SOKNISATION

« Agadez Sokni » ? Depuis des mois, la formule envahissait les profils Facebook d’amis sahariens. Mais de quoi s'agissait-il ? Il fallait aller voir sur place. Se faire une idée par soi-même. Ne pas se laisser convaincre par ses détracteurs, ni trop envouter par ses promoteurs.

billet originellement publié sur le blog SOKNISATION le 22 février 2017

« Agadez Sokni » ? Depuis des mois, la formule envahissait les profils Facebook d’amis sahariens. Mais de quoi s'agissait-il ? Il fallait aller voir sur place. Se faire une idée par soi-même. Ne pas se laisser convaincre par ses détracteurs, ni trop envouter par ses promoteurs ! 

On me signale que sokni signifie chaussette en hongrois ! « Agadez chaussette » !? Non, rien à voir. Mais alors, la soknisation, c’est quoi ? Un ami m’explique qu’en tamasheq, Sokni peut se traduire par « embellissement ». Donc Agadez sokni, c’est « Agadez la belle », « Agadez la coquette » ! Une grand messe organisée en décembre dernier par le gouvernement nigérien à l’occasion de la fête nationale. Car chaque année, depuis Tandja, cet anniversaire est célébré dans une capitale régionale nigérienne différente. D’ailleurs, Agadez sokni vient boucler la boucle, puisque c’est Tahoua qui accueillera pour la 2nde fois les festivités en 2017 : ce sera Tahoua sokola !

Sokni n’est pas qu’un défilé militaire. C’est avant tout, dans les esprits et les faits, un vaste programme de réhabilitations, de constructions, de rénovations, d’équipement et de goudronnage. 

Un avion affrété pour l’occasion depuis Paris arrive la veille de la fête, mais les Agadéziens vivent dans les déblais et les chantiers depuis des mois. A chaque route fermée pour travaux, fossé laissé béant, ou tas de sable au milieu d’un axe, on s’exclame avec flegme et une pointe d’amusement « ça, c’est sokni ! », puis on fait demi-tour pour trouver un autre issue. 

Ici un tas de gravats. « Où est la boutique de Taïchou ? Elle a disparue ! Que s’est-il passé ? ». « Anne ! ça c’est la soknisation » me lance Moussa ! 

On fait place nette. Tous les petits commerces constitués de tôles et parfois de parpaings, installés de manière plus ou moins légale le long des axes, ont été détruits mais leurs déblais pas toujours évacués. 

La soknisation c’est donc pas mal d’impasses et de gravats mais aussi des litres de peinture. Il est minuit, le long du principal axe de la ville, de jeunes hommes, équipés de lampes frontales peignent les bandes rouge et blanche le long du trottoir, près de la tribune officielle. A côté de l’Emaïr, le rond-point, qui porte le nom du très controversé et récemment décédé Cherif Ould Abidine, fait penser à une vieille fusée rouillée. Il ne sera pas terminé à temps. Le parc en l’honneur du député Issoufou, en revanche, derrière ses grilles couvertes de peinture fraiche et ses palmiers importés du Maroc à peine déballés, sera inauguré par le « PM » (premier ministre) demain.

Goudron, aménagements urbains de style « néo-néo-soudais »… Agadez prend des airs de Tamanrasset ! N’en déplaise à certains, ici, on aime les ronds-points, même si tout le monde ne s’est pas encore totalement adapté au sens giratoire autorisé. « Avoue que pour aller à gauche, c’est plus simple de couper devant le rond point ! Pourquoi faire le tour !? ». J’avoue.

Pendant ce temps, justement au pied du rond point de la station Concorde, des jeunes font des selfies devant le monument tout juste éclairé de néons aux couleurs du drapeau national. Militaires, chameliers et pompiers défileront ici dans quelques jours.

Tout le pays a les yeux tournés vers la cité du « Nord ». Les Agadéziens sont fiers d’accueillir l’événement. Beaucoup de chose ont été gérées à la dernière minute, mais, comme souvent, tout a fini par s’arranger, sans qu’on ne sache trop comment, par quel miracle. La magie du désert me direz vous ! La dernière fois que la capitale de l’Aïr a bénéficié d’une telle effervescence et de si importants investissements, c’était probablement en 2007 lors de la visite de Khadafi. Il y avait même eut un feu d’artifice. Mais cette fois, le feu d’artifice a fait l’objet d’une campagne de sensibilisation. « Tranquillisez-vous, vous allez entendre des explosions, c’est le feu d’artifice ! Que la population se tranquillise ! » déclame-t-on au mégaphone. Il faut dire qu’au printemps 2013, les fortes explosions entendues par tous dans la ville n’avaient rien d’un divertissement. Chacun s’en souvient mais force est de constater que personne n’y pense vraiment. Tout est si calme depuis.

Seuls les atterrissages et décollages fréquents de gros-porteurs militaires nous rappellent la présence martiale étrangère. Un ami vient d’être recruté sur la base américaine. Beaucoup de secrets, donc pas mal de fantasmes. Une immense zone près de la ville est désormais interdite à tous. La petite bergère dont la chèvre s’est égarée sur le terrain militaire devra remplir un formulaire et le remettre aux Yankees pour récupérer l’animal. 

Un passage par le palais du sultan nous permet de constater que les autorités traditionnelles de toute la sous-région se sont données rendez-vous à Agadez pour l’intronisation. Les chefferies du nord du Nigéria arrivent en Hummer noir vitres teintées; le sultan de Zinder sort de son magnifique Toyota, abrité par un parasol entièrement recouvert de sequins; d’autres chefs arborent des turbans de tulle rose ou jaune et les kilomètres de broderies qui décorent les bazins sont de véritables oeuvres d’art talismaniques. Dans la cours ocre du palais, les gardes, vêtus de leurs tenues colorées, font des selfies et distribuent des badges à l’effigie d’Oumarou Ibrahim Oumarou. 

On évite le sujet, mais une cérémonie d’intronisation de sultan de l’Aïr, ça ne se fait pas ou, du moins, plus depuis des générations… D’ailleurs, ce sultan est en poste depuis 2012. Alors pourquoi avoir attendu décembre 2016 pour le célébrer? Il parait que c’est un petit cadeau du président. Il faut dire que le sultan a ardemment soutenu Mahamadou Issoufou lors de sa dernière campagne présidentielle. Mais ce qui se passe est important. Ce n’est pas de la folklorisation. D’ailleurs, les 4 tambours, insignes du pouvoir, sont sortis. Leur bruit sourd résonne dans la vieille ville. Bref la soknisation c’est aussi réinventer la tradition, ré-introniser le sultan d’Agadez et troquer son Hummer contre un cheval, le temps de la cérémonie.

Les séjours agadéziens riment souvent avec de longues heures à trainer sous un ventilateur, de paisibles et interminables moments d’attente, de calme. Mais, cette fois-ci, il n’en est rien. Tout le monde semble débordé; les maisons sont pleines d’invités. Quartier Pays-Bas, la boutique de mode d’une amie ne désemplit pas. Elle travaille toute la nuit. On s’arrache ses bazins pré-brodés, bijoux dorés rapportés de Dubaï et parfums « Made in Paris ».

Sur l’immense terrain vague près du quartier Toudou, un camion publicitaire Orange a installé son écran géant, projetant en boucle des images de Bambino et clamant « Merci Orange d’avoir amener la 3G à Agadez » 

Aux arènes, c’est le FIMA (Festival de Mode). On y croise de vieilles connaissances, devenus d’importants personnages. L’un d’eux accompagne le gouverneur de Menaka et le député de Tamanrasset en visite officielle. Face aux mannequins en mini-jupes défilant sur Beyonce - I’m a single lady, I’m single lady, oh oh oh - les officiels prennent un air gêné de circonstance.

Décidément, les événements sont hétéroclites. Nous passons du défilé de mode au mémorial des martyrs tout juste restauré. Le beau bâtiment de terre renferme des sépultures; il commémore la révolte de Kaocen et le siège d’Agadez. La fête nationale nigérienne fut donc cette année l'occasion de célébrer aussi le soulèvement touareg de 1916-17 contre la colonisation française.

La soknisation, c’est l’embellissement, la fête, des changements, parfois violents, un peu de vernis mais pas seulement, beaucoup de fierté, peut-être trop d’argent, du gazon en plastique dans le stade (sur lequel il est interdit de fumer!), de belles broderies et pour nous, de chaleureuses retrouvailles.

La soknisation a rendu invisible, le temps d’une fête, bien des difficultés. Pas toujours facile d’être Agadezienne, Agadezien, mais la vie ne s’est jamais arrêtée. Almoustapha se démène pour faire fonctionner son école, la ménagère part au marché acheter les condiments, Chahamata peint dans son atelier de surprenantes toiles, le vieil homme est assis devant la maison, Antchali cisèle l’argent avec talent, tamghart (la vieille) se repose sous la tente, le grand frère est reparti à Tchibarakatene avec son détecteur, Mounouma va à l’école chaque matin, les basses de la boîte « le bianou » résonnent plusieurs nuits par semaine, le commerçant ouvre son échoppe, le marabout plie les petits papiers calligraphiés, Ibrahim vend des pièces détachées Toyota, la sage-femme tient le nouveau-né dans ses bras, le manoeuvre travaille en plein soleil, Mahamat fait le thé, les jeunes discutent à la fada… Agadez, c’est aussi ça.

#AgadezGreenZone

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.