !) de Potop annonce très tranquillement qu’il assistera à l’inauguration. Dans cette ville qui compte autant d'habitants que l'OAS a fait de victimes, « ont trouvé refuge » une centaine de jusqu’au-boutistes de l’Algérie française (sur un total de quatre cents pour la province d’Alicante) qui sont « bien intégrés », il a justement épousé une de leurs descendants.  Pour lui : « Ce n'est pas une question de gauche ou de droite, il s'agit tout simplement de placer une pierre tombale en l'honneur des disparus en Algérie, afin que les gens aient un endroit où aller pour se recueillir. » Phrase emblématique où se retrouvent le « ni droite, ni gauche » brillamment analysé par Zev Sternhell (1) et la rhétorique caractéristique d'une idéologie qui s’emploie à investir les consciences en distordant le langage et en inversant les valeurs (2). Dans le même registre, sur le document de l’Adimad évoqué supra, qui n’est autre qu’une invitation signée de son président Jean-François Collin – ancien conseiller municipal FN de la ville de Hyères, nommé en 2011 chevalier de la Légion d'honneur, nomination annulée en 2013 – et envoyée à tous ses membres pour qu’ils assistent à l’inauguration (non sans leur recommander la plus grande discrétion en raison des medias et des « ennemis »), il est précisé que « ce mémorial aura aussi pour vocation de remercier le peuple espagnol de l’accueil réservé aux combattants de l’Algérie française en 1962 ».

Rappelons que semblables monuments ont été installés dans plusieurs villes françaises, à la suite du  premier d’entre eux, le mémorial de Théoule-sur-Mer, dans les Alpes-Maritimes, inauguré le 1er novembre 2002. En plus de l’inscription « À tous nos camarades tombés pour la défense de l’Algérie française », on trouve une mise en regard des quatre fusillés avec la date de leur mort, sans que soient évoquées les circonstances de celle-ci, avec ceux des sept manifestants morts le 24 janvier 1960 lors de la fusillade du Plateau des Glières à Alger au début de la « semaine des barricades » (3).

Peu après, une stèle érigée dans un cimetière de Perpignan est inaugurée le 5 juillet 2003. Avec, supportée par un bloc de granit, une sculpture monumentale en bronze représentant un homme en train de s’effondrer, les mains liées à un poteau d’exécution, accompagnée de l’inscription en lettres capitales : « Aux fusillés, aux combattants tombés pour que vive l’Algérie française ». Des plaques portant plusieurs noms (144 en tout) sont apposées sur le socle. Avec au centre et tout à l’avant, sous l'inscription « Terre d'Algérie » en lettres d'or et mis en valeur par la symétrie de l’ensemble et la sculpture qui  les domine dont ils semblent constituer la légende, ceux superposés de Bastien-Thiry, Degueldre, Dovecar et Piegts.

Sa jumelle est installée en 2005 dans le cimetière de Marignane sur une parcelle généreusement donnée par le maire Daniel Simonpiéri.

Démantelée en 2008 après le jugement du tribunal administratif de Marseille, (voir ici et ),   elle a été réinstallée trois ans plus tard après de légères modifications des inscriptions flanquant la sculpture en bronze.

Enfin, un troisième bronze identique a été plus récemment apposé sur un mur dans l’enceinte d’un lieu privé,  la Maison Maréchal Juin ou Maison des  rapatriés d’Aix-en-Provence et inauguré le 7 juin 2013 par la maire Maryse Joissains-Masini. Jean-François Picheral, membre du parti socialiste, qui était maire d'Aix-en-Provence avant Mme Joissains-Masini et avait soutenu le projet de cette Maison, était présent lors de cette cérémonie. 

Ce jour-là, la plaque nommant les quatre condamnés à mort n'était pas sur le mur. Elle a été ajoutée ensuite.

On trouve d'autres monuments à la gloire de ces assassins. Par exemple, dans le cimetière de Béziers, où figurent les quatre noms.

 

 

 

Ou à Nice, square Alsace-Lorraine, avec une stèle dédiée à Roger Degueldre « symbole de l’Algérie française ». 

 

 

 

 

Et il semble qu'il y ait aujourd'hui le projet d'une nouvelle stèle à Saint-Raphaël, « en hommage à ceux qui sont tombés pour que vive la France en Algérie ».

Cependant, il ressort de l'arrêt du Conseil d'État du 14 novembre 2011 – suite à la demande de l’Adimad que soit annulé l’arrêt du 23 avril 2010 par lequel la cour administrative d’appel de  Marseille avait rejeté sa requête en annulation du jugement du tribunal administratif de Marseille du 7 juillet 2008 – que : « Est illégale la délivrance par un maire d'une autorisation d'occuper pendant quinze ans un emplacement dans un cimetière en vue d'y installer une stèle ne constituant pas un simple monument commémoratif à la mémoire de personnes défuntes mais manifestant une prise de position politique et procédant à l'apologie de faits criminels, dès lors qu'elle permet l'occupation du domaine public communal pour un usage qui, d'une part, n'est pas compatible avec la destination normale d'un cimetière et, d'autre part, est de nature à entraîner des troubles à l'ordre public. »

C'est sans doute l'une des raisons qui ont poussé l’Adimad à s'aventurer de l’autre côté des Pyrénées. Plusieurs indices laissent à penser qu'une sculpture identique à celles de Perpignan, Marignane et Aix-en-Provence ornera la stèle de Polop. Selon le journaliste d'El Periódico qui a interrogé les autorités françaises sur la signification de cet acte et ses conséquences, le porte-parole de l’ambassade de France à Madrid a confirmé qu'il s'agit d'une initiative « entièrement privée » et précisé que « les autorités françaises n’y sont aucunement associées ». Faut-il se contenter de mots qui ne rassureront que ceux qui refusent de voir ce qui est en train d’advenir dans cette Europe de l’Ouest qui pensait en avoir fini avec ses fantômes ? Ne peut-on espérer une intervention ferme du gouvernement  français avant la date du 7 juin ?

Pour Jean-François Gavoury, président de l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS (Anpromevo) et fils du commissaire assassiné en mai 1961 : « le contexte des élections européennes invite à réfléchir sur le sens et la portée d’un projet hispanique de stèle à la gloire de l’OAS, dont la conception même ne doit rien au hasard. Au cours de ces quarante dernières années, le monumentalisme antirépublicain a frappé la partie française du littoral méditerranéen depuis Nice jusqu’à Perpignan. S’il vise aujourd’hui l’Espagne, ce n’est pas dans une perspective de réhabilitation supranationale de quelques assassins que la justice et l’histoire ont définitivement proscrits. Ce n’est pas non plus dans un esprit de retour aux sources de l’OAS, née au cœur de l’Espagne franquiste en février 1961. C’est en réalité pour établir précisément en face de l’Algérie plus qu’une continuité revancharde, un véritable front de la renaissance du fascisme ».

Liens : http://www.elperiodico.com/es/noticias/internacional/espana-acoge-monumento-homenaje-terroristas-franceses-3284990

            http://www.elwatan.com/hebdo/france/l-oas-passe-les-pyrenees-pour-glorifier-ses-tueurs-20-05-2014-257858_155.php

 

(1) Zev Sternhell, Ni droite, ni gauche. L’idéologie fasciste en France, réédité avec une nouvelle préface en 2013. Voir  l’article de Jacques Dubois dans l’édition Bookclub.

(2) Cf. la citation d’Amos Oz faite par Taky Varsö en commentaire d’un billet récent de Daniel Salvatore Schiffer : « C'est la distorsion du langage qui a pavé la voie “de l'extermination des juifs”. Des générations avant la naissance de Hitler, les auteurs de massacres savaient déjà qu'il faut corrompre les mots avant de corrompre ceux qui les emploient, afin de rendre les gens capables d'assassiner en guise  de purification, de nettoyage, de guérison » Amos Oz, Les Deux Morts de ma grand-mère.

(3) Voir sur le site d’Henri Pouillot, infatigable traqueur des hommages aux assassins et tortionnaires de l’OAS.


Ajout du 31 mai, 13 h 12

La cérémonie d'inauguration de la stèle dans le cimetière de Polop est annulée

Cette annulation a été annoncée hier soir à 19h53 dans l'édition électronique d'El Periódico. Voici la traduction de l'article qui en fait part :

« Polop suspend l'hommage à l'extrême droite française
 
Le maire de Polop (Alicante) fait marche arrière et désapprouve l’élévation d’un monument consacré à des terroristes de l'OAS dans le cimetière local.
 
Finalement, la commune de Polop (Alicante) n’accueillera pas l'hommage aux membres de l'OAS, groupe terroriste qui s'est opposé à l'indépendance de l'Algérie, prévu pour le 7 juin. Ainsi l’a confirmé ce vendredi, à EL PERIÓDICO, le maire de la localité, Gabriel Fernández Fernández, qui a expliqué que l'autorisation avait été refusée par la municipalité elle-même, après l'information publiée par ce journal et sans que les autorités diplomatiques françaises ou espagnoles aient eu à demander des explications au conseil municipal.
 
“On a causé un trouble sans le vouloir”, a admis le socialiste Fernández, qui maintient que l'intention de la mairie n'était autre que de témoigner de “la gratitude à l’égard des habitants de la ville et de la région qui étaient en Algérie”. Bien qu'elle ne l'ait pas explicité formellement, l'organisation qui a promu l'hommage, l’Adimad, avait prévu d'inclure sur la tombe les noms de quatre célèbres terroristes de l'OAS, selon les documents auxquels le journal a eu accès.
 
Toutefois, le maire de Polop continue à soutenir que la cérémonie organisée à la demande de l’Adimad – présidée par Jean- François Collin, membre du Front national – n'avait aucun lien avec l'extrême droite française. “Nous avons discuté avec certaines personnes et les plaques que nous autorisions ne disaient rien de répréhensible, mais peut-être une certaine organisation voulait-elle quelque chose de différent, et c'est pourquoi avons décidé d’annuler cette initiative avant qu'elle ne crée davantage de doutes”, se défend le maire, en réduisant  l'hommage controversé à un malentendu. »

Sans commentaire de ma part autre que mes plus vifs remerciements à tous ceux qui ont  contribué à la visibilité de mon billet.


Ajout du 1er juin, 12 h

Voici la traduction de l'article complet paru dans l'édition papier du 31 mai 2014. Lien : http://www.elperiodico.com/es/noticias/internacional/polop-cancela-homenaje-los-ultras-del-colonialismo-frances-3287114

 

MONUMENT CONTROVERSÉ PORTÉ PAR L’EXTRÊME DROITE

Polop annule l’hommage aux ultras du colonialisme français

Le maire socialiste revient en arrière et désavoue l'acte pour dissiper les «doutes»

C'était un hommage voilé aux terroristes qui s'opposaient à l'indépendance de l'Algérie

LAURA L. DAVID / VALENCIA

ELIANNE ROS / PARÍS

Samedi 31 mai 2014

Finalement, le cimetière municipal de Polop (Alicante) n'accueillera pas la manifestation d’hommage au colonialisme prévue par l'extrême droite française le 7 juin. Cela a été confirmé hier à El Periódico par le maire, le socialiste Gabriel Fernández Fernández, qui a désapprouvé l'hommage après l'information publiée par ce journal sur la véritable intention de l'association instigatrice du projet, l’Adimad, qui rassemble des ex-membres de l'OAS, groupe armé opposé à l'indépendance de l'Algérie, considérée comme terroriste en France et auquel on attribue plus de 2.000 morts.

Le projet consistait en l’installation de deux stèles rendant hommage à ceux qui se sont opposés à l'indépendance de l'Algérie et au « peuple espagnol » qui, pendant le franquisme, a reçu les exilés de la colonie française, parmi lesquels il y avait des membres de l'OAS.

Toutefois, selon la convocation interne de l'Adimad, à laquelle le journal a eu accès, il était prévu d'ajouter les noms « inscrits dans le bronze » de Roger Degueldre, créateur des commandos Delta, bras armé de l'OAS ; Jean Bastien-Thiry, qui a dirigé un attentat contre le général Charles de Gaulle ; et Albert Dovecar et Claude Piegts, condamnés tous les deux pour le meurtre du commissaire central d'Alger.

L'hommage a indigné les victimes de l'OAS, qui poursuivent une bataille juridique contre l’Adimad et ont accusé le maire d'utiliser un « double langage ». « Un émoi s’est créé, que nous ne voulons pas entretenir », a admis Fernández, qui maintient que l'intention du conseil municipal n'était autre qu’un geste de « reconnaissance à l’égard des personnes de la commune et de la région ayant été en Algérie ». Et d’insister sur le fait que le projet porté par l’Adimad, une association présidée par Jean François Collin, membre du Front National (FN), n'avait pas de lien avec l'extrême droite française. « Les plaques que nous avions autorisées ne disaient rien de mal, mais peut-être une certaine organisation voulait-elle quelque chose de différent, et c'est pourquoi nous avons décidé d’annuler cette initiative avant qu'elle ne crée davantage de doutes », se défend le maire.

PRESSION DIPLOMATIQUE – Fernández affirme qu'il a pris la décision sans que les autorités diplomatiques françaises ou espagnoles n’aient demandé à la municipalité de s’expliquer. Cependant, comme le journal a pu l’apprendre, l'ambassade française a effectivement fait savoir à la Maison de France à Alicante que l'affaire « préoccupe beaucoup » l'ambassadeur français en Espagne, Jêrome Bonnafont. L'association culturelle française se désolidarise totalement de l'hommage.

Esquerra Unida, qui avait demandé l'annulation du projet, interviendra auprès du ministère de l'Intérieur à ce sujet. Le député d'EUPV-Els Verds au Congrès, Ricardo Sixto, a rappelé hier que ce type d'hommage « a été interdit en France » et que « c'était le franquisme qui avait accueilli ces groupes d'extrême droite ». « Il ne s'agit pas d’une initiative privée, comme le mentionne de façon regrettable le maire de Polop, mais d’un acte politique d'hommage à un des terroristes condamné pour l'attentat contre de Gaulle ». Sixto demandera au ministre (de l’Intérieur) Jorge Fernández Díaz de faire la lumière sur l’origine de l’autorisation donnée à un projet qui serait illégal de l'autre côté des Pyrénées. « Que ferait le ministre si, en France, un hommage était organisé à ETA ? », s'est interrogé Sixto.


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