capture-d-e-cran-2016-05-28-a-15-40-19-copy
Alors qu’aujourd’hui certains n’hésitent pas à qualifier de terrorisme un mouvement de contestation qui gagne de l’ampleur ou l’exercice du droit de grève par des salariés, on ne peut qu’être scandalisé par l’indulgence dont semblent bénéficier de véritables terroristes qui, confortés par la montée générale de l’extrême droite en France et en Europe, se permettent de revendiquer leurs crimes passés et d’en exhiber les preuves sur un site récemment remanié.

En quelques mois d’existence, de la fin janvier 1961 à juillet 1962, l’OAS a causé la mort de plus de 2 700 personnes, selon les estimations d’experts appartenant à la Société française d’histoire de la police (1). Et tandis qu’en juillet 1962 ses chefs se réfugiaient en Espagne, au Portugal, en Suisse ou  en Amérique latine, ses archives de l’époque furent acheminées clandestinement en France. Des années après les grâces et amnisties successives accordées pour des raisons qui relèvent davantage de considérations politiciennes (2) que d’un pardon républicain accordé à des repentis qu’ils n’ont jamais été, lesquelles ont permis à beaucoup de retrouver un semblant de respectabilité (3), les anciens de l’OAS et leurs émules ou affidés ont estimé qu’ils pouvaient se permettre d’afficher plus largement une partie de leurs archives, d’où la création sur leur site d’une rubrique « Galerie » constituée d’albums et de « sub-albums »  contenant 2 753 documents.

C’est ainsi qu’on peut voir dans le sous-album « Les Attentats » les photographies de quelques-unes des personnalités qu’ils ont assassinées : le commandant de gendarmerie André Boulle, le commandant de l’armée de l’air René Poste, le commissaire René Joubert ; et dans le sous-sous-album  « Attentats en METROPOLE », Camille Blanc, maire d’Évian, et Alfred Locussol, militant anticolonialiste. Visages de victimes exposés comme autant de trophées,  tout comme, dans le même sous-album, les corps sans vie à même le sol, avec traînées d’un sang encore en train de s’écouler…

Les légendes qui accompagnent ces photos donnent la mesure de ce qui anime les responsables de cette « Galerie ». « Un cadavre dans une rue d’Alger en 1962 » pour la photo montrant un corps encore partiellement entouré du voile blanc que portaient les Algéroises, de longs cheveux et une fine chaussure au pied que l’on aperçoit. « Alger le 26 avril 1962 – deux tueurs FLN abattus par l’OAS » pour une photo où n’apparaît aucune arme dans les mains ou à proximité des deux morts.

« Mort anonyme »  revient à deux reprises, dont une fois sous une photo de presse elle-même légendée « Personne ne se détourne plus pour un cadavre ». Sans préciser que l’OAS avait interdit à la population de se porter au secours des blessés et de s’occuper des morts croisés sur les trottoirs sous peine de subir le même sort…

Photo immédiatement suivie d’une autre légendée « Alger, le ramassage des cadavres », qui montre un véhicule utilitaire marqué d’une croix rouge dont un homme casqué ouvre les portes arrières pour emporter les cinq corps qui gisent l’un près de l’autre sous le regard d’un enfant d’environ dix ans.

Des cadavres aussi sur les deux photos légendées « Alger – Mai 1962, 6 obus au bas de la Casbah ».  Et pour le même mois et la même ville, celle d’une voiture piégée sur le port, action dont la légende annonce avec fierté le bilan : « 60/100 morts ».  En taisant le fait que ce jour-là, les dockers pieds-noirs, avertis de l’attentat, n’étaient pas allés travailler !

Tué, abattu, exécuté (4), les adjectifs accompagnant ces photos font froid dans le dos quand on les rapporte à la tentative à laquelle se livrent ceux que l’on regroupe sous l’hypocoristique néologisme de « nostalgérie » que dément un engagement renouvelé au sein de l’extrême droite. Ils voudraient bien arriver à se faire passer pour des résistants modèle seconde guerre mondiale (5), et ce mot leur vient sans cesse à la bouche quand ils s’expriment sur leurs actions passées (6). Comme si donner la mort à des personnes sans défense était une action juste, nécessaire et courageuse.

La reproduction d’une lettre manuscrite dans le sous-album « Création de l’OAS » participe de la même tentative d’inscrire une version falsifiée de l’histoire dans la mémoire de ceux qui la découvrent. Elle est légendée « Acte Fondateur de l’OAS ». Il s’agit d’une lettre adressée de Madrid le 31 décembre 1960 à l’abbé Serralda (futur vicaire de l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet) signée par Pierre Lagaillarde, le général Raoul Salan, Marcel Ronda et Jean-Jacques Susini. Pourtant, cette lettre ne contient aucune mention de la création d’une organisation particulière. Elle se contente d’annoncer le prochain retour en Algérie des quatre signataires et de demander à l’abbé d’« imposer le NON au referendum du 8 janvier 1961 ».  Dans une autre archive dactylographiée du même album intitulée « l’OAS est née ce jour là… » et datée du 28 juin 2011, un anonyme affirme que l’OAS aurait été créée durant la semaine sainte du printemps 1960, dans l’appartement de Madrid où résidait Lagaillarde « en présence du général Salan et d’une dizaine d’autres personnalités ». La présence de ces deux archives a pour but de contredire le récit par l'historien Gilles Manceron de la création de cette organisation et de faire croire que Ramón Serrano Suñer (7) n’aurait en rien favorisé la constitution de l’OAS, qui aurait eu lieu bien avant…

Fait partie de cet ensemble le sous-album « Les HOLD UP » composé de coupures de presse. Y sont détaillés les plus importants des hold-up commis en Algérie.  Dont le butin allait de 4 millions à 2 milliards 350 millions de francs. Mais attention ! Si les titres des journaux, repris par les légendes, annoncent les sommes en anciens francs – de la gloire en plus pour les auteurs ! –,  le corps des articles est bien obligé de donner la somme en nouveaux francs… Malgré tout, ces sommes additionnées ont constitué un vrai pactole pour les dirigeants de l’OAS  qui a dû grandement contribuer à l’amélioration de leurs conditions de séjour pendant les années d’exil (8).

Comment ne pas considérer un tel étalage de crimes revendiqués comme une apologie du terrorisme et du banditisme ?

 

Notes

(1) Discours de Jean-François Gavoury, président de l’Anpromevo (Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS), le 6 octobre 2011 lors de l’inauguration de la stèle du Père-Lachaise dédiée à la mémoire des victimes de l’OAS par Bertrand Delanoë, maire de Paris.

 (2) Ainsi la loi du 17 décembre 1964 et la grâce accordée par de Gaulle 4 jours après à 173 anciens membres de l’OAS, de crainte que de nouveaux attentats ne se produisent en France. Suivies en juin 1966 par l’amnistie des « infractions contre la sûreté de l’État ou commises en relation avec les événements d’Algérie ».Et deux ans plus tard, le 7 juin 1968, dans un pays en pleine contestation du pouvoir gaulliste, par une grâce pour tous les membres de l’OAS encore détenus. Tandis que peu après, la loi du 24 juillet vient effacer « toutes les infractions liées aux “événements” d’Algérie », y compris celles « commises par des militaires servant en Algérie pendant la période ». Il y eut enfin la loi d’amnistie du 3 décembre 1982  qui, tenant les promesses faites par François Mitterrand en échange du vote pied-noir, réintègre dans l’armée les officiers putschistes en leur accordant de confortables « révisions de carrière ». Voir ici.

(3) Le cas de Pierre Sergent, élu du Front national et auteur, notamment de Je ne regrette rien, est connu. De même celui de Gabriel Anglade. Ajoutons celui de Jean-François Collin, fait chevalier de la Légion d’honneur sous le précédent président de la République alors qu’il était président de l’Adimad. Ordre dont il a heureusement été exclu par François Hollande [décret présidentiel du 2 janvier 2013, décision confirmée par le Conseil d’État le 25 juillet 2013]. 

(4) C’est ce dernier qui figurait dans la légende du montage photo des responsables des Centres sociaux éducatifs assassinés le 15 mars 1962 réalisé pour le site de l’association AMMMF, repris tel quel dans la rubrique « Les Attentats » et accompagné des noms des six hommes suivis de la mention « exécutés pour collaboration avec le FLN ». Légende diffamatoire pour ces personnes qui avaient eu le courage d’aller jusqu’au bout de leur mission malgré les menaces dont elles étaient l’objet. Qui en outre dément la minable excuse imaginée pour tenter de diminuer la responsabilité des assassins, à savoir que Mouloud Feraoun n’était pas personnellement visé : la mort des six inspecteurs a bien été planifiée par des juges autoproclamés. L’AMMMF a demandé que ce montage soit retiré sous peine de poursuites.

(5) Avec ce paradoxe que certains de leurs aînés furent bien d’anciens et authentiques résistants. 

(6) Jusqu’au ridicule, comme on peut le constater en lisant la nécrologie de Gabriel Anglade dans le numéro de mars 2016 d’Ensemble, une de leurs revues : « Ce fils d’Algérie, en fusion totale avec sa province française d’Outre-Mer, trop jeune pour voler au secours de la mère patrie envahie par le fascisme hitlérien,  n’hésita pas un instant et choisit le corps des parachutistes pour affronter la menace terroriste de l’islamisme fondamental international qui assaillait, en novembre 1954, les départements de France en Algérie. » Ainsi, le jeune Anglade, né le 23 décembre 1934,  était-il déjà avant l’âge de 10 ans animé par l’esprit de Résistance et c’est par fidélité à cet esprit qu’il s’est ensuite engagé dans les parachutistes pour combattre les Algériens (assimilés à la fois aux occupants nazis et aux criminels islamistes d’aujourd’hui). 

(7) Aux éléments biographiques que donne Gilles Manceron,  il faut ajouter que Serrano Suñer fut également responsable de l’attribution du statut d’apatride aux Républicains espagnols réfugiés en France et de leur déportation systématique dans les camps de Mauthausen et Gusen [Llibert Tarragó, Les Républicains espagnols déportés de France, Triangle bleu (Documentations et Archives des Républicains espagnols déportés de France) et Génériques (organisme de recherche et de création culturelle sur l’histoire et la mémoire de l’émigration en France aux XIXe et XXe siècles)].

(8) Ce qui ne les a pas empêchés de réclamer et d’obtenir de nouvelles indemnisations avec une généreuse reconstitution de leurs droits à la retraite en tenant compte des interruptions de carrière dues à leurs activités criminelles et à leur exil. Et cela, grâce notamment à la nomination d’Athanase Georgopoulos créateur de l’OAS dans la région d’Oran qui, selon ses propres dires, n’a jamais tué personne, mais en a fait tuer beaucoup – parmi les membres de la Commission d’indemnisation créée dans la foulée de la loi du 23 février 2005.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Mordons les dentistes ! (voir "Drôle de drame", ah ça mais... )