Mouloud Feraoun assassiné pour la deuxième fois

Sur les multiples approximations ou erreurs plus ou moins graves présentes dans la biographie de Mouloud Feraoun récemment parue aux Éditions Actes Sud et la complaisance dont fait montre son auteur, José Lenzini, vis-à-vis d'anciens membres de l'OAS.

On est en droit d’attendre que l’auteur d’une biographie adopte a minima les principes et la méthode des historiens, notamment en ce qui concerne le choix des sources. Le seul fait que le billet de blog que j’ai consacré il y a trois ans à l’assassinat par l’OAS le 15 mars 1962 de six inspecteurs de l’Éducation nationale dans l’exercice de leur fonction soit cité plus que de raison dans Mouloud Feraoun, Un écrivain engagé qui vient de paraître aux Éditions Actes Sud,  me fait douter que cela ait été la préoccupation principale de José Lenzini, son auteur.

En effet, tous les éléments factuels de mon billet proviennent d’autres sources, toutes données en note, en particulier L’assassinat du Château-Royal, un livre-enquête sur ce crime écrit par le fils d’une des six victimes, Jean-Philippe Ould Aoudia, aujourd’hui président de l’Association des amis de Marx Marchand, Mouloud Feraoun et de leurs compagnons (1). Rien ne justifie que soit ainsi mis en avant un texte qui avoue lui-même être de « seconde main », sinon l’attente d’un « renvoi d’ascenseur ».

L’étonnement qui a été le mien en constatant dès les premières pages une singularité typographique inusitée  s’est alourdi d’un autre soupçon au fil de ma lecture.  Selon le code typographique habituel, une citation de premier niveau doit être encadrée par des guillemets français, ou chevrons – «  et » – tandis qu’une citation de deuxième niveau, ou citation dans la citation, le sera par des guillemets anglais – “ et ”. Or dans ce livre, c’est l’inverse qui se produit : les très nombreuses citations sont encadrées de guillemets anglais, tandis que les plus rares citations de second niveau le sont par des guillemets français. Si la transgression des codes typographiques  peut être intéressante quand elle s’agglomère au texte pour produire ce sens obtus que Barthes appelle signifiance, rien de tel ne ressort de la lecture du livre en question. Et comme les Éditions Actes Sud ont la réputation de maintenir une relecture sourcilleuse avant publication, cette anomalie typographique ne peut venir que de la volonté de l’auteur. Simple coquetterie ? Le doute est permis lorsque l’on constate qu’environ 70 % du texte est composé de citations. Or la présence des guillemets anglais est plus discrète que celle des chevrons…  

Pour ce qui est des 30 % restants, les écrivants n’étant pas obligés d’être des écrivains, je ne m’attarderai pas sur les qualités littéraires de l’ouvrage.  Je me contente de signaler que ce dernier n’échappe pas au piège de prêter parfois aux personnages dont il est question des impressions qui ne sont que celles de l’auteur.  Ou de donner l’exemple d’un endroit où un lecteur de bonne volonté ne peut manquer de s’achopper. Il est question, à propos du journal La Voix des Humbles, de Saïd Faci, présenté  comme son unique créateur (p. 143). Après quelques phrases exclusivement consacrées à cet homme (2), on peut lire : « Lechani représentera la Kabylie au conseil général d’Alger, à l’assemblée financière et à la commission supérieure des réformes musulmanes instaurées par le gouverneur socialiste Yves Chataigneau. » Après quoi l’auteur embraye sur Mouloud Feraoun. De Saïd Faci, il ne sera ensuite pas plus question que de Lechani.  Comment celui qui ignore que La Voix des Humbles a été créée autant par Saïd Faci que par Mohand Lechani, un instituteur qui deviendra conseiller de l’Union française, peut-il suivre le propos de l’auteur (3) ?

Mais cela n’est rien par rapport aux nombreuses erreurs ou inexactitudes que nous avons relevées, Jean-Philippe Ould Aoudia et moi-même, dans cette portion du livre. Que l’ancienne Maison-Carrée soit située (note 3, p. 296) dans la banlieue ouest d’Alger, alors  qu’elle se trouve sur l’oued El Harrach,  dont elle porte aujourd’hui le nom, lequel est situé à l’est de la capitale, passe encore. Cela peut être considéré comme une malencontreuse coquille. Mais est-ce vraiment une coquille quand on lit que Tizi Hibel, le village natal de Mouloud Feraoun, est à 60 km de Tunis ? Il est permis d’en douter, puisque deux cents pages plus loin, à propos de l’embuscade de Lacroix, la frontière tunisienne est déclarée être « toute proche de la Kabylie (p. 261) ». Lenzini ignore-t-il à ce point la géographie de son pays natal (il est né à Sétif), ou tord-il une réalité géographique parce qu’il a besoin d’une charnière entre différents segments de son récit (4) ? Quoi qu’il en soit, cette translation vers l’Est de la Kabylie sur plusieurs centaines de kilomètres pour la rapprocher de la Tunisie est d’autant plus inadmissible qu’il s’agit de la région à laquelle, tous ses écrits en témoignent, Mouloud Feraoun était viscéralement attaché.

Le chapitre consacré à l’assassinat de Mouloud Feraoun  est particulièrement riche en erreurs factuelles. Page 334, il est question du procès des responsables des barricades, qui « s’ouvre le même jour [que la venue du général de Gaulle en Algérie, soit le 4 novembre 1960] à Alger ». Or ce procès a bien eu lieu à ce moment, mais à… Paris. Des erreurs du même type concernent l’épisode de la rue d’Isly, daté du 26 mars 1961 (p. 335) alors qu’il a eu lieu le 26 mars 1962, et à propos duquel l’auteur prétend que ce sont des gendarmes mobiles qui ouvrent le feu sur la foule,  alors qu’il s’agit de soldats du 4e régiment de tirailleurs algériens. La date de la première conférence d’Évian n’est pas le 7 avril 1961 (p. 337), mais le 20 mai. Et celle de la signature des accords d’Évian n’est pas le 16 mars 1962 (p. 351), mais le 18, etc.

Il y a, hélas, beaucoup plus grave. Il ne s’agit plus de manques ou d’erreurs, mais d’une manière tendancieuse de présenter les faits, d'avancer certaines choses. On trouve ainsi, page 327, un récit très léger et quelque peu partisan de la journée du 24 janvier 1960 à Alger. D’où un lecteur peu averti déduira que les barricades de la rue Michelet ne furent dressées qu’après les affrontements qui, « dans la cohue du désespoir », opposèrent « les civils aux gardes mobiles ». Alors que ces barricades avaient été érigées avant ce prétendu affrontement, qui était en réalité un piège, premier acte d’une tentative de guerre civile qui vit les gendarmes mobiles, casqués et munis d’armes non chargées qu’ils tenaient canons ostensiblement dirigés vers le ciel, essuyer les tirs de fusils-mitrailleurs qui fauchèrent 14  de leurs hommes (5).  Autre exemple, au bas de la même page, une affirmation à peine atténuée d’une parade circonspecte (« Feraoun n’en dit mot dans son Journal, pourtant tout donne à penser qu’il est au courant de la chose ») qui semble purement rhétorique tant est grande l’insistance pour lui donner ensuite l’aura de la plus parfaite crédibilité : Mouloud Feraoun aurait été au courant des négociations entre Si Salah et l’État français. Comment  Mouloud Feraoun, qui se tenait à l’écart des officiels français tout autant que des responsables du FLN, aurait-il été au courant de ces négociations tenues secrètes au point que tous les participants algériens furent ensuite éliminés (6) ? Affirmer une telle chose, n’est-ce pas donner raison à ceux qui accusaient les Centres sociaux d’être « un peu pourris », comme le prétendait le général Massu, c’est-à-dire d’abriter des membres du FLN, et donc de justifier a posteriori les arrestations, la torture que subirent certains de leurs membres et l’assassinat par l’OAS de six de leurs responsables ?

Et que dire des deux versions de cet assassinat, celle reconstituée par Jean-Philippe Ould Aoudia  après une enquête minutieuse où il interrogea tous les témoins, dont les inspecteurs qui participaient à la même séance de travail que les six victimes et madame Marchand qui, secrétaire en même temps qu’épouse de l’une des victimes, était dans un bureau tout proche où se trouvait le téléphone dont les fils avaient été arrachés, venant immédiatement après celle donnée par les assassins à un journaliste américain, Alexander Harrison,  qui la publia il y a une vingtaine d’années ? Et cela sans que l’auteur émette le moindre doute concernant les affirmations de criminels selon lesquels il se serait agi d’une opération de nature purement militaire dans un lieu situé à 200 mètres d’une aire d'atterrissage de parachutistes et dont l’entrée était gardée 24 h sur 24 par des sentinelles, opération liée à une rencontre entre un certain Petitbon et « les officiels qui feraient partie du futur gouvernement du pays » (7). 

Or il n’y avait aucune base militaire à proximité du siège administratif des Centres sociaux, un lieu paisible dont l’entrée n’était gardée par aucun soldat. La fable d’une action militaire ne tient pas plus que celle voulant faire passer les victimes pour de futurs membres du premier gouvernement de l’Algérie indépendante, non seulement à cause de ce que l’on connaît de chacun de ces hommes, mais aussi de ce que l’on sait des tensions existant alors au sein du FLN (8).  Trois « Européens », trois « Musulmans », une symétrie  qui ne manque pas de frapper l’imagination (9). Frapper l’imagination, c’était justement le but avoué de l’OAS, et le sextuple assassinat du 15 mars 1962 est dans la droite ligne de l’instruction 29 du général Salan datée du 23 février 1962 (10) et du texte diffusé à la même période préconisant de : « … s’attaquer aux personnalités intellectuelles musulmanes. […] Chaque fois qu’un de ceux-ci sera soupçonné de sympathie (et je dis bien “soupçonné” et “sympathie”) à l’égard du FLN, il devra être abattu (11) ».

Renvoyer ainsi dos à dos ces deux versions, comme si vérité et affabulation étaient indiscernables, ne suffit pas à l’auteur. Un peu plus loin, il écrit que Mouloud Feraoun « n’était pas personnellement visé » (p. 350), affirmation reprise par Louis Gardel dans la préface. Alors que de ce qui précède, il ressort que Mouloud Feraoun était bien personnellement visé ce jour-là, et même doublement, en tant que responsable des Centres sociaux et personnalité intellectuelle musulmane soupçonnée de sympathie à l’égard du FLN. L’auteur du livre et son préfacier reprennent ainsi à leur compte la minable excuse fabriquée après coup par ceux qui comprirent un peu tard que l’assassinat d’un écrivain reconnu pouvait nuire à leur image. Cette contre-vérité fut publiquement énoncée pour la première fois le 17 mai 1962 lors du procès du général Salan par l’ex-directeur de la Sûreté nationale en Algérie dans le but d’atténuer la gravité des accusations portées contre Salan (12). Or cet homme, qui fut préfet de police à Alger de mars à décembre 1961, puis directeur de la Sûreté nationale de décembre 1961 à avril 1962, fut rappelé en France à l’issue d’une réunion plénière de l’Exécutif provisoire organisée en avril 1962 pour mettre au point la passation des pouvoirs, réunion au cours de laquelle son soutien implicite à l’OAS causa la consternation (13).

Aujourd’hui, nous savons que non seulement le nom de Feraoun figurait bien sur la liste des personnes à tuer ce matin-là, mais qu’il y a été maintenu par Jacques Achard,  alors chef du secteur OAS de Bab-el-Oued, lequel s'en est vanté dans un dîner au domicile parisien d'un ancien général factieux, ce qu'un témoin rapporta en 1992 à Jean-Philippe Ould Aoudia lors d'un colloque à la Sorbonne et que le même témoin confirma en 2013. Ce Jacques Achard n'est autre que l'ancien administrateur civil des Ouadhias dont Mouloud Feraoun cite les propos dans son Journal à la date du 10 février 1957. Face à l’équanimité de l’écrivain, Achard s’emporte et lui déclare :   « Les militaires reçoivent des ordres, ils les exécutent. Ainsi, vous, un simple troufion peut vous donner un coup de pied au cul. Le fait que vous émargez aux Éditions du Seuil ne change rien. » Et finit par le menacer de mort : « On tire, vous tombez. Mort accidentelle. Un petit rapport. Vos amis pourront toujours vous regretter. »

Accidentelle, la mort de Mouloud Feraoun ?  C’est exactement la version que voudraient rendre définitive les assassins de l’OAS. Une simple « bavure » qu’ils peuvent aller jusqu’à faire semblant de regretter, maintenant que briguent des mandats électoraux dans le Midi quelques-uns de ces anciens enfants de chœur. Qui cependant avouent qu’ils ont beaucoup tué, et le justifient en se parant du titre de « résistants » (14).  Soutenir cette version mensongère dans une biographie de Mouloud Feraoun, c’est tuer l’écrivain une nouvelle fois. Oui, comme l’indique le titre de l’article d’Antoine Perraud, les assassins de la mémoire sont bien parmi nous.

P.-S.  Voir également l'article paru le 5 juillet 2013 sur le site de la LDH de Toulon : Une biographie de Mouloud Feraoun qui suscite bien des questions.

Notes

(1) Comme je l’ai écrit dans cet ancien billet de blog, le père de Jean-Philippe Ould Aoudia était le mari de ma première institutrice, Madame Ould Aoudia, envers qui j’ai une dette infinie. Ainsi que le père de mon amie d’enfance, Madeleine Ould Aoudia. C’est Madeleine qui, lors d’un échange téléphonique, m’apprit l’existence du mémorial du quai Branly et ce qui était en train de se jouer autour du monument. D’où ma décision d’écrire une série de 3 billets que l'on peut lire sur ce blog (remonter à août/ septembre 2010).

Depuis mai 2012, je suis secrétaire générale adjointe de l’Association des amis de Max Marchand, Mouloud Feraoun et de leurs compagnons, chargée particulièrement de la publication de notre bulletin biannuel, Le Lien, et depuis peu de la construction de notre nouveau site Internet, qui je l’espère sera accessible avant la fin de l’été.

(2) On trouvera un émouvant portrait de Saïd Faci, « Le Dernier des “Humbles” », dans Cinquantenaire de la disparition de Mouloud Feraoun, quelques repères autour d’un mythe, d’Abdellali Merdaci : ici.

(3) « Nous ne connaissons pas, à ce jour, les conditions dans lesquelles fut conçue et lancée cette publication, ni le choix du titre, nous savons simplement que la décision de fonder une revue fut prise lors de l’assemblée générale de l’Association des instituteurs d’origine indigène d’Algérie, réunie à Alger les 13 et 14 avril 1922 », Michel Lambart, « La Voix des Humbles », Le Lien numéro 61 (décembre 2012).

(4) Je n’ai trouvé aucune allusion à cette embuscade dans le Journal de Feraoun à cette époque.

(5) Voir  sur le site de la Ligue des droits de l’homme de Toulon : http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article753 et http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article3707

ainsi que sur Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Semaine_des_barricades

(6) Cf. Pierre Montagnon, L’Affaire Si Salah, secret d’État, Éditions Pygmalion, 1987.

(7) Voir http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2573

(8) Cf. Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, 1964-1962, Paris, Éditions Fayard, 2002.

(9) « Musulmans » était le terme générique pour désigner ceux qui n’avaient pas encore le droit de se dire Algériens, même quand ils étaient de religion catholique, comme Salah Ould Aoudia. Le cas de Petitbon, dont le nom figurait également sur la liste, mais qui n’était pas présent à la réunion ce matin-là, n’est toujours pas élucidé.

(10) Cf. http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4368

(11) Jean Lacouture, De Gaulle, tome 3, « Le Souverain, 1959 – 1970 », Paris, Éditions du Seuil, p. 261, cité par Jean-Philippe Ould Aoudia, L’Assassinat de Château-Royal,  Paris, Éditions Tirésias, 1992, p. 110. C’est moi qui souligne.

(12) Jean-Philippe Ould Aoudia, op. cité, p. 171.

(13) Ibid., p. 172. À propos de cette réunion, Jean-Philippe Ould Aoudia cite Abderrahmane Farès, La Cruelle Vérité, Paris, Éditions Plon, 1982, p. 101.

(14) Cf. la série d’émissions récentes de Daniel Mermet qui leur donne (trop selon moi) largement la parole :

http://www.franceinter.fr/emission-la-bas-si-jy-suis-non-rien-de-rien-non-les-anciens-de-loas-ne-regrettent-rien-1

http://www.franceinter.fr/emission-la-bas-si-jy-suis-non-rien-de-rien-non-les-anciens-de-loas-ne-regrettent-rien-2

http://www.franceinter.fr/emission-la-bas-si-jy-suis-non-rien-de-rien-non-les-anciens-de-loas-ne-regrettent-rien-3

http://www.franceinter.fr/emission-la-bas-si-jy-suis-non-rien-de-rien-non-les-anciens-de-loas-ne-regrettent-rien-4

Nota bene : ce ne sont pas 2200 morts qu’il faut attribuer à l’OAS, comme le fait Mermet dans une des ces émissions, mais environ 2700.

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