La Chute ou les éléments verticaux et horizontaux dans la vie de l'homme contemporain (2/3)

 

 

 

 

 

 

 

 

– Est-ce que vous croyez en Dieu, mon père ? demanda de nouveau Stavroguine.

– Je crois.

– Il est dit que la foi déplace les montagnes. Quand tu crois, et que tu ordonnes à la montagne de se mouvoir, elle le fait… pardonnez-moi de m’embrouiller. Et pourtant, cela m’intrigue : allez-vous, mon père, bouger une montagne de sa place ?

 

ce sont de telles questions que posait « le monstre » Stavroguine

et souvenez-vous de son rêve

le tableau de Claude Lorrain

dans la Galerie de Dresde

« ici vivait une belle humanité » (1)

 

Camus

La Chute (2)

 

Ah, mon cher, pour un homme qui est seul, sans dieu et sans maître, le poids des jours est terrible

 

ce combattant au cœur d’enfant

se figurait

que les canaux concentriques d’Amsterdam

étaient les cercles de l’enfer

d’un enfer bourgeois

évidemment

«ici, nous sommes dans le dernier cercle »

disait à un compagnon de hasard

au bistrot

le dernier moraliste

de la littérature française

qui tira de son enfance

sa foi dans un Fond

Il devait profondément croire en l’Homme

il devait profondément aimer Dostoïevski

il devait souffrir du fait

qu’il n’y a plus d’enfer de ciel

d’Agneau

de mensonge

il lui semblait qu’il avait découvert le fond

et qu’il gisait là après y être tombé

 

Cependant

 

de fond il n’y avait plus

comme malgré elle à coup sûr

le comprit une demoiselle de Paris

 

et elle écrivit une composition

sur le coït bonjour tristesse

sur la mort bonjour tristesse

et les lecteurs reconnaissants

des deux côtés

de ce que l’on appelait autrefois

le rideau de fer

achetait ses …

au poids de l’or

une demoiselle cette dame

cette demoiselle cette dame

comprit qu’il n’y avait plus de Fond

qu’il n’y avait plus de cercles de l’enfer

qu’il n’y avait plus d’élévation

et qu’il n’y avait plus de Chute

tout se passait

dans la région bien connue

pas très grande

entre

Regio anterior

regio pubis

et regio oris (3)

 

et ce qui autrefois était

le vestibule de l’enfer

a été transformé

par cette femme de lettres à la mode

en vestibulum

vaginae (4)

 

Demandez à vos parents

peut-être se souviennent-ils encore

à quoi ressemblait l’ancien Fond

le fond de la misère

le fond de la vie

le fond moral

 

« Dolce vita »

est-ce que Christine Keeler (5)

vivait au fond

le rapport de lord Denning (6)

affirme quelque chose

de radicalement opposé

Mons pubis (7)

de ce sommet

se déploient de vastes

horizons

qui s’accroissent

où se trouvent des sommets

des gouffres

un fond

 

parfois j’ai l’impression

que le fond le fond de mes contemporains

gît peu profondément tout près de la surface

de la vie

mais sans doute est-ce encore une illusion

peut-être existe-t-il à « notre époque »

le besoin de construire

un nouveau

Fond

mieux adapté

à nos besoins

 

(à suivre)

 

 

(1) http://www.anniemavrakis.fr/2011/01/03/un-reve-de-stavroguine-claude-lorrain-chez-dostoievski/

(2) En français dans le texte.

(3) En latin dans le texte.

(4) En latin dans le texte.

(5) http://fr.wikipedia.org/wiki/Christine_Keeler

(6) http://www.barreau.qc.ca/publications/journal/vol31/no7/denning.html

(7) En latin dans le texte.

 

 

 

Poème écrit en 1963 par Tadeusz Różewicz (né en 1921). Traduction personnelle à partir de celle de Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski publiée dans Regio, Éditions Arfuyen, 2008. Pour l'extrait des Confessions d'Augustin, les traducteurs ont choisi la traduction de Tréhorel et Bouissou (Desclée de Brouwer, 1962)

 

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