Lettre ouverte à France Inter — plus précisément aux journalistes « politiques »

Un dégât collatéral au confinement m'a mise en situation d'écouter tous les journaux d'informations de l'antenne pendant deux mois...

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Bonjour France Inter 

 

Aujourd’hui c’est le déconfinement. 

Depuis le 17 mars chez mon père, branché quotidiennement sur France Inter à l'heure des repas (petit déjeuner compris), j’ai eu tout le loisir de m'imprégner des propos de tes journalistes politiques : le duo de la matinale, ceux du journal de la mi-journée, ceux du Téléphone sonne le soir ou encore de Questions politiques le dimanche.

A force de les entendre, j'ai voulu leur écrire avant les quitter, et c'est aujourd'hui 11 mai que je le fais — car ce soir, je serai rentrée chez moi, j'en aurai terminé avec eux.

Bien sûr, France Inter, tu es faite aussi d'autres émissions passionnantes qui ne me posent pas de problème. Pour ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain, je n’écris qu'à ceux qui portent la bonne parole autorisée. Tu leur transmettras si tu veux. 

 

Mesdames, messieurs, avez-vous idée à quel point votre ton, vos propos, sont le plus souvent insupportables ? Comment avez-vous pu convaincre l'antenne de s'imbiber à ce point de ce qu'on appelle la pensée dominante, que vous défendez avec un parti-pris indigne de vrais journalistes ?  Ne sentez-vous pas à quel point cette façon de passer la pommade aux membres du gouvernement et aux tenants de la norme néo-libérale la plus caricaturale est écœurante ? Vos éléments de langage pour faire passer comme évident ce qui est du ressort d'une vison idéologique est pénible. Votre complicité avec vos interlocuteurs crève les tympans. Vos petits rires de connivence, le plaisir des fausses provocations lancées pour paraître insolents ne trompent que vous. Lorsqu'un auditeur ose remettre en question les dogmes ou déstabilise votre invité (ce que vous ne faites pas), vous vous empressez de le faire taire. Le ton que vous utilisez envers vos auditeurs, très souvent condescendant, devient alors carrément méprisant.

 

Le problème que cela me pose, c'est que vous n'êtes pas sur une radio privée, mais sur une radio du service public. Vous êtes sensés défendre l'intérêt commun, et non celui d'une caste de privilégiés. Lorsqu'un auditeur vous remet en cause — comme ce prénommé Khaled qui a pris à parti M. Demorand la semaine dernière —, il est coupé et le show continue comme s'il n'avait pas existé. 

 

Je n'ai pas pris de notes chaque jour, je m'en excuse, mais si vous faites l'effort de vous réécouter calmement et avec honnêteté, vous vous entendrez. Je ne prendrai qu'un exemple, frais d’hier. Dans Questions politiques, Madame Saint Cricq et Monsieur Baddou, vous recevez M. Castaner que vous brossez soigneusement dans le sens du poil pendant presqu'une heure. Alors que la gestion sécuritaire du confinement est proprement ahurissante en France, que le nombre de contrôles dépasse 15 millions dont un million de contraventions, alors que la police française s'est illustrée par un zèle absurde un nombre incalculable de fois, alors que plusieurs personnes ont perdu la vie lors de ces contrôles, alors même que M. Castaner a menti en pleine Assemblée nationale à propos des sévices exercés sur un jeune homme le 26 avril à Saint Denis, vous faites tout votre possible pour éviter les questions qui fâchent. On croit entendre le chiffon passer sur les chaussures du ministre.

Et la dernière question de l'interview est l'apothéose de cet exercice de servilité : "Avez-vous des informations précises sur des groupuscules, soit d'extrême-gauche, soit des GJ reconvertis, qui seraient prêts à embrayer pour semer la zizanie en France à l'occasion du déconfinement? "

J'ignore d'où vous sortez, Madame Saint Cricq. Vos ancêtres étaient-ils déjà courtisans? Quant aux miens, ils battaient les douves des châteaux pour que les grenouilles n'empêchent pas le seigneur de dormir la nuit. Les "groupuscules d'extrême-gauche" qui semblent tant vous déplaire ont su parfois galvaniser les foules, Madame, et nous leur devons toutes les avancées sociales de notre histoire  — que vous déplorez sans doute. J'ignore ce qu'est précisément un gilet jaune "reconverti" (à quoi donc?), mais je sais ce qu'est la zizanie : c'est, au sens propre, la mauvaise herbe. Celle qui s'obstine à pousser quand on lui a rien demandé, celle qu'on arrache et qui revient quand même, celle qui sera là dès que possible pour crier haut et fort qu'elle a le droit à la vie, et à la parole. 

 

Madame Saint Cricq, vous qui vous vautrez dans votre parole autorisée, vous n'êtes pas la seule à m'avoir écorché les oreilles pendant le confinement. C'est vous que je cite, parce que j'ai en tête l'émission d'hier, mais vos collègues évoqués plus haut nous servent la même soupe avec la même constance, sans que les événements récents ne les poussent à une nouvelle humilité. Mon « vous » les concerne aussi. Vous devriez le savoir, les mots sont importants. Avec des phrases comme celle que j'ai citée, ayez conscience que vous et vos collègues êtes complices.

Complices d'endoctrinement de la population qui vous écoute et peut vous croire objectifs, complices d'encouragement au ministre à poursuivre sa politique brutale et infantilisante, complices des policiers les plus zélés pour leurs violences futures, complices du camouflet au visage de tous vos concitoyens, pas encore résignés à vivre en république bananière, qui ont le courage de continuer à sortir dans la rue manifester pour leurs droits piétinés.

Exerçant ainsi leur "responsabilité civique" prônée chez vous hier par celui qui gaze, éborgne et mutile un grand nombre d’entre eux depuis de trop nombreux mois. 

 

 

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